‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 30 sur 79 · LE LYRISME ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

LE LYRISME ROMANTIQUE

Cette disproportion entre un fond chétif et une forme opulente, entre l’indigence de la conception et la surabondance factice de l’expression, cette fausse grandeur, en un mot, que j’ai donnée comme le caractère le plus général de la littérature romantique, je la voudrais rechercher dans la partie la plus glorifiée de cette littérature, dans le lyrisme — et particulièrement dans l’œuvre lyrique de Victor Hugo. Ce sera l’occasion de quelques remarques applicables à l’esthétique romantique en général.

La plupart des critiques de quelque autorité s’accordent à reconnaître en Victor Hugo un des hommes les plus « impuissants à penser (i) » qui aient jamais tenu la plume.

Il est singulier de voir cette appréciation, dont ce n’est pas trop de dire qu’elle est consacrée, aller généralemen de pair avec celle qui proclame Hugo très

(i) G. Lanson, Histoire de la littérature française, p. 1037. On verra (même page) par quel biais l’éminent critique essaie de dérober le « poète » aux coups que par cette formule et d'autres non moins énergiques il porte au penseur.

LES IDÉES R0MANTIQUE3

grand poète lyrique, le plus grand poète lyrique, de notre littérature et de toutes les littératures. On loue ses drames et ses romans, à défaut des qualités qu’ils devraient avoir, précisément pour leur « lyrisme ». Il en résulterait que la grandeur dans le genre lyrique n’exclut pas l’obscurité de l’intelligence, qu’elle s’en accommode meme très bien.

Mais il faudrait que la lyre se montrât plus accommodante encore et qu’elle pût rendre ses sons les plus beaux sous le souffle d’une âme sans magnanimité comme sans élégance. Je ne crois pas qu’aucun de ceux qui ont exploré le caractère, la sensibilité et les passions de Victor Hugo, tels d’ailleurs qu’ils s’avéreraient à la seule lecture attentive de son œuvre, indépendamment des renseignements biographiques, conteste, à quelques nuances près, le portrait que trace de sa personne morale M. Gustave Lanson:

L’homme, moralement, est assez médiocre: immensément vaniteux, toujours quêtant l’admiration du monde, toujours occupé de l’effet, et capable de toutes les petitesses pour se grandir, n’ayant ni crainte ni sens du ridicule, rancunier impitoyablement contre tous ceux qui ont une fois piqué son moi superbe et bouffi, point homme du monde, malgré cette politesse méticuleuse qui fut une de ses affectations, grand artiste avec une âme très bourgeoise, laborieux, rangé, serré, peuple surtout par une certaine grossièreté de tempérament, par l’épaisse jovialité et par la colère brutale, charmé du calembour et débordant en injures ; nature, somme toute, vulgaire et forte, où l’égoïsme intempérant domine (1) » . ..

La sensibilité de Victor Hugo est donc assez limitée, et

(1) G. Lanson, loc. cit p. io35.

presque toujours contenue, dirigée, refroidie, par la préoccupation d'agrandir son personnage (i).

Ou je n’entends rien à la poésie, ce qui est bien possible, ou le caractère poétique appartient primordialement aux idées et aux sentiments qui inspirent le poète et qui sont sa raison intérieure de chanter, secondairement, aux beautés d’expression qui ouvrent les autres esprits à l’enthousiasme de son esprit et sont moins la poésie elle-même que le talisman poétique. Qu’un poète d’intelligence essentiellement désorientée puisse rencontrer des idées magnifiques, dominer de ses vues de vastes et émouvants aspects de l’humanité, de l’histoire ou de la nature, comment l’admettre? Encore moins attendrai-je d’un poète dominé à ce point par l’égoïsme et la vanité, qu’il transporte mon âme au-dessus de ses perspectives et de ses émotions le plus tristement coutumières. Grandeur d’âme et haute clairvoyance sont-elles séparables d’ailleurs? Y a-t-il des émotions généreuses et superbes là où il n’y a pas lucidité? Je n’en crois rien. Quoi qu’il en soit, si avant d’avoir ouvert les recueils lyriques de Victor Hugo, je pouvais avoir des raisons certaines de croire qu’il est bien l’âme qu’a peinte M. Lanson, je les ouvrirais, avec curiosité peut-être, mais sans rien de cette piété avec laquelle on prend son Homère, son Virgile, son Shakespeare, son Racine, son Goethe et, malgré tout, son Lamartine

La vérité ne serait-elle pas plutôt que Victor Hugo, peu riche de fonds poétique, est extraordinairement

(i) G. Lanson, p. io35.

riche en moyens poétiques, et que le genre lyrique est, de tous les genres, celui qui se prête le mieux à la prodigalité, à l’éclatant abus de ces moyens ? De ces étonnantes ressources d’expression qui composent le génie de Hugo, nous avons observé la moins rare : cette verve, cette « furia » du discours qui s’échauffe et s’alimente elle-même, indépendamment de l’objet du discours. Mais il a des dons autrement précieux qu’il est à peine besoin de nommer : l’opulence de l’imagination physique, l’art souverain avec lequel il compose la métaphore, l’image, le tableau. Je ne crois pas que le genre lyrique comporte plus qu’aucun autre la faiblesse de la conception ou la médiocre qualité du sentiment. Cependant, comme sa matière, à l’opposé de la comédie ou de la tragédie qui ne se rapportent l’une et l’autre qu’à certains aspects et à certains incidents déterminés de la vie, est illimitée, comme elle n’a d’autres bornes que celles de la pensée et du cœur humains, comme enfin une certaine brièveté est de son essence, c’est dans le poème lyririque que des conceptions et des sentiments affectés de ces vices rédhibitoires « passeront » le plus aisément, à l’abri d’un couvert de charmes et d’éblouissements. C’est dans les œuvres lyriques de Hugo que l’épanouissement le plus libre de ses fastueuses qualités donne le mieux le change sur les terribles insuffisances de son esprit et de son âme. Ceux-là seulement, à vrai dire, auront pour cet art une admiration franche, qui, en musique, ressentent, des raffinements de de l’harmonie, des complications de la polyphonie et de la chaleur du coloris instrumental, de si complètes

délices, que les thèmes mélodiques les plus dénués d'intérêt leur semblent sous cette enveloppe quelque chose de glorieux.

