‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 20 sur 79 · IÔ · texte numérisé non relu

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le frère d’Amélie devenait la cause invisible de tout : aimer et souffrir était la double fatalité qu’il imposait à quiconque s’approchait de sa personne. Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s’étendait aux êtres environnants ; c’est ainsi qu’il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s’asseoir et respirer sans mourir(i).

Laquelle n'eût voulu aller respirer sous le bel arbre? — Auprès d’un cœur tendre et que l’histoire des mauvais anges a touché, une infortune qui sent la malédiction ne rend-elle pas irrésistible un beau front ?

René avait été atteint d’un arrêt du ciel qui faisait à la fois son supplice et son génie... il pesait sur la terre qu’il foulait avec impatience et qui le portait à regret. Malgré l’amour qui entraînait vers René la fille de Tamabica... René lui inspirait une terreur dont elle ne pouvait se défendre ; elle sentait qu’elle allait tomber dans le sein de cet homme, comme on tombe dans un abîme (2).

Voilà le rythme que le pauvre Adolphe aurait bien voulu attraper auprès de ses belles, mais il psalmodiait la complainte au bord du chemin. — Enfin on dit les femmes curieuses et qu’on continue plus sûrement à être aimé d’elles en leur ménageant toujours quelque découverte.

René vivant en lui-même et comme hors du monde qui l’environnait, voyait à peine ce qui se passait autour de lui; se renfermant au sein de ses douleurs et de ses rêveries, dans cette espèce de solitude morale, il devenait de plus en plus farouche et sauvage, impatient de tout joug, importuné de tout devoir, les soins qu’on lui rendait lui pe-

(1) Les Natchez, ira partie, livre IX.

(2) lûid., 2e partie, éd. Gosselin, pp. 298 et 3oo.

saient : on le fatiguait en l’aimant. Il ne se plaisait qu’à errer à l’aventure, il ne disait jamais ce qu’il devenait, où il allait; lui-même nelesavait pas. Etait-il agité de remords ou de passions, cachait-il des vices ou des vertus? c’est ce qu’on ne pouvait dire. Il était possible de tout croire de lui hors la vérité (i).

Interprétation un peu gauloise, je l’avoue, de ces attitudes qui, au lyrisme près, ne sont malheureusement pas tout à fait inimitables pour les héros des romans de Flaubert. Mais sentons aussi ce qui jette tant de chaleur et de magnificence sur l’essence infectée de telles phrases : la jeunesse et l’art. Que les belles larmes répandues sur ce héros le protègent contre nos rudesses viriles. « Vous portez votre cœur en écharpe, » disait à Chateaubriand une jeune Anglaise. Nous ne sommes certes pas aveugle aux pierreries de l’écharpe, y en eût-il de fausses. Du moins, n'abandonnons pas tout à fait la part d’une vérité plus vigoureuse. A la grande cantilène ténébreuse de René imaginons la réplique de Dorine.

Mais si l’ingénuité d’artiste et d’acteur de René atténue notre jugement sur sa personne, elle augmente notre sévérité pour son siècle. Nous avons dit que de l’irruption anarchique des prétentions et de l’humeur de Rousseau dans tous les ordres d’institutions et d’idées, Rousseau lui-même était moins responsable qu’une époque étourdiment insurgée contre toutes les règles et convenances limitatives de la fantaisie individuelle. Chateaubriand, qu’on le considère dans sa vie et son rôle historique, ou dans les gestes de son unique et

(i) Les Naiches, p. 3i8.

perpétuel héros, n’a pu s’accorder cette frénésie de personnalité que sous l’encouragement implicite d’une société décidément idolâtre de l’individu. Sans doute, l’imitation pittoresque de son personnage ne dura que quelques générations. Mais l’inspiration qui le mène a dupé le siècle entier. Fier d’avoir chassé du monde physique le fabuleux et le miraculeux, ce siècle s’est plongé à l’égard du monde moral dans un véritable obscurantisme. Il a cru comme un enfant toutes les orgueilleuses balivernes qu’une âme plus enivrée et hardie lui racontait de ses mystères et de ses abîmes.

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