‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 19 sur 79 · LA SPLENDEUR DU FAUX · texte numérisé non relu

LA SPLENDEUR DU FAUX

La littérature est conventionnelle quand elle peint les hommes non d’après la réalité, mais selon un idéal ou une théorie. On dénie justement aux ouvrages de ce caractère d’appartenir à l’art. Mais elle doit être appelée corrompue, lorsqu’elle prête le brillant de la beauté à des sentiments et à des passions qui, présentés dans leur essence vraie, donneraient une idée de dégradation. Cette corruption n’est pas vulgaire : il faut qu’une véritable imagination de poète se soit jetée dans des modes faux de sentir, pour leur créer prestige et fortune. Joubert nous fait très délicatement sentir cette érubescence trompeuse de pensées indignes ou misérables, quand, ayant cité à propos de Rousseau le vers suivant :

(1) Mémoires d’ outre-tombe, p. 480.

(2) Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I,p. 38g.

Son visage essuyé n’a plus rien que d’affreux . . , il l’explique ainsi :

C’est çe qu’on pourrait dire de Jean-Jacques, si l’on dépouillait ses. pensées de leur faste, qu’on en essuyât les couleurs, qu’on en ôtât, pour ainsi dire, la chair et le sang* qui s’y trouvent (i).

Chateaubriand est le plus élevé de ces corrupteurs poétiques. « Affreux » ne saurait certes se dire de lui. Nous avons essayé de le peindre. Poursuivons-le dans l’idéalisation littéraire de son caractère, de ses idées et émotions favorites, dans René, le seul livre, en un certain sens, qu’il ait écrit.

La littérature de la Nouvelle Héloïse, sous apparence d’exalter l’amour, en proposait une image honteuse. Elle avilissait du même coup le sentiment religieux. Dans ce mauvais roman, l’étreinte naturelle de la force et de la beauté (et nous avons déjà noté, nous aurons à faire ressortir encore, que la force ici c’est la femme) ne suffit pas au transport des amants : il y faut l’adjonction d’un attrait surnaturel, d’un cordial mystique. Il faut « Dieu » de la partie. Double débauche d’une imagination qui s’évertue à suppléer par des artifices la générosité défaillante de l’instinct, et qui, pour rendre accessibles à un esprit bas et possédé par les sens, les objets de la pensée religieuse, prête à ceux-ci une chaude matérialité. Joubert. encore relève avec sa subtilité profonde cette équivoque qui est le « génie » propre de Rousseau.

Dans ses écrits, l’âme est toujours mêlée avec le corps et

(i) Joubert, Pensées , titre XXIV, §xliii.

ne s’en sépare jamais. Aucun homme n’a mieux fait sentir que lui l’impression de la chair qui touche l’esprit, et les délices de leur hymen.

Rien n’est plus près des délices que le dégoût.

Chateaubriand, qui ne soupire pas après Dieu, que la nature et la fortune avaient mis en position d’épuiser de bonne heure les réalités autour desquelles le pauvre Jean-Jacques tourna comme un affamé, Chateaubriand, dans ses peintures de l’amour, n’a rien emprunté de cet illuminisme. Mais il a gardé de la corruption sentimentale inaugurée par la Nouvelle Héloïse , l’essentiel : ce que j’appellerai le libertinage transcendant.

Le libertinage, ce n’est pas l’abus, ni l’inconstance, ni le caprice (le bon Jupiter de la fable n’est pas un libertin). C’est une habitude profonde de stimuler le désir et de compliquer le plaisir par des imaginations étrangères à la volupté et aux fins de l’amour. A l’opposé de ce libertinage mystique qui poursuit à travers la possession charnelle, les hypothétiques extases de la possession divine, du ciel, de l’anéantissement, il y a celui de don Juan, de Valmont, qui y mêle des satisfactions effectives de malfaisance et de cruauté. M. de Chateaubriand en personne n’aurait pas ignoré cette sorte d’impulsions, s’il faut en croire telles confidences sorties de sa plume. Retrouvant après vingtsept ans, mère de famille, cette Anglaise, Charlotte Ives, devenue lady Sulton, dont il s’était laissé imprudemment aimer pendant l’émigration, en n’avouant pas assez tôt qu’il était marié :

Eh bien, s’écrie-t-il, si j’avais serré dansmes bras, épouse

et mère, celle qui me fut destinée vierge et épouse, c'eût été avec une sorte de rage , pour flétrir , remplir de douleur et étoufler ces vingt-sept années livrées à un autre, après m’avoir été offertes (i).