Je voudrais montrer ce qu’il y a le plus souvent de vide intérieur, de froid, d’insincère et d’artificiel sous les beautés du lyrisme de Hugo.

Il existe une nombreuse catégorie de pièces lyriques de Victor Hugo, les plus mauvaises, je m’empresse de le dire, dont on ne peut même alléguer que la conception soit faible ou le sentiment médiocre : car ils sont nuis, il n’y a pas de sujet. Ce sont des séries parfois fort prolongées d’impressions, ou décousues, ou reliées seulement par le lien tout matériel d’une fluidité sans nom. C’est sans doute en songeant à ces amorphes poèmes qu’une des plus sûres intelligences du siècle, Eugène Delacroix, portait en 1 844 ce jugement à méditer : « Les ouvrages d’Hugo ressemblent au brouillon d’un homme qui a du talent : il dit tout ce qui lui vient (i). »

La preuve de ce défaut profond est difficile à administrer, elle demanderait des citations bien longues. On l’observera notamment dans des poèmes ou des morceaux qui ont pour apparence de sujet l’inspiration et la mission du poète elles-mêmes. Beau thème, à condition d’être énergiquement particularisé — car il y a vingt sortes de poésies et de poètes — mais sous le prétexte duquel Hugo ne nous offre qu’un flot cha-

(i) Journal d' Eugène Delacroix , t. I, p. 120.

toyant et agité de larves poétiques, images, émotions demi-physiques épandues, selon le laisser-aller de la mémoire imaginative et affective, et qui ne recevraient que de leur subordination à quelque dessein ferme et supérieur, une vie véritable. Cependant il se persuade d’avoir défini la Poésie. Je prends dans les Voix intérieures la pièce intitulée : à Olijmpio. Le poète veut montrer la différence de ses préoccupations calmes et élevées avec les pensées agitées des hommes :

Moi, je rêve ! écoutant le cyprès soupirer Autour des croix d’ébène.

Et murmurer le fleuve et la cloche pleurer Dans un coin de la plaine,

Recueillant le cri sourd de l’oiseau qui s’enfuit.

Du char traînant la gerbe

Et la plainte qui sort des roseaux, et le bruit Que fait la touffe d’herbe.

Prêtant l’oreille aux flots qui ne peuvent dormir,

A l’air dans la nuée,

J’erre sur les hauts lieux d’où l’on entend gémir Toute chose créée !

Là, je vois, comme un vase allumé sur l’autel,

Le toit lointain qui fume ;

Et le soir je compare aux purs flambeaux du ciel Tout flambeau qui s’allume.

Là, j’abandonne aux vents mon esprit sérieux Comme l’oiseau sa plume ;

Là, je songe au malheur de l’homme et j’entends mieux Le bruit de cette enclume.

Là, je contemple, ému, tout ce qui s’offre aux yeux, Onde, terre, verdure ;

Et je vois l’homme au loin, mage mystérieux Traverser la nature !

ïl y en a onze strophes encore. Sauf la comparaison d’un esprit « sérieux » avec la plume de l’oiseau, tout cela dans le détail est agréable, est délicieux, si vous voulez. Mais poursuivez la lecture : l’imagination se lasse très vite devant ces profusions ininterrompues de délices , parce qu’il faut pour entretenir sa fraîcheur, un intérêt assidu et vif de l’intelligence, et que le poète n’occupe que les sens.

Même sorte de déliquescence dans la pièce des Feuilles d’ Automne qui a pour titre Pan. Le poète conseille aux poètes de « répandre leurs âmes sur les cîmes, sur les sommets de neige... sur les déserts pieux... sur les bois en automne... sur les lacs endormis de les répandre partout où la nature est

gracieuse et belle, où l’herbe s’épaissit pour le troupeau qui bêle, où chante un pâtre... où la brise du soir fouette le rocher en fleurs. . . partout où va la plume et le flocon de laine, mer... plaine... vieille forêt, îles au sol désert, lacs à l’eau solitaire,

Montagnes, océans, neige ou sable, onde ou terre,

Flots ou sillons ; partout où vont les quatre vents,

partout où le couchant grandit l’ombre des chênes... partout où sont des côteaux, des champs, des moissons, des cités... partout où pend un fruit... partout où l’oiseau boit. » Je résume cinq strophes sur treize. Le reste est tout pareil, c’est-à-dire pareillement indistinct et sans réalité.

Dans une autre pièce du même recueille poète, en nous prévenant par ce titre : la Pente de la Rêverie, du vagabondage auquel il va se livrer, semble s’en faire

un droit. Mais on n’a pas le droit de prendre le paresseux abandon de l'esprit, meme le plus abondant, pour une création esthétique. Oue dirait-on du potier qui croirait faire œuvre d’art en gâchant sans dessein des glaises brillantes ? En pétrit-il de quoi faire cent vases, que toute cette précieuse matière ne vaudrait pas encore le vase où nous attendons l’ouvrier. Sous les apparences d’un poème, ce sont quelques rudiments d’inspirations incoordonnées que Hugo met ici bout à bout.

Le début peint une impression suffisamment déterminée. C’est un matin de printemps parisien.

