‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 31 sur 79 · L'AMOUR ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

L'AMOUR ROMANTIQUE

L'emphase romantique ne se bornait pas à gâter la littérature. Elle pénétrait dans la vie réelle ; elle égarait et corrompait chez des êtres aussi sincères qu'un Victor Hugo est acteur, les expériences naturelles du cœur humain. Littérairement, nous l'avons définie un pathétique arbitraire, une disproportion fabuleuse entre la grandeur, la richesse de l'expression, et la pauvreté, la petitesse ou la trivialité de la chose exprimée. Nous en avons montré la source psychologique dans une faculté, qui fut réelle en i83o,de s'exalter aveuglément à propos de rien, de voir le Sinaï dans une taupinière ou le ciel dans une mare. Chez des tempéraments aussi robustes que Hugo, George Sand, Alexandre Dumas, Eugène Süe, cette faculté ne s’exerçait qu'à l'égard de la fiction et dans le temps qu’ils tenaient la plume. Ces écrivains ont un moi positif et terrestre profondément différent du moi de théâtre de leurs livres. D’autres natures poétiques,

plus nobles, rendues incapables par une éducation plus pure, de ce dualisme grossier, ne furent pas impunément entraînées par le délire du temps dans ce jeu dangereux. La faculté de s’exalter à vide descendit de leur imagination dans les fibres de leur cœur. Elles dépensèrent toute leur ingénuité et leur générosité à vivre le faux. Leur impatience se déshabitua d’attendre que quelque objet approprié à leurs intimes tendances vînt provoquer vers lui l’élan de leur passion. La passion devint elle-même l’objet de leur vœu le plus ardent. Chacun cultiva, voulut comme une fin désirable en soi, le paroxysme du sentiment, sans consulter la valeur de l’occasion extérieure, non plus que ses propres énergies.

Comme il faut à une idée creuse une apparence au moins de contenu, les passions les plus artificiellement échauffées ont besoin de se rattacher à des idoles. Ceux-ci s’en composaientde purement chimériques et, sous les vagues noms d’idéal, d’ Avenir, de Bonheur, de Divin (ce « divin » associé depuis Jean-Jacques Rousseau à tant d’orgies) adressaient leurs effrénées nostalgies à des fantômes qui ne contenaient rien de plus que les émanations mêmes de leur sensibilité inquiète. Ceux-là se précipitaient sur les réalités, mais aveuglément, et, Don Quichottes de mésaventures non pas héroïques, ni galantes, mais équivoques et finalement pitoyables, donnaient en pâture à leur passion visionnaire l’objet ou bien le plus piètre et le plus décevant, ou bien le moins adapté aux convenances méconnues de leur naturel vrai. D’affreux désenchantements sont la sanction nécessaire de telles

erreurs. L'épreuve cLs réalités les plus humiliantes châtie l'irréalisme sentimental. Les aspirations et passions romantiques se terminent par le pire des malheurs, le malheur mêlé de ridicule. C'est ce que je voudrais observer plus particulièrement par rapport à la passion de l’amour.

L'amour romantique, c'est la religion de l'amour ou plutôt l'amour de l’amour. Combien cette religion, nous avons dit cette « manie », fut spontanée et sincère chez l'auteur à’ Adolphe, peut-être avons-nous su en persuader le lecteur. Il y a des aphrodisiaques pour réveiller l'amour. Pour Benjamin Constant, l'amour lui-même fut l'aphrodisiaque de la vie. Il y chercha sans cesse le stimulant d'une sensibilité qui, hors des états de suprême excitation, s’épuisait de sécheresse et de désarroi. A cet artifice la littérature romantique donna le beau nom et prêta les magiques couleurs de la passion naturelle qu'il s'acharne à imiter. Elle prêcha^ la place d'un sentiment qui n'a pas besoin d’être prêché, le galvanisme de ce sentiment. La folie de l'amour, dans le temps où elle tourmente un cœur d’homme, peut lui faire trouver bien pâle le temps où il n'aimait pas. Mais, quand cette folie l’a quitté, un cœur viril la regrette-t-il? N'était-elle pas la rivale, non seulement de la prudence et de la sagesse, mais d'autres enthousiasmes ? Que la passion survienne et nous bouleverse, c’est le jeu du sort. Mais la soif de ce bouleversement et l’application à le soulever en soimême sont le signe d'une triste habitude de disette intérieure. De ce signe de misère, le romantisme fit la marque d’une sublime vocation. Qui ne l'eût revendiquée?