Oui, il y a chez René du sang- de Valmont et de cette méchanceté dans l’amour que cultiva le xvin® siècle. Mais ce germe de passion libertine, avec lequel il est né, a mûri aux rayons étouffants de F Héloïse et, au lieu de se développer à la française, produit des fruits tropicaux. Le lyrisme passionnel, la rêverie orientale de Rousseau ont fait connaître à cette sensibilité des voluptés de langueur et de mélancolie qui se mêlent étrangement à ses voluptés de fureur. L’ivresse que trouvait don Juan dans la malédiction d’une fille innocente et déshonorée, René la trouve à voir l’amour lui-même désespérer et tuer le cœur de femme qu’il a comblé. L’amour ne fleurit pas le sein de ses amantes. Leur dépérissement lui arrache ses plus beaux cris.

Les créations féminines de Chateaubriand sont les vivantes réalisations de ce coupable songe, les victimes idéales de cette forme cruelle et égarée du désir. Vivantes? non pas sans doute d’une vie réelle de chair et de sang,, mais d’une vie forcée et presque hagarde de fantômes, que l’art d’un magicien sait, en dépit de toute impossibilité naturelle, dessiner inoubliablement dans le souvenir. Nous voici dans les suprêmes prestiges de cette « antiphysie », de cette imagination qui crée contre nature et s’en fait accroire, dont nous avons déjà montré l’œuvre dans les per-

(i) Mémoires d' outre-tombe, t. II, p. i45.

sonnages de Rousseau, et qui devient la caractéristique la plus profonde de la littérature et de l’art émanés de lui.

Le tourment d’un amour coupable pour son frère a poussé Amélie dans le cloître.

Dieu de miséricorde, murmure-t-elle, couchée sur le marbre du sanctuaire, dans l’appareil qui symbolise sa mort au monde, fais que je ne me relève jamais de cette couche funèbre, etcombledetes biens un frère qui n’a point partagé ma criminelle passion.

Voilà, de la part d’une vierge, l’impossible et le faux. La conscience de la « passion », surtout à ce degré de force où il lui faut fuir ou succomber, suppose l’expérience des sens; mais le sentiment d’une passion « criminelle », ce vertige d’ardeur pour un frère, suppose de l’excès et du raffinement dans cette expérience. Que la digne sœur d’un adolescent de trop de rêve et de flamme soit exposée par ce charme périlleux répandu sur sa jeunesse à porter plus tard le deuil de l’amour, c’est la noble et triste histoire de Lucile de Chateaubriand. Mais l’idée d’un trouble trop fort et trop bien compris à presser la main, à subir le regard fraternel, cette idée enfin d’inceste virginal, vraiment je ne la puis associer qu’à l’accident d’un dévergondage natif, disons le mot, d’une complexion hystérique, qui , excluant toute liberté de l’âme, nous jetterait hors de la poésie de la passion, dans le morbide.

Pareille licence de l’imagination dans la conception d’Atala, qu’une mère, entendant le christianisme en sauvage, a vouée à la virginité, et qui, à la veille d’être

mariée par le prêtre, auquel sa foi même devait lui conseiller de s’ouvrir, se tue pour se soustraire à la force de l’amour. Egarement concevable, si Atala avait conservé la puérilité maternelle, et dont nous pouvons à la rigueur nous figurer aujourd’hui l’équivalent de la part d’une Bernadette Soubirous. Mais alors eût-elle inspiré delà passion à Chactas? Vainement l’auteur s’est-il ressouvenu tout le long du récit, de plaquer sur le personnage d’ Atala des traits d’ « innocente » et de « primitive ». Nous savons à quoi nous en tenir sur l’innocence de celle qui « formant des désirs aussi insensés que coupables aurait voulu être avec son amant la seule créature sur la terre et... serrée dans ses bras, rouler d’abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde ». Mais il fallait que celle-là aussi fût minée par le mal fatal des héroïnes de Chateaubriand, au prix de quelle invention outrée et, pour peu qu’on la considère hors du voile brillant, insupportable!