Le soleil se jouait sur la pelouse verte Dans les gouttes de pluie, et ma fenêtre ouverte Apportait du jardin à mon esprit heureux Un bruit d’enfants joueurs et d’oiseaux amoureux;

Paris, les grands ormeaux, maison, dôme, chaumière,

Tout flottait à mes yeux dans la riche lumière De cet astre de mai dont le rayon charmant Au bout de tout brin d’herbe allume un diamant !

Je me laissais aller à ces trois harmonies,

Printemps, matin, enfance en ma retraite unies.

C’est un prélude, une incantation lumineuse et légère par laquelle le poète me jette dans une disposition poétique conforme aux sentiments qu’il va chanter. Ce devrait être cela. Malheureusement ces gracieux accords n’introduisent ni un air en rapport avec eux, ni même, on va s’en rendre compte, aucun air qui en vaille la peine. Dans cette belle matinée de mai, il arrive à Hugo de se représenter les visages des amis qui viennent ou qui venaient s’asseoir à son foyer le soir* Il les évoque, les présents et les absents, les vivants et les morts.

Alors dans mon esprit, je vis autour de moi Mes amis, non confus, mais tels que je les voi Quand ils viennent le soir, troupe grave et fidèle.

... Ils étaient bien là tous, je voyais leurs visages.

Tous, même les absents qui font de longs voyages,

Puis tous ceux qui sont morts vinrent après ceux-ci,

Avec l’air qu’ils avaient, quand ils vivaient aussi.

Que le jeu passif de l’association des idées ait amené à ce moment dans la conscience du poète l’image de cette assemblée chère et familière, au lieu de toute autre représentation, quelle harmonie, ou logique ou émotionnelle, quelle communauté non seulement de sujet, mais d’atmosphère, y a-t-il entre le tableau de tout à l’heure, matinée de printemps, bruit d’enfants joueurs et d’oiseaux amoureux, et cette vision d’objet et de signification si différente? Encore cette vision pourrait-elle elle-même commencer une noble et émouvante médi tation poétique qui nous ferait bien pardonner à Hugo la stérilité de son prélude. Mais elle nefait que passer, et voici, après les dix vers qui l’ébauchent, une nouvelle déviation non plus dans un sujet différent, mais dans le vague et l’indéterminé purs, où dès lors l’auteur va nager en liberté.

Quand j’eus, quelques instants des yeux de ma pensée, Contemplé leur famille à mon foyer pressée,

Je vis trembler leurs traits confus, et par degrés Pâlir en s’effaçant leurs fronts décolorés.

Et tous, comme un ruisseau dans un lac qui s’écoule.

Se perdre autour de moi dans une immense foule.

Foule sans nom ! Chaos ! des voix, des yeux, des pas.

Tous les vivants ! — cités bourdonnant aux oreilles Plus qu’un bois d’Amérique ou des ruches d’abeilles, Caravanes campant sur le désert en feu.

Matelots dispersés sur l’Océan de Dieu,

Et comme un pont hardi, sur l’onde qui chavire. Jetant d’un monde à l’autre un sillon de navire, Ainsi que l’araignée entre deux chênes verts Jette un fil argenté qui flotte dans les airs !

Les deux pôles 1 le monde entier ! la mer, la terre, Alpes aux fronts de neige, Etnas au noir cratère. Tout à la fois, automne, été, printemps, hiver.

Et cœtera ! S'étant ainsi mis à l’aise, s’étant donné pour matière l’univers, le passé, le présent, l’avenir, le poète peut écrire « ce qui lui vient » sans sortir cette fois du sujet.

Je ne serais pas embarrassé de multiplier à l’infini les preuves de cette facilité de Victor Hugo à prodiguer sur un fond dont l’embrouillement ou l’incohérente multiplicité équivalent au néant, toutes les richesses de l’expression. Sagesse, le poème final des Rayons et des Ombres , est un modèle de cette magnificence à décevoir le lecteur. Mais le défaut vital que je signale ne corrompt pas seulement certaines œuvres déterminées. Il y a bien peu d'œuvres de Hugo où iî ne lui arrive point de parler sur un très long espace pour ne rien dire.

Nombre de poèmes lyriques de Hugo ont un sujet philosophique, ou qui veut l’être. Rendons-nous brièvement compte de la qualité de philosophie de Hugo,.

Renouvier, après un très intéressant volume sur Victor Hugo poète, où il le taxe d’ « Ignorance et d’Absurdité » (c’est le titre d’un de ses chapitres),, a écrit sur Victor Hugo , le philosophe , un ouvrage

dont l’intention apologétique est surprenante : car, à supposer qu’une part d’absurdité dans l’esprit n’empêche pas d’être un grand poète, je me demande comment, jointe surtout à Y « ignorance elle peut coexister avec la profondeur philosophique. Il me semble que Renouvier se livre à un jeu. Dans les vastes nuées d’un ciel orageux on aperçoit avec un peu d’effort des cathédrales, des navires, des géants, des hippogriffes ou des léopards. Ne faut-il pas au puissant dialecticien la même complaisance pour tracer dans le demi-chaos du verbalisme métaphysique ou apocalyptique de Victor Hugo, les linéaments d’un système ou de plusieurs systèmes du monde, ou d’un système à plusieurs « moments », comme on disait jadis en Allemagne ?

Un des « moments » de la philosophie de Hugo et, je crois bien, le plus prolongé de tous, c’est le panthéisme ; non pas le panthéisme réfléchi de Spinoza, qui cherche à se représenter par une déduction mathématique les rapports de toutes les réalités au sein de la substance unique, mais le panthéisme de la sensation, ce panthéisme déliquescent et vulgaire qui « sent » Dieu dans l’arbre, dans le vent, dans le rocher, dans les grognements de la brute, dans le regard du génie et dans le sourire de l’idiot, dans le petit tas de boue qui fut Alexandre, César ou Bathylle. Merveilleux prétexte pour évoquer tout, à propos de tout, et se livrer à des énumérations descriptives ou historiques, torrentielles et désordonnées, avec l’apparence de suivre la plus profonde des pensées et le plus riche des sentiments.