« Il y a des gens, a dit La Rochefoucauld* qui n'auraient jamais aimé, s’ils n’avaient pas entendu parler de l’amour ». Le romantisme répandit infiniment dans la société cette comédie psychologique. Il l’aggrava en enlaidissant la belle image de l’antique amour de brumeux attributs que sa nature non seulement ne comprend pas, mais exclut, en en faisant, par exemple, un révélateur de vérité religieuse ou métaphysique. L’amour, avait déjà dit Lamartine, est un grand maître de philosophie. Peut-être; mais la philosophie ne vient qu’après, et ce n’est pas ainsi que le poète l’entendait.

Que sous l’empire de l’éternelle vanité et du stimulant extraordinaire que lui apportait la poésie romantique, la comédie de la grande passion (la grande passion, a osé direM. Brunetière, aussi rare que le grand génie) ait été jouée par des légions de précieux et de précieuses, cet jamusant phénomène relève des successeurs de Molière. Mais l’intoxication romantique pervertit, entraîna à un insensé gaspillage et à un mauvais emploi deleurs trésors, des natures ardemment sincères qui, pour n’avoir pas toléré en elles-mêmes le chômage delà passion, furent prématurément usées et ne purent avoir conscience de passer avec noblesse de la jeunesse à l’âge mûr. N’est-ce pas l’histoire d’Alfred de Musset ? De la plus violente des aventures où il ait lancé son cœur, il le retira non seulement blessé, mais insulté. Et, n’était la part d’une certaine faiblesse organique qui contribua à son incapacité de se relever d’un souvenir mortel, je dirais que la cause de son épuisement psychique dans les années postérieu-

res à la trentaine fut toute morale. Contre l’avis souriant de la bonne nature, contre l’évidence des situations, contre la voix de sa propre finesse, contre une certaine inertie initiale de la partenaire à le suivre, il s’était enragé de tête à jeter dans une passade tous les aliments que son cœur de poète pouvait fournir à la flamme des passions souveraines.

Cette composition de son imagination avide d’excès, il ne tarde pas à ne pouvoir point la soutenir et il offense cruellement; mais en même temps il est attaché par les fibres saignantes de l’amour-propre. Presque le début, cet amour est déjà une humiliante agonie, un entrelacement de reprises et d’outrageantes ruptures. Puis, à la suite de circonstances connues, l’aphrodisiaque de la jalousie fait succéder à la crispation faible et méchante de l’amant un attachement éperdu pour sa maîtresse ; ce jeu à l’amour a réchauffé du moins tous les serpents de l’amour. Au chevet du malade, maternellement soigné et sauvé, la puissante jeune femme, qui avait prêté son âme aux délires de la passion romantique, se range brusquement à une autre philosophie. Une chaude tentation élémentaire proposée par sa curiosité à ses sens la fait s’aviser du droit supérieur de sa personnalité à disposer d’ellemême. Paravent parfaitement romantique encore, bien qu’en cette affaire ce soit le paravent qui ait manqué. Le poète guéri, mais le cœur rongé, devient un lourd embarras, et la situation des trois personnes des plus inélégantes. Mais peut- il se produire rien de trivial et d’équivoque dans l’atmosphère et par le fait de personnes dont la conscience, selon le mot du

prophète Quinet, est en mal « d’enfanter un Dieu ? » L’inépuisable inspiration romantique fournit à propos une troisième comédie. On invite le poète à se comparer, lui, gâté par la débauche et le scepticisme moderne, à l’ange visible sous les traits florissants du jeune médecin de Venise, à ne plus maudire comme un impie cette union voulue de Dieu, à y trouver une occasion providentielle d’élévation pour sa propre conscience, à la reconnaître sainte, à la bénir et à reprendre le chemin de Paris. Il le reprit dans l’esprit qu’on lui avait dicté. Et quelques mois après, Madame Sand y arrivait elle-même avec le Pagello. Gomme l’a supérieurement démêlé M. Maurras, analyste aigu de toute l’histoire, et de qui la version psychologique s’impose (1), un souci avisé de l’opinion parisienne conspira avec une réelle nostalgie de vertiges et de déchirements pour la rapprocher d’Alfred de Musset. Je ne raconterai pas cette suprême phase, reprises folles, insultes, appels désespérés, lamentables essais de séparation. C’est ici que la vindicte de la nature donne au drame un tour poignant. Les lettres que Musset, de Bade ou de Paris même, écrit à sa maîtresse, tandis qu’il s’illusionne de l’avoir quittée pour jamais, sont-elles des lettres d’amour? Ne méritent-elles pas un autre nom? Il faut le demander à ceux qui ont pu en écrire d’aussi défaillantes. Est-ce l’amour, cette affreuse faiblesse et ce cri que l’on sent si sincère : « Je suis un cadavre. Rends-moi la vie », jeté vers des bras à qui on est sûr de voir crier, s ils exaucent la téméraire supplication : « Laissez-

