CHAPITRE VII
le sacerdoce de la femme
« Madame, répondit l’officier, on n’accorde d’ordinaire cette permission qu’au prêtre qui exhorte les condamnés avant de mourir. — Eh bien, reprit Delphine, je saurai remplir cet auguste ministère. »
Delphine. Ed. Charpentier p.231.
Aimer, c’est la jeunesse et l’énergie du cœur. Mais la manie de la passion accuse un incurable ennui. La femme ne connaît pas cette maladie. L’objet peut lui manquer, non la sincérité de l’aspiration. Infiniment plus près que l’homme de l’état de nature, on doute
qu’elle puisse être corrompue. Mais elle peut être corruptrice. C’est lorsque la défection de l’homme abandonne à l’empire du géniî féminin celles des choses privées ou sociales dont l’esprit viril est l’organisateur et le juge nécessaire. La décadence masculine, le fébrile désarroi dont un Saint-Preux, un Obermann, un René, un Adolphe, premiers types de l’homme nouveau, nous ont offert le spectacle, a un tel effet. Esclaves en tout de l’émotion, ils provoquent et entretiennent le règne de l’être d’émotion. Cette perpétuité de désirs, d’élans, de délires et d’accablements, où les destine une sensibilité affolée par la désorientation de la pensée et la ruine du vouloir, les met bien au dessous de l être qui a dans la langueur, le trouble et la crise, ses formes de vie propres, ses états de prospérité et de puissance. La femme écrase l’androgyne. Ce qui est diminution et dégradation pour l’homme, l’envahissement de l’âme tout entière par la vie sensitive et spontanée, c’est, pleinement épanouie, la nature féminine. L’idiosyncrasie romantique est d’essence féminine. Le Romantisme, qu’on considère son empreinte dans les idées, les sentiments, les mœurs, la littérature ou l’art, manifeste partout les instincts et le travail de la femme livrée à soi. Par cette inspiration, achèveront de s’expliquer bien des traits relevés dans nos précédentes analyses, comme aussi on en pourrait déduire, si on le voulait, les intimes caractères du romantisme (i).
Il n’est pas besoin de démontrer la part d’une élite
(i) V. dans V Avenir de V Intelligence de M. Ch. Maurras une très importante étude sur le Romantisme féminin.
de femmes dans la civilisation de l'ancienne France. Tant de noms illustres et charmants parlent assez haut. Mais, depuis les cours d'amour jusqu’aux « ruelles », leur action ne s'était exercée que sur la sociabilité et les mœurs. Par là elle atteignait indirectement les plus hauts objets. Car, si la seule fin positive de la religion et de la morale, c’est de former des caractères, d'ordonner et d'ennoblir les rapports des hommes entre eux, le tact féminin, juge si rapide et si sûr de certaines des qualités d’un honnête homme, si habile à faire ressentir et à redresser certaines bévues de principes et de sentiments, est comme une critique souriante et inconsciente, ingénue mais toujours active, des égarements de l'esprit d’utopie ou de système en tout ce qui touche à la vie. Ce pouvoir des femmes dans notre ancienne civilisation, elles l’exerçaient donc à leur place et par leurs arts naturels de femmes. Celles qui étaient auteurs ont laissé des lettres, des mémoires, des romans, n'écrivant que de ce qu'elles étaient, dans la réalité même, inimitables à manier et à animer.