C’est là chez Hugo, comme en général chez les romantiques, une philosophie, si philosophie il y a, toute instinctive et spontanée. Mais ses efforts ou ses velléités méditatives visent plus haut. Son discours se noie sans cesse dans l’orgie panthéistique. Ses prétentions vont à un idéalisme excessif. Dans ces essais fuligineux de cosmologie transcendante, qui remplissent notamment le livre sixième des Contemplations , on voit bien qu’il se prend pour un Platon doublé d’un mage. De fait, si la philosophie de Hugo était une philosophie, elle dépasserait de bien loin les plus hardies métaphysiques connues, par sa violence de pénétration dans l’inaccessible. D’un bond, il franchit toutes les gradations de la dialectique pour se jeter sur le problème suprême, « au bord de l’infini », comme il dit. Cette position vertigineuse est la seule d’où il daigne spéculer . Le pourquoi et la fin absolus de l’existence universelle, cette question des questions devant laquelle chancelle l’esprit humain, soulève son esprit. Là où on cesse de voir, lui commence à être inspiré. Mais cette inspiration est fallacieuse, et ce bond illusoire. Tandis qu’il se persuade d’atteindre des réalités métaphysiques, Hugo ne fait que grossir au delà de toute mesure des imaginations physiques. Dans ces imaginations matérielles démesurées, sa fantaisie accumule le bizarre et le ténébreux et il les prend pour le miroir du mystère de l’Etre.

On a très justement observé que le séjour de l’Océan (de i852 à 1870), en mettant sans cesse sous les yeux de Victor Hugo un spectacle dont l’immensité accable un pouvoir de vision et de sensation moyen, contri-

bua beaucoup à ce renouvellement poétique qui a été appelé sa « seconde manière » et qui se caractérise notamment par la grandeur colossale des constructions imaginatives, par le fantastique apocalyptique. Par la meme influence, l’Océan fit aussi de Victor Hugo le « philosophe » cher à Renouvier. En appliquant sa perpétuelle confusion du matériel et du spirituel aux babels et aux léviathans que son œil dessinait dans le gouffre et la tempête, il crut contempler face à face P « incréé » lui-même et ses ineffables générations.

Il a inscrit l’énormité de son illusion dans chacun des vers de la pièce célèbre intitulée Ibo , qui est censée exprimer l’effort d’ascension d’une intelligence et d’une âme supérieure vers... vers quoi? C’est ce que je ne saurais dégager de ce fatras. Ce que j’y sens bien, c’est quelque chose d’ailleurs de très puissant : cette exaltation momentanée de force physique qui nous fait lancer aux éléments une espèce de défi, lequel ne signifie rien de plus que notre surcroît de force, ce rêve d’une vitalité exceptionnellement robuste de s’élancer à travers l’espace pour s’y décharger d’une ardeur qui l’excède. C’est un soir, au bord de la mer, face au ciel troublé par l’orage prochain, que le poète s’est livré à l’énergie de ces frissons et son imagination audacieuse en fait de la poésie :

Ame à l’abîme habituée Dès le berceau.

Je n’ai pas peur de la nuée ;

Je suis oiseau.

... J’ai des ailes. J’aspire au faîte.

Mon vol est sûr ;

J’ai des ailes pour la tempête Et pour l’azur.

... Vous savez bien que l’âme est forte Et ne craint rien

Quand le souffle de Dieu l’emporte !

Vous savez bien

Que j’irai jusqu’aux bleus pilastres Et que mon pas

Sur l’échelle qui monte aux astres Ne tremble pas !

Qu’il fût possible d’utiliser ces impulsions vigoureuses et les images hardies qu’elles suggèrent, pour peindre poétiquement l’élan de l’esprit vers la vérité, cette aspiration intellectuelle étant supposée le sujet delà pièce, rien de plus certain, à condition que le tumulte matériel ne s’exagérât pas au point d’accaparer toute l’attention du lecteur et que les images n’offusquassent point par l’épaisseur du coloris et la surcharge des détails, le rayonnement de l’idée. Hugo fait exactement le contraire: parmi ces flots pressés d’images poussées à fond, de gestes violents et de cris éperdus, il jette quelques abstractions : vérité, beauté, idéal, foi, amour, raison, infini, Dieu, dont le nom seul inspire tant de respect qu’elles paraîtront peut-être à un lecteur très naïf emporter tout le mouvement du poème, mais qui ne correspondent en réalité à rien de contemplé par l’esprit, d’éprouvé par l’âme du poète; car il est aussi impuissant à les développer, que savant à masquer cette impuissance en leur prodiguant de gigantesques attributs physiques.

Dites pourquoi dans l’insondable Au mur d’airain.

Dans l’obscurité formidable Du ciel serein,

Pourquoi dans ce grand sanctuaire Sourd et béni,

Pourquoi sous l’immense suaire De l’infini,

Enfouir vos lois éternelles Et vos clartés ?

Vous savez bien que j’ai des ailes,

O vérités!

Pourquoi vous cachez-vous dans l’ombre Oui nous confond ?

Pourquoi fuyez-vous l’homme sombre Au vol profond ?