(1) Les Amants de Venise.

moi fuir » ! George Sand, dans cette période, différa peu de son amant. Mais il y avait en elle, au-dessous de cette région d’orages, une sereine Isis capable d’une série infinie d’avatars et de renaissances, magnifique génératrice de paix et d’oubli. Un aiguillon demeura néanmoins, qui se faisait encore sentir trente ans après, puisque dans Elle et Lui George Sand n’a pu se retenir d’exercer sur le malheureux Musset une vengeance atroce. Pour lui, il avait joué et comme perdu dans cette liaison toute sa substance sentimentale et sa conception même de la vie. En dépit du poétique pardon de la Nuit (T Octobre, dès qu’il se désabusa, il regarda George Sand comme sa plus cruelle ennemie. Elle n’avait pourtant été que l’instrument de la guerre qu’il avait déclarée à son propre cœur, en l’asservissant au caprice effréné de sa tête.

Imaginons un poète épicurien du xvne siècle, Chaulieu, Chapelle ou La Fontaine lui-même, rencontrant ce vers qui est le dernier de la Nuit d’août :

Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.

Il l’eût attribué à l’un des siens, à un fils d’Anacréon et d’Horace ; il y eût approuvé une bonne devise pour les sages qui pratiquent les engagements légers et apprécient dans l’amour chose beaucoup plus savoureuse que la pêche ou la fraise. Mais si un prophète avait pu lui dire qu’au xixe siècle ce vers formerait la conclusion d’un poème douloureux jusqu’à la désolation, l’honnête homme n’y eût rien compris, et, si on lui avait montré le vers qui précède celui-là et lui donne son vrai sens :

Après avoir souffert, il faut souffrir encore,

nul doute qu’il n’eût répliqué : « ce xixe siècle sera un siècle de fous ! » On touche ici du doigt la vérité de notre perpétuel propos, que le caractère de la sensibilité romantique, c’est d’éprouver comme tragique et fatidique précisément le frivole. Ce parti d’ « aimer sans cesse après avoir aimé, » c’est très évidemment le parti d’aimer sans fureur, de n’aller jamais plus loin que le caprice aussi aisément noué que dénoué :

Rions, chantons, dit cette troupe impie ;

De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs,

Promenons nos désirs !

Sur l’avenir insensé qui se fie.

De nos ans passagers le nombre est incertain :

Hâtons-nous aujourd’hui de jouir de la vie ;

Qui sait si nous serons demain !

( Athalie .)

Musset l’entend bien autrement. Par une extravagance qu’il faut bien appeler une perversion, ces amours facilement recommencées, il les veut torturées; il faut qu’elles fassent pâlir, pleurer et saigner.

O muse! Que m’importe ou la mort ou la vie ?

J’aime et je veux pâlir ; j’aime et je veux souffrir;

J’aime, et pour un baiser je donne mon génie;

J’aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie

Ruisseler une source impossible à tarir.

Il se condamne lui-même pour avoir pu renoncer quelque temps à la divine souffrance et, s’y offrant de nouveau, il l’annonce comme il annoncerait, après une retraite, sa rentrée dans la vie de plaisirs. Il se couronne d’épines comme on se couronnerait de roses.

J’aime et je veux chanter la joie et la paresse.

Ma folle expérience et mes soucis d’un jour,

Et je veux raconter et répéter sans cesse Qu’après avoir juré de vivre sans maîtresse,

J’ai fait serment de vivre et de mourir d’amour.

Le beau poète! Mais quel enfantillage! N’estimant que l’amour au monde, et n’estimant l’amour que douloureux, il arrivait à une sorte d’idolâtrie de la douleur, que traduisent des vers célèbres :

Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,

Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure

Que les noirs séraphins t’ont faite au fond du cœur ;

Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.

— Les plus désespérés sont les chants les plus beaux.

. — L’homme est un apprenti, la douleur est son maître.