Velléda, du moins, le poète n’a-t-il pas prétendu en faire de force une réalité. Dans un recul propice de temps et de lieux il amodelé librement son rêve. Rêve composite, sans doute, amalgame de voluptés que l’économe nature n’a pas réunies dans une même coupe, les palpitations d’un oiseau farouche avec les savantes mollesses de Cléopâtre, « une exaltation de sentiments allant souvent jusqu’au désordre » avec « la connaissance approfondie des lettres grecques » . Mais des traits encore disparates de cette figure, ne retenons que celui par où elle laissera d’immortels débris de beauté : la folie par amour, donnée trop vio-

lente, si Yelléda ne voyait tout et elle-même miraculeusement hanté. « Ne sais-tu pas, me dit la jeune Barbare, que je suis une fée? » Cette fée, cet esprit de poétesse et d’enfant, Chateaubriand en avait à côté de lui la vivante image dans sa sœur Lucile, génie femme, plus doux et plus grec que le sien, qui au fardeau de trop de douleurs subies ajoutait une faculté passionnée d’imaginer la douleur : sa raison se voila, elle en porta le trouble comme une grâce touchante, il semblait qu’il eût rendu son âme entière inspirée. Mais si l’étrange Lucile a fourni au poète l’élément vaporeux et lunaire où apparaît Velléda, les fleurs de sa tête et de sa ceinture, il avait pu luimême, tant qu’il avait voulu, observer sa propre puissance dans les égarements de femmes « désespérées et ravies ».

Cet égarement de Velléda et de Lucile, cette désolation dans la passion, est l’âme commune des héroïnes de Chateaubriand. Par là, en dépit de leur constitution artificielle et forcée, si on ne peut dire qu’elles vivent, du moins un souffle brûlant est-il en elles. Le désir « criminel » d’Amélie est faux ; l’aberration mystique d’Atala, une froide fable. De quel mal meurent-elles donc? D’avoir été aimées d’un dieu. Voilà pourquoi elles n’ont goûté le ravissement que dans le désespoir. Comme ces amantes ne sont qu’une même amante, le dieu, sous des noms divers, c’est toujours René. Il faut lire les Natchez , ce premier roman où Chateaubriand a jeté en toute violence le cri de ses désirs. Là, René exerce à découvert sur le jeune coeur qui s’est donné à lui, son art cruel de séduire en tor-

LES SENTIMENTS ROMANTIQUES i/jQ

turant. Par la suite, recommençant et recreusant, pour ainsi dire, cette histoire de ses sensations préférées, le poète a, pour les besoins de Fart, l’ennoblissement de la peinture, attribué à certains remords solennels, mais fictifs, cette consomption d’un cœur qui adore. Ne dirait-on pas, au caractère inconsistant de ces inventions, qu’il a bien tenu à ce que nous le reconnaissions à l’œuvre, lui, René, avec sa puissance dévastatrice? Oui, c’est le même sirocco qui flétrit ces tendres plantes.