Ne sentez-vous pas jusqu’à l’évidence que les expressions matérielles, « insondable ; mur d’airain ; obscurité du ciel; sanctuaire sourd; immense suaire; ailes; ombre; sombre; vol », contiennent ici toute la substance de la pensée poétique, au lieu que les termes abstraits, « infini; lois; vérité », auxquels tout le sens devrait être suspendu, ne jouent dans le discours que le rôle de remplissage normalement dévolu aux plus vaines épithètes ? Tout ce qui nous est dit de F « amour » et de la « raison », c’est qu’ils « se lèvent comme l’aurore sur l’horizon », de la « foi », qu’elle est « ceinte d’étoiles »,de Dieu, qu’il apparaît en « des lueurs sans fin ni borne » qui « habitent la profondeur morne du gouffre bleu ». Attributions éclatantes, mais qu’on peut tout à son aise transporter de l’une de ces entités à l’autre : la rime seule en souffrirait' Victor Hugo est-il donc un esprit si inconsistant que, sous cette écaille épaisse d’images et ces jactan-

ces déclamatoires, il n'y ait aucune pensée? Sa métaphysique est, à mon avis, une pure parade, comme il faut l’attendre d’une intelligence parfaitement incapable d’abstraction. Mais il n’est pas difficile de démêler sous la truculence et tous les faux-semblants de ses poèmes pseudo-philosophiques, un certain fonds de croyances enfantines (dans le sens le plus beau du mot), populaires, en partie très vénérables, qui en est comme l’humble et fruste armature.

Hugo croit tout d’abord, et, si j’ose dire, fondamentalement, tout ce que croit un enfant au sortir du catéchisme. Il croit en Dieu, à la providence, au péché originel, à la vie future, au châtiment des méchants, à la récompense des bons, au ciel, à l’enfer et au purgatoire. Seulement il a modifié ces deux derniers dogmes à sa manière, qui est une très vieille manière. Il professe la métempsycose comme l’instrument de la justice divine, l’âme des méchants devant habiter après leur mort des formes dégradées de l’être. Dans le Phédon , nous voyons Socrate soutenir avec un humour discret et nuancer agréablement cette tradition venue des plus anciens âges :

N’est-il pas vraisemblable, Cébès, que les goinfres, les ivrognes, les intempérants sans décence ni retenue entrent dans des corps d’ânes ou autres animaux de ce rang ; ne le penses-tu pas? — C’est en effet très vraisemblable. — Et les âmes qui ne se sont adonnées qu’à l’injustice, à la tyrannie et aux rapines, ne vont-elles pas habiter des corps de loups, d’éperviers et de faucons? Crois-tu que des âmes de cette qualité aillent ailleurs...? — Non*, sans doute, Socrate (i).

(i) Phédon , XXXI.

Quant aux âmes de citoyens laborieux, mais trop absorbés par Futile pour donner une minute à la philosophie, le subtil philosophe les destine à des corps de fourmis ou d’abeilles. Hugo ne saurait diversifier ainsi les formes de la condition future, l’humanité romantique, moins complexe que l’athénienne, ne se composant que d’anges et de démons. En outre, infiniment plus rigoureux que Socrate pour les méchants, il les relègue généralement dans le monde minéral.

Qu’a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre t Glacé du froid profond de la terre lugubre.

Informe et châtié.

Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère,

Il pense et se souvient... — Quoi! ce n’est que Tibère ! Seigneur, ayez pitié !

Ce dur silex noyé dans la terre, âpre et fruste,

Couvert d’ombre, pendant que le ciel s’ouvre au juste Qui s’y réfugia,

Jaloux du chien qui jappe et de l’âne qui passe,

Songe et dit : Je suis là ! Dieu vivant, faites grâce,

Ce n’est que Borgia (1).

L’âme assiste à sa chute et, dur caillou qui roule.

Pense : Je suis Octave ; et, vil chardon qu’on foule,

Crie au talon : Je suis Attila le géant ;

Et ver de terre au fond du charnier, et songeant,

Un crâne infect et noir, dit : Je suis Cléopâtre

Un arbre est là, dressant ses branches hérissées,

Une dalle s’effondre au milieu des chaussées Que la charrette écrase et que l’hiver détruit.

Et, sous ces épaisseurs de matière et de nuit,

Arbre, bête, pavé, poids que rien ne soulève.

Dans cette profondeur terrible une âme rêve (2) .

\i) Les Contemplations , livre VI : « Pleurs dans la nuit ».

(2) Ibid. « Ce que dit la bouche d'ombre. »

On ne reprocherait certes pas à Hugo d’avoir trouvé dans ces rêveries de l’Inde antique quelque chose de conforme à son sentiment religieux, encore moins d’avoir ingénument partagé la croyance et l’espérance surnaturelles des foules chrétiennes. Il avait, hélas! de moins nobles manières d’être « peuple ». Ce qui fait des poèmes dont ces naïves ou ces saintes vieilleries sont le vrai et le seul fond, des monuments de convulsif désordre, c’est que Hugo, pensant si simplement, ait si fabuleusement manqué de simplicité, c’est que son délire de vanité ait été jusqu’à boursoufler ce qu’il avait de plus ingénu dans l’esprit et dans le cœur. Rien de ce qui se peut concevoir sur l’origine de l’univers et la destinée de l’homme 11e demande moins de complexité cérébrale que ce qu’il en a conçu. Rien n’est surtout moins « moderne ». Et il se prend, il se donne pour un révélateur ajoutant à ce qu’ont médité de plus profond les « Hobbes aux yeux de marbre, les Kants aux larges fronts », des rayons directement émanés de la divinité. 11 se croit le Moïse du xixe siècle. C’est cette gageure perpétuellement soutenue qui fait grimacer effroyablement ses poèmes métaphysiques. Pénibles alors qu’on ne discerne pas encore ce qu’il pense dans la confusion de ce qu’il dit, ils le sont plus encore quand on s’est rendu compte de ce qu’il pense et qu’on le confronte à ce qu’il dit. Pour dilater la brièveté rudimentaire et puérile de sa conception aux proportions d’un monde, il grossit colossalement et parfois hideusement le détail ; il tourmente, il torture tout. Ces pierres qui sont des âmes, il les énumère en quantité telle qu’on finit vite

par ne plus lui savoir aucun gré du pittoresque, pourtant si intense, de ces visions hagardes. Sa cécité à toute signification spirituelle ou abstraite tant soit peu reculée, jointe à sa fureur de voir profond, le fait recourir à des comparaisons matérielles violentes qui semblent dérouler le sens des concepts, alors qu’elles n’y sont appliquées qu’en vertu d’une analogie grossière, parfois arbitrairement. La plupart de ces comparaisons ont de la magnificence à condition de ne pas faire attention à leur emploi.