Cette dernière pensée serait une des plus fortes auxquelles la poésie ait jamais prêté son expression immortelle, si le poète considérait la douleur comme une conséquence salubre attachée aux résultats de nos conceptions fausses de la vie. Mais, outre les textes allégués, bien d’autres trop connus pour qu’il soit besoin de les y joindre, prouvent que la douleur n’est pas tant pour lui un moyen éducatif de la nature qu’une fin en soi. Il faut souffrir, parce que souffrir c’est vivre. C’est la voluptéou la névrose de la douleur. Quoi d’étonnant, que l’horreur des malentendus et le ridicule amer des dénoûments aient châtié un poète qui ne pouvait, pour son compte, s’engager qu’avec un cilice dans une passion où la nature ne permet guère que nous trouvions, mais où elle veut profondément que nous cherchions le bonheur?

Musset ne veut pas que l’amour puisse être éprouvé

sans cet accompagnement de lacération sanctifiante. Par là il lui paraît relever jusqu’à de célestes hauteurs les êtres les plus abjects. On connaît ce couplet de son Perdican :

Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont perfides, artificielles, vaniteuses, curieuses et dépravées; le monde n’est qu’un égout sans fond où les' phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange, mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux.

Renan (le mauvais Renan) répétera avec plus de fadeur cette antienne où ma métaphysique ne se hausse point. En admettant que les qualités de « saint » et de « sublime » ne soient pas déplacées en cette affaire, toujours ne seraient-elles applicables qu’au sentiment, qui ennoblit, humanise et poétise, si l’on veut, la sensation. La pauvreté de sentiment — cette pauvreté bien plus désolante et plus commune certainement que la médiocrité de l’esprit — cesserait-elle donc dans le temps et par le miracle de l’exaltation physiologique? N’est-ce pas elle qui prive si souvent de grâce, comme de vraie douceur, les gestes de l’amour ? Si les hommes et les femmes sont tout ce que Musset dit, n’estce pas principalement en cette occasion qu’ils le font connaître ?

Oui, il y a une saison de l’homme, brève saison hélas ! où l’amour a une beauté presque indépendante de la qualité des êtres qu’il réunit, quand la sève de l’adolescence gonfle si bien les cœurs, que ceux que la

vie verra le plus stériles, semblent tout fleurissants. Les amants de seize ans sont bien plus beaux que les papillons; mais comme les papillons ne brillent que sur la prairie, eux empruntent tout au charme et au fluide de la nature printanière. Ah! comme le poète a raison de faire mourir Vincent et Mireille! Môme ceux et celles dont l’âme n’a point vieilli, se rappelant d’adorables imprudences et de fous battements de cœur, se demandent : « Etait-ce moi ? » C’étaient vos dix-huit ans! Je n’ai pas besoin de décrire avec quel génie l’auteur des Nuits de Lucie , du Saule , du Souvenir , de certaines pages de la Confession , a traduit les juvéniles effluves dont la violence peut briser. Ne lui disputons pas son titre de « poète de la jeunesse ». Mais pourquoi, si vraiment jeune par ces ondes de lyrisme célèbres, n’en observe- t-il jamais longtemps la pureté ? Pourquoi y mêle-t-il le souffle brûlé et les complications morales d’une autre saison de la passion? Autant demander pourquoi son âme trop prématurément prévenue d’une expérience sue à fond, dans toutes ses parties, et cependant irréelle, pour se prêter à la bienfaisante économie de la nature, s’enrageait à réaliser dans une seule volupté et dans un seul tourment, toutes les voluptés et tous les tourments.

Et ce n’est pas seulement toutes les émotions imaginables de l’amour qu’il veut goûter dans un seul amour. Ce sont les plus étrangères à l’amour par leur essence et leur provenance naturelles. Il les y verse comme ingrédients et, en même temps qu’il ajoute à l’amour leur fièvre propre, il les érotise elles-mêmes,

pour ainsi dire. On a peine à définir le mélange insensé d’idées que cette frénésie assemble dans la première partie de la Confession d'un Enfant du siècle. On craint qu’un résumé ne ridiculise le poète, à qui sa poignante sincérité dans l’absurde permettait certes de dire : « J’ai vomi là la vérité », et dont l’éloquence prestigieuse et malade, comme des yeux dont la fièvre accroît le charme en les égarant, ne donne envie ni de rire ni de sourire. Musset n’exagère pas en énonçant « qu’il a été atteint jeune encore d’une maladie morale abominable. » Mais comme il la conçoit étrangement !