C'est d'une bien autre sorte d'empire féminin que nous parlons. Julie l'inaugure. Elle introduit chez nous le type de la prêcheuse, de la philosophe. Que Fontenelle en 1686 eût mis (bien ingénieusement) le moderne système du monde à la portée des dames, que cinquante ans plus tard elles bavardassent sur la question des grains, ce ne sont pas nouveautés de tant de conséquence qu'on le dit. Au xvii® siècle, Mme de Grignan savait son Descartes et tous les salons s'échauffaient sur les propositions de Jansenius. Çe sont là
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phénomènes de curiosité et de mode dont la chaîne se pourrait suivre j usqu’aujourd’hui. Julie e st une révolution. Elie porte sur un tout autre plan et destine à un tout autre objet que celui qui lui avait été façonné par des mœurs conformes à la raison et aux grâces, l'être intellectuel et social de la femme supérieure. Elle prend possession directe du gouvernement religieux et moral. Les hommes qui l'entourent subordonnent leur conscience à son inspiration et font après elle les étapes philosophiques et mystiques de son âme. Elle méprise l'amour tout en le faisant, non pas, comme telles héroïnes de Crébillon fds, en rouée trop spirituelle, mais en tant que platonicienne. Aussi a-t-elle choisi de tous les amants possibles le plus inférieur par position et le plus débile par caractère, misérable matière où elle projette quelque chose de sa transcendance. « Il me sembla que mes sens ne servaient que d'organes à des sentiments plus nobles et j'aimai dans vous moins ce que j’y voyais que ce que je croyais sentir en moi-même ( i). » A quoi Saint- Preux eût pu dignement répondre par cette modeste demande de certificat que son pair moral Adolphe adresse à une dame adorée : « Je crois que vous y verrez partout (dans sa vie) que j'ai le sens du bien et du mal (2), » Julie et Saint-Preux, c'est le prototype qui, pour le rapport essentiel des personnalités, ne variera guère, du couple romantique. On le retrouve identique au fond soixante-dix ans plus tard dans le roman de Lelia et, quant aux hautes intentions et arrangements
(il Nouvelle Héloïse , 3e partie, lettre XVIII.
ta) B. Constant. Lettres à Bécamier , p. 24.
de la dame, sinon certes quant à l'avilissement du faible amant, dans la réelle aventure de Venise.
Une jeune Française, contemporaine de Rousseau, Mmede la Tour-Franqueville, désirant être, pour le côté idéal, une Julie, entreprit de se faire diriger par le maître. Elle n'en reçut guère que des bourrades. Touchante méprise d'une alouette gauloise. Il fallait pour ce personnage une lourdeur de sang qui n'est pas de chez nous. L’illustre réalisatrice de Julie, je ne veux pas dire dans le domaine privé, mais par le libre épanouissement religieux, moral, philosophique, esthétique, de la personnalité féminine, par la libre expansion du génie féminin dans tous les ordres d'idées et de sentiments généraux, l'auteur de Delphine,, de Corinne , de Y Allemagne, est d'origine germanique. Et celle qui après elle, avec beaucoup moins de continuité, par incursions frémissantes, lança son cœur au bouleversement, elle disait : à la rénovation, de tous les principes, George Sand était de race très mêlée. Qu’on se garde de lire ici un jugement sur ces deux admirables femmes. Ce caractère est loin de les épuiser. Jusque des pages de fatras de Mme de Staël on extrairait des choses presque exquises, presque pures et naturelles. Et qui songe à nier l’incomparable poésie de George Sand? Leur magnifique multiplicité — la multiplicité, ce péril vital pour l'homme — les sauve. Nous l’avons dit : elles ne peuvent pas être corrompues.
Ce qui nous importe ici, c'est de ce féminisme transcendant le principe négatif , la dévirilisation de l’homme, le fléchissement de la raison sous la spon-
tanéité, la dispersion dans le sentiment par l'abdication des énergies organisatrices et constructives. Nous n’écrivons pas un chapitre de la physiologie de la femme. C’est un homme qui a inventé Julie . La femme, à jouer, comme disait Mme de Staël, « l’esprit penseur », n’est que tumultueuse et intempestive. Ecoutez-la bien ! Presque toujours sous ce fatras vous percevez de jolis cris d’oiseaux. C’est, imprégnant des intelligences d’homme, qu’une philosophie féminine est un poison. Nous voulons observer la corruption résultée pour les sentiments, les mœurs et les idées, de leur total abandon à l’esprit féminin.