L’énorme éternité luit, splendide et stagnante;

Le cadran, bouclier de l’heure rayonnante,

Nous terrasse éblouis (1).

Dans les Mages (2), voulant caractériser le génie et l’âme des grands poètes, savants et fondateurs de religion, son impuissance à percevoir le moral se rabat sur des déterminations physiques dont l’emphase semble dire beaucoup et ne dit rien...

Les Virgiles, les Isaïes,

Toutes les âmes envahies Par la grande brume du sort...

Hésiode médite et marche.

Grand prêtre fauve des forêts ;

Moïse, immense créature,

Etend ses mains sur la nature...

....0 figures dont la prunelle Est la vitre de l’idéal....

....L’âme des Pindares se hausse A la hauteur des Pélions...

...Les Solons aux lois respectées.

11) Pleurs dans la nuit.

(2) Les Contemplations, livre VI,

Les Platons et les Raphaëls,

Fronts d’inspirés, d’esprits, d’arbitres,

Plus resplendissants que des mitres Dans l’auréole des Noëls.

Il lui arrive aussi constamment que ces comparaisons matérielles, loin de conserver dans leur développement une suffisante appropriation à l’objet, soient développées pour elles-mêmes jusqu’à l’extrême détail, de telle façon que la nature de l’objet auquel elles se rapportent est bientôt perdue de vue :

Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre,

Habite, âpre songeur, la rêverie obscure Aux îlots plombés et bleus,

Lac hideux où l’horreur tord ses bras, pâle nymphe.

Et qui fait boire une eau morte comme la nymphe Aux rochers scrofuleux (1).

Certes il faut être Hugo pour composer avec des mots ce tableau de langueur infernale; mais quel doit être l’effet d’ensemble de longs poèmes où la moindre idée n’intervient qu’ainsi écrasée sous un tableau complet par lui-même? L’indiscernable pur. Voici deux strophes dont la première veut mettre devant nos yeux l’énigme universelle et la seconde nous propose « Dieu» comme le mot de cette énigme. Je demande si, entre les termes de la question et les termes de la réponse, tels que Hugo les énonce, on perçoit plus de différence (et il en vaudrait pourtant la peine) qu’entre les vagues figures successives d’un même nuage poussé par le vent.

Le problème muet gonfle la mer sonore,

Et sans cesse oscillant, va du soir à l’aurore Et de la taupe au lynx ;

1) Pleurs dans la Nuit.

L’énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée ;

Dans l’ombre nous voyons sur notre destinée Les deux griffes du sphinx.

Le mot, c’est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves,

Il tremble dans la flamme ; onde, il coule en tes fleuves, Homme il coule en ton sang ;

Les constellations le disent au silence ;

Et le volcan, mortier de l’infini, le lance Aux astres en passant (1).

Faites cet essai d’appliquer à Dieu lui-même tout ce qui est dit de l’obscurité que Dieu éclaircit, et réciproquement: le sens en souffre-t-il?

Certes, il serait parfaitement mesquin d’accabler Hugo sous un monceau de mauvais passages, comme il est insuffisant, pour le prouver de la famille homérique, de relever chez lui des « beautés » innombrables. Mais je prétends que dans ses poèmes de « philosophe» tout absolument appartient à la qualité ou, comme dirait un géologue, à la formation dont j’ai cité quelques échantillons moyens. Vous critiquez un poète, observera-t-on, et non pas un philosophe. Assurément; et tout mon propos revient à dire que cela est laid et surtout que cela est froid.

Ce ne sont pas là des œuvres, mais des fantômes d’œuvres. Sous une richesse et une virtuosité d’expression invariablement extraordinaires, l’invention tâtonne dans les ténèbres. Je pourrais maintenant étu-

(i) Pleurs de la Nuit.

dier beaucoup de poèmes où le même faste cache un fond, non pas obscur et indéterminé, mais tout à fait indigne par sa petitesse morale d'être tiré au grand jour ; parmi eux, presque tous ceux dont Hugo est personnellement le sujet. Dans la pièce intitulée à Olympio, il se fait parler à lui-même en ces termes par un ami :

Te voilà donc, ô toi dont la foule rampante Admirait la vertu,

Déraciné, flétri, tombé sur une pente.

Comme un cèdre abattu.

Te voilà sous les pieds des envieux sans nombre Et des passants rieurs,

Toi dont le front superbe accoutumait à l’ombre Les fronts inférieurs...

Mais va, pour qui comprend ton âme haute et grave.

Tu n’en es que plus grand.

Ta vie a, maintenant que l’obstacle l’entrave,

La rumeur du torrent.

Tous ceux qui de tes jours orageux et sublimes S’approchent sans effroi,

Reviennent en disant qu’ils ont vu des abîmes En se penchant sur toi.

...On s’arrête aux brouillards dont ton âme est voilée.

Mais moi, juge et témoin,

Je sais qu’on trouverait une voûte étoilée,

Si on allait plus loin

« Vanité » est bien vite dit ! Mais voici qui est certain : ni ces élans de vénération lyrique, ni la beauté du langage n'empêchent la pièce d’être glaciale et d'imposer d'un bout à l'autre l’impression de l'artificiel. On en cherche la raison et on la découvre dans la mesquinerie du fait comparée à l’ambition et à la so-

lennité du dire. Le poète jusque-là réputé pour ses vertus familiales est en ce moment le sujet de la chronique parisienne.