J’ai à raconter à quelle occasion je fus pris d’abord de la maladie du siècle. J’étais à table à un grand souper, après une mascarade. Autour de moi mes amis richement costumés, de tous côtés des jeunes gens et des femmes, tous étincelants de beauté et de joie ; à droite et à gauche, des mets exquis, des flacons, des lustres, des fleurs ; au-dessus de ma tête un orchestre bruyant, et en face de moi ma maîtresse, créature superbe que j’idolâtrais. J’avais alors dix-

neuf ans Gomme je me retournais pour prendre une

assiette, ma fourchette tomba. Je me baissai pourla ramasser, et, ne la trouvant pas d’abord, je soulevai lanappe pour voir où elle avait roulé. J’aperçus alors sous la table le pied de ma maîtresse qui était posé sur celui d’un jeune homme assis à côté d’elle ; leurs jambes étaient croisées et entrelacées, et ils les resserraient doucement de temps en temps.

« Maladie du siècle » ? Qu’a donc un tel incident de propre à un siècle ? Et quel rapport entre la souffrance atroce et éphémère, causée par la première infidélité subie, et la souffrance, de nature et d’intensité si différentes, à laquelle Musset applique d’autre part

cette expression, quand il développe le désarroi de jeunes âmes entre un passé ruiné et un avenir dont la croyance ne se dessine pas encore ?

Du passé ils n’en voulaient plus, car la foi en rien ne se donne ; l’avenir, ils l’aimaient, mais quoi ! comme Pygmalion, Galatée; c’était pour eux comme une amante de marbre, et ils attendaient qu’elle s’animât, que le sang- colorât ses veines.

Il faut vraiment qu’une sorte d’ébriété embrouille et fasse balbutier la conscience du poète, pour que cette douleur intellectuelle lui paraisse contenue dans celle qu’il a trouvée sous la table du festin. A vrai dire, il écrivait cela dans le temps où la convertisseuse dont Baudelaire dira qu’il voudrait « lui jeter un bénitier à la tête », avait puissamment associé dans son esprit au souvenir de ses frasques de beau page, l’idée d’une infériorité profonde de son sens religieux, ce qui la justifiait, elle, de chercher dans une sphère plus éthérée. Elle le convainquait aussi que leur amour, avec la complication de Venise, résolvait précisément les énigmes du siècle et préfigurait la religion de l’avenir. C’est la plume d’Alfred de Musset, mais ce n’est pas l’esprit d’Alfred de Musset qui a écrit ces lignes :

La postérité répétera nos noms comme ceux des amants immortels... On ne parlera jamais de l’un sans parler de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les prêtres, le mariage impérissable et chaste de l’intelligence. Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu’ils adoreront. Quelqu'un n’a-t-il pas dit que les révolutions de l’esprit humain avaient toujours des avant-coureurs

qui les annonçaient à leur siècle? Eh bien ! le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort des ruines du monde, cette souveraineté de l’avenir, elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le prêtre qui nous bénira... et peut-être les générations futures répéteront-elles quelques-unes de nos paroles, peut-être bénirontelles un jour ceux qui auront frappé avec le myrte de l’amour aux portes de la liberté (i).

Hélas ! de tout « le mal que peut faire une femme », n’est-ce pas le pire que de faire écrire de pareilles sottises à un honnête homme? On voudra bien remar quer la liaison psychologique que ces lignes nous révèlent entre le messianisme romantique ou religion du Progrès, qui sera étudié pour lui-même dans le livre suivant, et un érotisme dévoyé.

Dans ces délires, Musset n’est pas seulement sincère, il est candide. Il est candide dans le faux. Il s’y engage tout entier, âme et chair. Mais le faux moral étant l’insoutenable, et toujours voué aux sanglante., réfutations du fait, il se tue moralement et expose même son organisme à un coup profond. Il sent comme il le dit. Mais il y a une justesse et un naturel, une clarté du sentiment, qui sont tout autre chose que sa modération, qui sont compatibles avec sa violence passionnée. En dehors de la règle des mœurs, il y a une moralité intérieure à l’amour, dont l’inobservation l’empoisonne. Cette moralité n’interdit aucun genre, aucune nuance, de la passion. Elle impose seulement la distinction délicate des genres, des nuances et des degrés. Elle défend au cœur de se

(i) Lettre citée par Paul Mariéton : Une histoire d’amour, p. iq5.

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