On s’étonne peut-être que nous fassions remonter à Mme de Staël cette usurpation. N’est-ce pas une stoïcienne? Fontanes la traitait de « quaker ». Il la traite aussi de « bacchante ». Je reconnais qu’il n’a manqué à Epictète que d’exister du temps de Mme de Staël (ou de George Sand) pour être le conseiller spirituel de ces illustres personnes. Elles ne se fussent pas fait suivre dans sa cellule de Benjamin Constant ou de Musset. On les devine écoutant les centons du solitaire sur la béatitude de l’âme affranchie des passions et rédigeant la leçon, comme si elles ne pensaient jamais autrement, avec une abondance et un pathétique infinis qui inquiètent et flattent le maître. La différence d’habitudes entre les interlocuteurs qu’on s’imagine est assez grande. Mais comment ne s’entendraient-ils pas? Ils cherchent la même chose : la féli-
cité sur terre. L'objet de la discipline stoïcienne, c'est le bonheur. Le De vitâ beatâ de Sénèque pourrait céder son titre à tous les traités qu'elle a inspirés. Le titre du premier ouvrage de Mrae de Staël : De l'influence des Passions sur le Bonheur , exprime la préoccupation à laquelle son esprit ramène tout.
« Personne, a dit Pascal (prêtons à cette banalité la force d’un tel esprit) ne peut ne pas désirer d’être heureux ». Mais il n’est pas de désir qui résiste moins à l’examen de l’intelligence, ni soit plus ruineux à l’énergie de la volonté, les passions étant à la fois le moyen nécessaire du bonheur et ses pires ennemies, et toute activité étant lutte. N'entrons pas dans les tortuosités du vocabulaire stoïcien : une béatitude sans jouissances nous est plus que suspecte. Diogène dans son tonneau nous paraît le plus inquiet des hommes. Le bonheur, idée d’un certain rapport permanent entre ces deux facteurs essentiellement mobiles : la sensibilité et les circonstances, est la plus inconsistante des abstractions. Le propre d’un homme sain est l'harmonie des réactions avec les impressions, des idées avec la réalité. Une vie de relation suffisamment active l'empêche de sombrer au fond de lui-même, déplorable aventure dont l’abandon de la conscience à un certain jugement d’ensemble (nécessairement pessimiste) de l’existence, ou, ce qui revient au même, à un certain vœu général (nécessairement eudémonique) à son sujet, est un symptôme qui ne trompe pas. Chez un adulte, l’appel au bonheur est morbide, le mot seul désoblige comme un gémissement. Définissons le bonheur : tout ce qu’inspirent d’indéterminé
à une imagination voluptueuse des états d’alanguissement et de sujétion.
De tels états, un homme ne doit guère se les passer. Ne les faut-il interpréter avec plus de douceur par rapport à la physiologie féminine? Ce n’est peut-être qu’une inévitable erreur de termes de la part d’une femme, que de demander le bonheur. Sa nature même porte de vagues et profondes sensations d’insatisfaction, d’instabilité, d’attente, qui peuvent, sous le contre-sens d’une personnalité trop forte et d une imagination trop grande, se monter jusqu’à une magnifique avidité. Génie, si l’on veut. Mais qui ne voit le péril de laisser accaparer par un génie d’une subjectivité aussi despotique l’empire des idées générales? Mme de Staël engage dans les élans démesurés de sa sensibilité jusqu’aux destinées de son siècle et de la civilisation. « Oui, s’écrie sa préface, dans ce siècle où l’espoir du bonheur a soulevé la race humaine... » ( i) Soulevé? Et son livre est une longue plainte. Elle appelle philosophie les états de conscience fatigués et mélancoliques, la diffusion infinie de ses lassitudes.
Le philosophe, par un grand acte de courage, ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus du tout vers un objet unique et jouit des douces impressions que chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et séparément (2).
Vraiment est-ce « le philosophe », cet esprit dissous et impuissant? ce lâche esprit? La philosophie,
(1) De Vln.Jlu.ence des Passions sur le Bonheur. Introduction,.
(2) Ibid., Section III, ch. 11.
degré suprême de liberté et de lucidité de l’intelligence, n’est pas faite, nous semble-t-il, pour s’inspirer des mécontentements et des énervements de l’homme, mais bien de la nature des choses.
L’idée du bonheur, voilà le dissolvant qui coule dans l’œuvre entière de Mme de Staël, le dissolvant féminin. Le défaut d’eurythmie et l’empâtement de style de Delphine et de Corinne rend ces gros romans peu pernicieux. Mais la décence des mœurs et l’esprit raisonneur de l’écrivain permettent de lire dans le désordre des sentiments et des idées bien mieux qu’on ne le pourrait à travers les frénésies bohèmes et l’orgie verbale qui prévaudront vers i83o dans les ouvrages de même inspiration, tel Lelia.
