QI
tromper lui-même sur la nature, la profondeur et la durée de son désir. Elle admet le goût, le caprice, la folie des sens. Mais elle veut qu’on soit honnête homme vis-à-vis de soi-même. Elle ne tolère pas que, par une avidité frénétique de sentir, nous engagions de force les éléments profonds et les plus belles vibrations de notre sensibilité dans des soulèvements périphériques, encore que très vifs, qui, honnêtement consultés, ne les intéressent pas, ni que nous y appliquions les grands mots de l’âme, si nous avons une âme digne de les prononcer. Le romantisme fut et demeura l’école de cette pratique détestable, peu intéressante quand elle ne se traduit qu’en attitudes extérieures et en phrases, vraiment tragique quand elle traîne nos plus nobles fibres sur la claie des moins nobles querelles.
Nous avons vu quelle fut dans l’aventure de Venise la vengeance ironique et cruelle de la réalité. Le malheureux Musset aurait pu la prévoir s’il avait su lire, avant de s’embarquer, Indiana et surtout Lelia, où, par une divination qu’il faut peut-être appeler de la prévoyance, la femme auteur en trace d’avance le scénario. Elle y dévoile dans la situation de ses héroïnes, son plan instinctif de vie sentimentale, qui comprend les vertiges de la tempête et le havre de tranquillité. Elle s’y montre, à peine voilée, entre les deux serviteurs antinomiques de ses plaisirs, un adolescent nerveux, follement sensitif, virtuose presque morbide du clavier des émotions, et un homme mur, pondéré, peu excitant, puritain (encore que d’une morale très indulgente pour les autres) et qui repose. C’est Raymond et
Ralph dans Indiana. C'est Stenio et Trenmor dans Lelia . C'est Laurent et Palmer dans Elle et Lui. C'était déjà Saint-Preux et Volmar dans la Nouvelle Héloïse. Que ce soit sous cette forme de comédie ou sous une autre, il est dans l'essence de l’amour romantique que ses réalisations anecdotiques soient aussi dépourvues de prestige que son verbe en surabonde.