Ta chaste renommée aux exemples utiles N’a plus rien qui reluit...

... Sillonnée en tous sens par les hideux reptiles Oui rampent dans la nuit...

... On ne parle de toi qu’en secouant la tête Et l’on dit : Vous savez I

Indiscrète précision ! Ces sortes d’histoires ne font pas penser en France à un cèdre abattu, ni à des abîmes, ni à des orages, sinon domestiques. A moins que l’incident inspirateur et ses suites ne tirent leur signification héroïque d’être advenus à Hugo. Alors sa chaleur est sincère. Mais comment y prendrais-je part?

Hugo est très personnellement le sujet de nombre de ses poèmes qui ne parlent pas nommément de lui et qui n’en parlent qu’avec plus de munificence. Mais on ne s’y trompe point, et cette irrésistible observation est comme une fissure par où l’enthousiasme s’écoule aussi vite qu’il s’amasse. On voudrait se prêter, on ne peut pas. Le poète écrit : poésie, mais le sens crie : Hugo. Le geste dont il se désigne est sacerdotal, il monte sur toutes les hauteurs, du Sinaï aux Alpes, pour reprendre perspective sur lui-même. Et c’est une belle course. Mais le prétexte en est chétif. Non qu’on n’ait pas l’âme assez généreuse pour admirer. Mais on ne dispose en faveur d’aucun mortel de la mesure d’admiration ou plutôt de stupéfaction que Hugo réclame à son adresse et pour des raisons qui

semblent d’ailleurs, dans son esprit même, mal éclairées.

Peuples ! Ecoutez le poète 1 Ecoutez le rêveur sacré!

Dans votre nuit, sans lui complète.

Lui seul a le front éclairé !

Des temps futurs perçant les ombres Lui seul distingue en leurs flancs sombres Le germe qui n’est pas éclos.

Homme, il est doux comme une femme.

Dieu parle à voix basse à son âme Gomme aux forêts et comme aux flots (i).

Lui seul ! Lui et son auréole ; alentour, les ténèbres. Cela du moins se fait comprendre.

Même quand il ne se livre pas à cette célébration formelle de sa propre immensité, dans ses poèmes d’amour et de tous genres, il est rare de ne pas trouver cet épais gisement de vanité qui congèle une chaude poésie de surface.

Nous l’avons vu « philosophe » secouer vainement les portes closes de l’idée. Elégiaque, il lui arrive de s’évertuer aussi vainement après l’émotion morale. Voyez dans les Feuilles d’automne la pièce en plusieurs parties intitulée Soleils couchants.

J’aime les soirs sereins et beaux, j’aime les soirs.

Soit qu’ils dorent le front des antiques manoirs Ensevelis dans les feuillages ;

Soit que la brume au loin s’allonge en bancs de feu.

Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu A des archipels de nuages.

(i) Fonction du Poète. ( Les Rayons et les Ombres.)

Superbe évocation descriptive, mais qui se prolonge et se recommence pendant plus de cent vingt vers sans que le poète, en dépit de visibles efforts, aboutisse à l’expression d’un sentiment, nécessaire pourtant, sous peine que ce corps opulent n’ait pas d’âme. La dernière strophe s’acquitte de cette nécessité, mais combien faiblement! Hugo se retourne du spectacle extérieur vers lui-même :

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,

Je passe, et refroidi sous ce soleil joyeux,

Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête.

Sans que rien manque au monde immense et radieux !

Doléance insipide, insuffisante même pour une romance (1). Dans la même pièce, ce tour de lyrisme prononcé :

Oh ! qui m’emportera sur quelque tour sublime D’où la cité sous moi s’ouvre comme un abîme I

vous fait attendre quelque magnifique mouvement de l’âme, quelque haute vue de la pensée. Il faut lire le développement. Il ne fait que détailler, avec emportement, cette insignifiante imagination matérielle ellemême. Le poète s’est élevé, mais d’un certain nombre de mètres (2).

(1) La pièce célèbre Magniiudo Parvi a un court début qu’on peut rapprocher, pour l’impression, de celui des Soleils couchants, mais beaucoup plus beau. Comparable à ces solennels a adagio» par lesquels Beethoven introduit parfois un «Allegro» de sonate ou de symphonie, ce début nous jette bien vite dans le plus vain et le plus tumultueux assemblage d’images et de paroles.

(2) Dans la pièce intitulée Paris et qui part du même thème poétique : la grande ville contemplée d’une hauteur, Vigny prouve qu’on peut penser en vers.

Je ne multiplierai pas davantage les exemples d’un défaut qui, dans la diversité de toutes ses manifestations, est toujours le même. Le problème que le lyrisme de Hugo pose à la critique est celui-ci: comment un poète d’intelligence rudimentaire, philosophe ridicule, moraliste nul, d’une sensibilité commune et asservie au plus grossier personnalisme, a-t-il pu être un grand poète lyrique ? Car enfin il l’a été. Ce ne peut être que par une sorte d’usurpation.