Delphine et Corinne , c’est la conjuration des règles sociales contre le bonheur d’une femme, c’est la médiocrité des lois et des coutumes opposée à la sublimité du génie individuel. Plus particulièrement, Delphine revendique, contre les tyrauàxiies d’une religion organisée et organisatrice, la religion spontanée du cœur. Placées toutes deux dans une position irrégulière, l’une par les conséquences d’une franchise d’âme et d’une bonté sans calcul, l’autre par le public exercice de son talent de poète., parfaitement vertueuses d’ailleurs et de haute naissance, elles ont le malheur d’aimer un homme chez qui la passion pour elles est combattue par le respect de l’opinion. Laissons là l’intrigue et le détail. La fadeur de ces romans (et qu’on y réfléchisse, c’est ce qui en fait aussi le manque de volupté) c’est l’absence de tout sentiment de fatalité, cette épaisse illusion partout présente, qu’il n’y a entre
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ces êtres et la félicité qu’un obstacle social et que cet obstacle est factice.
En dehors de la volupté innocente de Daphnis et Chloé , quand Famé est plus engagée dans la chair que chez ces adolescents, je suis choqué de toutes les façons par une conception optimiste de l’amour. Il y a quelque chose d’écœurant à peindre la passion satisfaite comme une plénitude de délices. À cet égard la vie de Mme de Staël valait mieux que ses idées. La jalousie n’est-elle pas le ferment cruel de la passion ? Par combien de fibres deux êtres, dans la plus ardente étreinte, se touchent-ils ? Cette disproportion misérable de l’homme avec le plus fort de ses sentiments s’accroît encore, quand la sensibilité a été trop touchée des aspirations chrétiennes et de l’idéal de constance chevaleresque. On se jure l’absolu, l’éternité, et l’on dévore le fruit d’une saison. Que les amants se trompent eux-mêmes ! Mais comment nommer la lyrique cécité de ce personnage qui joue dans Delphine l’homme d’expérience, l’hornme religieux, le moraliste, et qui, conseillant à un gentilhomme chargé de devoirs et de scrupules de rompre avec eux, c’està-dire avec une partie de lui-même, cautionne à cette condition la béatitude d’une existence :
Croyez-moi, les rapports continuels avec les hommes troublent les lumières de l’esprit, étouffent dans l’âme les principes de l’énergie et de l’élévation... le talent, l’amour, la morale, ces feux du ciel ne s’enflamment que dans la solitude... Léonce, vous pouvez être heureux dans la retraite, vous le serez avec Delphine... L’intention du Créateur ne se manifeste qu’obscurément dans toutes les combinaisons
de la société, que les passions et les intérêts ont compliquées de tant de manières ; mais le but sublime d’un Dieu bienfaisant, vous le retrouverez dans votre propre cœur, vous le comprendrez au milieu des beautés de la campagne, vous l’adorerez aux pieds de Delphine (i) t
Le dégoût de ce pathos nous ramène avec piété à nos vieux classiques si avertis de la « contradiction » de l'amour. Alceste n’a connu que le sonnet d’Oronte. Qu'eût-il pensé de cette lymphe de sensibilité allemande? Chez nos poètes, un feu tragique ou le sel de l’ironie donnent toute leur énergie aux passions. Ils ne les peignent que contrariées; elles ne sont belles qu’ainsi. Les difficultés que la société et l’opinion opposent aux vœux de l’amour sont des innocentes, comparées aux poisons qu’il porte en lui-même. Les lois brutales qui disjoignent les amants leur font au moins cette grâce de les séparer entiers encore, avant l’humiliation des lassitudes et le triste labeur des mensonges. Mesurons l’étendue d’une décomposition morale à la distance qui sépare Delphine de la Princesse de Clèves. Selon l’esthétique des romantiques, qui ne perçoivent la couleur que criarde, et la pensée que forcée, ce livre aurait le charme d’un vieux pastel. Quelle erreur ! 11 est aigu.il est de toujours . L’auteur a connu les journées enivrées de l’amour et ses magnifiques sourires; mais il en sait aussi l’essence mortelle. Quand, Mme de Clèves devenue libre, son jeune amant accourt lui offrir le bonheur, elle n’ose accepter le brillant présent par delà lequel elle a appris à voir
(i) Delphine , 6° partie, lettre XII.
ce qu’il ne voit pas : la vie. Ainsi leurs amours furent parfaites.