Le Jupiter de la fable, quand il descend chez une mortelle, tempère le despotisme de son caprice par une généreuse bonhomie. Quand, à la séduction d’un olympien, s’ajoute la fatuité d’un poète, n’attendons pas cette divine modération. Inconstant, René ne pratique pas les engagements mesurés à son inconstance, la « bonne fortune » de nos aïeux. Il lui faut incen dier l’âme entière qu’il a choisie, jusqu’en ces replis extrêmes que le simple Jupiter ignorait, que le Christianisme a creusés pour les réserver à l’amour divin. Il sait que nul homme ne possède le philtre qu’il dispense, et il estime que d’y avoir goûté en passant, est assez de gloire pour une destinée : « Je vous donnerai plus en un jour qu’un autre dans de longues années » (i). Mais il entend que ce ne soit un jour que pour lui et que ses années à elle languissent et s’enténèbrent dans la nostalgie de ce jour. Si la blessée entend dans sa solitude que le volage en est à tracer autour d’une autre le cercle magique, il accourt un instant flatter ses larmes; mourante, il se

(i) Lettre citée par Sainte-Beuve ( Lundis , t. II, p. 1 5g).

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« consacre à ses douleurs » et à ses funérailles. Les facilités de la gloire permirent au vrai René de multiplier autour de lui ces complications, de pratiquer à l’infini ces dosages de poison et de nectar. Mais si nous avions le moindre doute sur l’essence et l’aiguillon de ses enthousiasmes amoureux, nous n’au rions, je le répète, qu’à nous reporter au René d’avant l’illustration et le théâtre, au René des Natchez :

Je vous ai tenue sur ma poitrine, au milieu du désert, dans les vents de l’orage, lorsque, après vous avoir portée de l’autre côté d’un torrent, f aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur... Il n’est plus pour vous d’illusion, d’enivrement, de délire : je t’ai tout ravi en te donnant tout ou plutôt en ne te donnant rien (i).

Frénésie d’adolescent, dira-t-on peut-être. Ecoutons FEudore des Martyrs , c’est-à-dire René toujours, mais mûr et chargé d’expérience. Il vient de céder à Famour de Yelléda.

Elle restait muette dans une sorte de stupeur, qui était à la foisun supplice affreux et une ineffable volupté. L’amour, le remords, la honte, la crainte et surtout V étonnement agitaient le cœur de Yelléda : elle ne pouvait croire que je fusse ce même Eudore, jusque-là si insensible; elle ne savait si elle n’était point abusée par quelque fantôme de la nuit, et elle me touchait les mains et les cheveux pour s’assurer de la réalité de mon existence (2).

C’est bien le dieu qui dans les transports qu’il fait naître regarde froidement opérer sa divinité.

(1) Les Natchez , 2e partie. ( Lettre de René à Celuta).

(2) Les Martyrs , livre X.

Cette préoccupation de l’effet qu’il produit, ce n’est pas seulement dans les abandons de l’amour qu’elle glace René, mais jusque dans le plus simple et le plus doux des sentiments, dans le sentiment paternel. Dans les recommandations dernières qu’il adresse à son épouse indienne Celuta :

Qu’on ne parle jamais de moi à ma fille, écrit-il;... que René reste pour elle un homme inconnu, dont l’étrange destin raconté la fasse rêver sans qu’elle en pénètre la cause; je ne veux être à ses yeux que ce que je suis, un pénible songe (i).

Ainsi pour sa fille il aime mieux être un héros romanesque qu’un père. Il faut qu’elle aussi puisse rever de lui et languir comme les autres.

Ce caractère ou plutôt ce personnage de René, le siècle qu’il a séduit l’a vu, a voulu le voir, non dans ses traits réels, mais à travers un mythe de fatalité. Si l’on pouvait s’exprimer en telle matière avec la rondeur du vieux bon sens, et manquer de la grâce et des nuances ménagées qui ne sont qu’équitables à l’égard des poètes modernes, on dirait que ce mythe dont René s’enveloppe lui-même, c’est la parade d’une fatuité effrénée. Le temps efface les désespoirs humains et, si l’on veut laisser d’éternelles blessées, il n’est pas mauvais de les persuader d’un peu de maléfice dans les charmes qui les firent folles.

Personnage immobile au milieu de tant de personnages en mouvement, centre de mille passions qu’il ne partageait point, objet de toutes les pensées par des raisons diverses,

(i) Les Naiches, 2« partie. Lettre de René à Celuta.

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