Cette usurpation, une remarque profonde de Nietzsche nous en fait bien comprendre la nature et le succès. C’est, dit-il, (je cite le sens) chez les artistes les plus inspirés qu’on rencontre les plus graves défaillances, parce que l’affaiblissement de l’inspiration, qui ne se commande pas et qui est le souverain « moyen » de ces grands sincères, les laisse dépourvus. Au contraire, ces artistes, non pas précisément inférieurs, mais de plus de savoir technique que d’esprit et d’âme, de plus de talent que de génie, disons mieux, d’un très réel génie, mais plutôt excité par les éléments de l’art luimême et la volupté qui s’en dégage, que par les idées et les sentiments, ces artistes composites, séducteurs, prestigieux, mais dont l’œuvre opulente souffre d’un certain vide central, et qui sont peut-être les premiers des époques de corruption esthétique, se montrent presque toujours égaux à eux-mêmes, presque toujours voisins de leur apogée., parce que leur immense appro-

visionnement de moyens leur permet de s’en tirer à tout coup brillamment. Il suffit de penser à Mozart et à Richard Wagner pour apprécier la justesse de cette observation. Mais ne reconnaît-on pas sous le second portrait Victor Hugo ? Si la médiocrité intrinsèque de beaucoup de ses inspirations désenchante un lecteur à qui il ne suffit pas pour crier au beau d’être enlevé dans un tourbillon des sens, il n’en est nullement gêné, lui, dans le déploiement du tourbillon coloré et sonore. A défaut d’une vision intellectuelle, lucide et enthousiasmante, la donnée la plus factice, la plus péniblement combinée, la plus stérile, suffit à son olympien pouvoir d’enrichir, de grossir, d’enluminer et d’ « orchestrer ». Bien plus : la mollesse, l’indifférence de la conception génératrice ou plutôt prétexte, permet d’y rattacher et d’y broder tout ce qu’on veut, de multiplier à l’infini les parties, de les traiter à l’excès, de tirer de chacune tout ce qu’elle peut donner d’effet. La violence, la science, l’ensorcellement des moyens avec lesquels un tel art saisit et fascine ce que j’appellerai les portions périphériques de l’esprit, ces portions intermédiaires entre l’esprit luimême et l’animalité, sont le succédané de ce qu’un art, non pas certes immatériel (car il n’y a pas de beauté sans splendeur de chair), mais conscient de son essence et de sa fin, adresse par l’intermédiaire des sens à la partie supérieure et vraiment humaine de l’être humain. Il ne s’agit pas tant au surplus de juger que de classer. Ceux-là que Hugo ou Wagner jettent hors d’eux-mêmes ne feignent pas ce délire. Mais conformément au vœu de ces maîtres, ils ont le

goût perdu pour d’autres poètes que Hugo, d’autres musiciens que Wagner.

On n’applique pas ici à Hugo les règles d’un code littéraire arrêté d’avance. On a essayé en somme d’expliquer pourquoi on ne l’aime point. Et la raison générale en réside dans son insincérité.

Ce que nous regrettons surtout de ne pas trouver en lui, écrivait Henri Heine, c’est ce que nous Allemands appelons le naturel. Victor Hugo est forcé et faux et souvent dans le même vers l’un des hémistiches est en contradiction avec l’autre ; il est essentiellement froid comme l’est le diable d’après les assertions des sorcières, froid et glacial dans ses effusions les plus passionnées ; son enthousiasme n’est qu’une fantasmagorie, un calcul sans amour (1)...

Et Nisard répétait la même chose avec une exquise modération en disant qu’en Hugo on a affaire à un séducteur, non à un ami : « qu’il n’avait jamais eu la douceur de s’abandonner, de ne pas se défendre d’aller en lui, de se perdre en lui. (2) » Dans cette expérience que tout lettré véritable a cent fois refaite avec Hugo, reconnaissons l’effet d’une certaine tromperie qui frelate l’inspiration et dont le pressentiment nous paralyse l’âme, en même temps que la matière et le mouvement du style nous éblouissent. Le diable, comme dit Heine, glacé au dedans, a une superficie brûlante.

Pour qu’un tel artiste rencontre des chefs-d’œuvre, que lui faudra-t-il? Des sujets poétiques très simples, très populaires, tellement familiers à l’esprit, au cœur

(1) Henri Heine, Lutèce , (3o avril i84o).

(2) Essais sur l'Ecole romantique, postface.

et aux yeux de tous, que le poète n'ait pas besoin d’y ajouter les clartés supérieures de l’intuition et du sentiment personnels, mais qu’il puisse se contenter de les illustrer. ïl a trouvé de tels sujets dans les batailles impériales et dans les journées révolutionnaires, les unes et les autres vues comme le peuple les voit, de la rue où passent les aigles victorieuses, où s’édifient les barricades. Dans ces poèmes qu’il n’est point besoin de nommer, le génie de Hugo diffère infiniment en degré de puissance, mais ne diffère pas en nature, du génie de la chanson. Pede libero pulsanda tellus. Hugo, chantre de Napoléon ou des journées de Juillet, ne frappe que la terre, mais d’un sabot d’airain. Il a été souverain dans une qualité de poésie qui ne demande pas une haute collaboration de l’âme, et qui aussi est peu étendue.

Pour qu’Hugo ne reçoive pas les louanges dues aux Virgile et aux Shakespeare, mais non à lui, et pour qu’il brille d’autre part de tout l’éclat qui n’est que sien, le choc de la critique doit briser l’unité factice de ses œuvres poétiques en mille morceaux. C’est la splendeur, la grâce, la mystérieuse harmonie des morceaux que je n’ai pas dite et qui demanderait un infini commentaire. On a comparé ce poète à un Gyclope. Il l’est tout au moins par la quantité des petits ouvrages qui sortent de sa forge et la dureté du métal dans laquelle il cisèle ces petits ouvrages. Il ne faut presque jamais faire attention à un titre de poème ou de livre de Hugo, mais savoir qu’il y a là une merveilleuse collection. Insincère ou petit, mais dans la conception et les visées, non dans l’exécution, aussi surabondant et

ardent en inspirations secondaires et toutes proches des sens que privé d'inspirations supérieures. C'est le paradoxe de toutes les natures romantiques.il se réalise en lui avec un relief étonnant. Rarement visité par le dieu de la poésie, nul homme ne fut plus habité que lui par tous ses démons. Mais l’illusion romantique voulait qu’il s’écriât mal à propos : Ecce Deus !

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