Il manque à ces âmes bien nées la ressource qu’ont les personnages de Mme de Staël, de confondre l’amou r avec la vertu. Ceux-ci ne nomment jamais l’un sans l’autre, et c’est pour y enchaîner, sans reprendre souffle, morale, ciel, religion et Dieu. Ce sont là leurs litanies. Eux-mêmes sont des anges ou du moins ne s’accordent pas d’estime hors de i état angélique. Ils n’ad mettent la vertu que spontanée.
Et qu’est-elle autre chose, demande la bonne Delphine, que la continuité des mouvements généreux? Celui qui n’a jamais besoin de consulter ses devoirs, parce qu’il peut sa fier à tous ses mouvements... celui-là est l’homme vraiment vertueux (i).
C’est une orgie de vertu. La justice? Mme de Staël n’a pour elle qu’une faible estime. « Elle dégage de la bienfaisance. » La bienfaisance? « Elle dégage de la générosité. » Le devoir énoncé en principes et maximes? Il empêche d’obéir à l’inefTable. Kant aussi trouve toute la morale dans l’homme intérieur. Mais ne la concevant que sous forme de règle rigide, il réduit celui-ci à une abstraction. Un homme-abstraction serait peu goûté de Delphine et de Corinne moins rogues appréciatrices des fièvres d’un cœur mâle. Si leurs amants sont trop captifs, au gré de leurs vœux, des attaches terrestres de l’opinion et de la coutume, leur zèle infatigable s’emploie pendant cinq cents pages à les rendre célestes. Passionnées convertisseuses.
(i) Delphine, 2e partie, lettre XXVII.
aimables, si elles n’étaient si éloquentes! À leur école, on pratiquerait quelque temps la vertu avec plaisir. Et ne faut-il pas s’être haussé jusqu’à cette perfection, dans un « système » qui considère la « liberté absolue de l’être moral comme son premier bien » .
A quarante ans, Mrae de Staël fit une espèce de conversion et revint à une forme plus apaisée des idées religieuses.
Goethe a dit d’elle « qu’elle n’avait aucune notion du devoir ». Non seulement son moralisme lyrique n’est que la divinisation des états passionnels, mais elle excelle à jeter sur toute règle des mœurs et des opinions, recommandée d’une autre autorité que le sens propre, le discrédit dû au pharisaîsme et à l’indigence de Famé. A l’entendre, la règle c’est la négation de la magnanimité. Nous ne nous attarderons pas à démontrer qu’il n’y a pas de milieu entre la pure anarchie des mœurs et des idées qui s’y rapportent, et la reconnaissance d’un ordre général fondé sur l’intérêt général des hommes en société, et qui ne peut donc être apprécié, dans son ensemble comme dans ses détails, que par la raison objective et impersonnelle.
L’effet le plus redoutable de cette inspiration féminine, ce n’est peut-être pas d’obscurcir la raison. C’est de gâter le cœur. Quand, l’imagination infectée de cette mauvaise littérature, on a gardé néanmoins assez de lucidité pour reconnaître l’antinomie radicale de
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ses tendances avec mie conception normale et ordonnée de la vie, il reste à devenir l’homme de ce jugement, à éprouver la passion de l’ordre et le dégoût de ce qui y insulte. Tout éclaircissement de l’intellect est stérile, que n’accompagne pas un assainissement de la sensibilité. On n’est fidèle avec constance qu’à ce qu’on aime. Et comme nous ne pouvons être attachés qu’à notre bien propre, il faut, pour vivre conformément à un ordre général, sentir en lui notre soutien personnel. Ne reprochons pas tant aux héroïnes de Mmft de Staël de se chérir infiniment que de se chérir avec confusion.
La lutte douce et acharnée poursuivie par Delphine et Corinne avec leurs nerveux amants, c’est la lutte de l’instinct contre l’éducation. La perpétuelle insinuation de Fauteur, c’est qu’en sacrifiant les vœux de l’amour à des exigences sociales, ces jeunes hommes immolent un sentiment plus généreux à un moins généreux, uu sentiment hardi et large qui marque à leur personnalité la voie de sa pleine expansion, à un timide, qui la domine. Cependant (et on ne vise pas ici l’espèce particulière, mais le principe) la croissance d’un homme civilisé est tellement dépendante des institutions et des mœurs, que le plus ardent dévouement à ces impersonnelles réalités n’a rien d’ égaré ni de mystique : c’est un intérêt vital. L’instinct, il est vrai, ne suffit pas à nous en avertir, mais l’éducation est là pour nous y rendre sensibles. Si le but de toute éducation est de créer l’harmonie des sentiments et de la raison, l’éducation de l’élite hnmaine est celle qui, passionnant l’individu pour des intérêts généraux de
rang-, de fonction, de culture, de religion, de civisme, qu’aperçoit une raison plus étendue, les lui fait ressentir, qu’il soit ou ne soit pas personnellement en cause, comme sa chose propre. La sensibilité doit-elle être laissée à l’état de végétation spontanée, ou réaliser une hiérarchie d’affections calculée sur l’ordre nécessaire de la vie ? Dans la première hypothèse le mot éducation doit être rayé du vocabulaire humain.
Les affections individuelles qui tiennent de près a l’instinct sont des avocats toujours puissants, et Mme de Staël peut bien se fier à leur feu naturel de plaider brillamment son procès. Les affections générales dont l’entretien réclame au contraire la bonne organisation des pouvoirs politiques et sociaux, sont sujettes à des périodes de défaillance, et parfois l’histoire les a vues s’effacer presque de nos âmes. On voudrait ici en rappeler la beauté, répéter avec les temps les plus illustres du genre humain, que l’amour n’est pas la seule direction des enthousiasmes virils, ni la sensibilité aux joies et aux douleurs des individus, la plus noble espèce de sensibilité.
La confusion des idées contenue dans une telle littérature, physiologiquement moins dangereuse que cette perversion affective, équivaut à la dissolution de l’intelligence. Un génie féminin, si anarchique soit-il, est toujours femme et aime avoir le bon Dieu pour soi. Mme de Staël revêt des attributs de la morale, de la religion et de la vérité philosophique les ardentes
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émotions de son cœur. On ne nie point la belle abondance de cette nature. Mais la morale, la religion, la philosophie sont des disciplines. Gomment ce qui n’a pour raison d’être que de régler les passions, de façonner l’homme naturel et spontané en homme civilisé et maître de lui-même, serait-il de même essence que la spontanéité et les passions? La logique et la langue française sortent brisées de cette perpétuelle identification des contraires. Rousseau, au prix de prémisses fabuleuses, de définitions arbitraires, sauve du moins son expression du chaos de ses conceptions; le sens qu’il prête à la plupart des termes abstraits est factice, obscur, mais garde une certaine constance. 11 pervertit la pensée, mais non pas la langue. Quand Mme de Staël veut qu’une chose en soit une autre, elle n’y met pas tant d’artifice, elle les jette ensemble dans un pêle-mêle tempétueux et passionné. On peut lui trouver des mérites là où elle peint ou raconte, mais dès qu’elle « pense » (et la philosophe enragée ne s’efface jamais pour longtemps), je conteste presque toujours à son écriture d’être du français.
Je l’ouvre au hasard et je demande quelle sorte de logique dans l’enchaînement des idées, quelle fidélité au sens des mots on peut bien trouverdans des phrases telles que les suivantes :
Le talent, l’amour, la morale, ces feux du ciel ne s’enflamment que dans la solitude.
La morale et le bonheur sont inséparables quand les combinaisons factices de la société ne viennent pas mêler leur poison à la vie naturelle...
Entre Dieu et l’amour, je ne reconnais d’autre médiateur que la conscience.
Les pensées qui peuvent être offertes sous le double aspect du sentiment et de l’imagination sont des pensées premières dans l’ordre moraL
Il n’y a que le génie du sentiment... qui puisse porter la conviction au delà des limites de la raison humaine.
Le sentiment de l’infini, tel que Fimagination et le cœur l’éprouvent, est positif et créateur.
Quand nous nous livrons en entier aux réflexions, aux images, aux désirs qui dépassent les limites de l’expérience, c’est alors seulement que nous respirons.
lié! je ne suis pas assez borné pour ignorer que ces sentences inintelligibles ont un sens tout de même. Ce sont soupirs, langueurs, malaises, épanchements, espérances, regrets. Et comme ces états de conscience sont chez la généreuse femme particulièrement orageux, elle se persuade, théologienne qu’elle est, qu’il j a du métaphysique et du divin.
Ce n’est pas que l’on veuille recommander la platitude ou la rusticité dans le sentiment, égales offenses au naturel qui est le beau même. Mais c’est le malheur de ces emphases d’irriter en nous un gros bon sens et d’appeler la revanche de Molière. Elles sont avant tout vulgaires. Mais le cœur de M10* de Staël valait, répétons-le, infiniment mieux que son esprit.
Sensualisme des idées, métaphysique des émotions, matérialisme mystique, bestialité lyrique, ainsi pourrait-on définir la tare, disons mieux : la pourriture romantique de l’intelligence. Qu’on cite donc une des pages « philosophiques » de George Sand qui échappe à cette appréciation. Et dans laquelle de ses plus triviales émotions, Michelet (on prend exprès cette merveilleuse organisation d’artiste) ne sent-il pas tressail-
lir F Esprit Saint? Cet horrible mélange des choses n'est-il pas toute la philosophie d'un Quinet, d’un Pierre Leroux? Ils disent Religion. Humanité, Infini, et ils ne parlent que de leur propre cœur. Et leur cœur, où ils veulent tout faire tenir, est un chaos. Nous recherchons ici les sources. Bornons-nous à ouvrir une perspective sur cet immense marécage de la pensée romantique au xixe siècle.
Non moins que par sa confusion, l'idéologie féminine est désorganisatrice par sa multiplicité. Ce qui consomme, à nos yeux, la disqualification intellectuelle de Mme de Staël, c’est le nombre de pensées fortes et saines qu'on trouve chez elle. Elles sont signées Constant, Schlegel, Goethe, Schiller, Fauriel, Bonstetten, Barante, etc. Quel homme supérieur de son époque (Goethe fut le plus réfractaire) n’a-t-elle pas stimulé à se déployer pour elle? (George Sand, avec son Michel de Bourges et son Pierre Leroux, fut moins bien partagée.) Mais il est inquiétant qu’un esprit capable d'entrer si exactement dans des vues rationnelles et étudiées, n'en retienne aucune défiance quant à l’impulsivité coutumière de ses propres démarches et prenne, l’instant d’après, précisément l’opinion qu’il vient implicitement d'exclure. C’est sans doute que la perception même des idées est fort vive chez la femme; aussi font-elles d'excellents critiques spontanés. Mais la mémoire intellectuelle semble bien leur faire défaut. Leur pensée est, pour ainsi dire, toujours vierge. Quand Littré dit que la contradiction est le plus grand mal de notre époque, quand Auguste Comte constate le prodigieux taLent de tant d'écrivains
du xixe siècle à exposer ce qu’ils ne comprennent pas, ils visent assurément ce moderne impressionisme intellectuel, cette virtuosité vai ne, capable d’entrer dans les doctrines et dans les arguments les plus solides, mais sans jamais se sentir sujet de leurs conséquences même les plus rigoureuses, sans jamais percevoir que ceci soit plus fort, plus logique, plus éprouvé et mieux établi que le contraire. Il ne faut pas en vouloir à la femme la plus intelligente, si l’on n’est pas sûr avec elle que les idées soient des idées, les propositions, des propositions, et non pas d’agréables tourbillons. Mais le sexe fort manque de toutes les grâces qui donnent du prix à cette mimique endiablée.