‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 35 sur 79 · OBJET DE GE LIVRE · texte numérisé non relu

OBJET DE GE LIVRE

Je voudrais, conformément à la division annoncée au début de cette troisième partie, rechercher dans le présent livre, les idées les plus générales du romantisme concernant le passé, le présent et l’avenir des sociétés humaines, autrement dit, en philosophie de l’histoire et en politique.

Ces idées se sont nécessairement produites sous l’influence de la Révolution française et seraient même inintelligibles sans elle. Des profondes affinités du Romantisme avec la Révolution, on serait suffisamment averti par cette remarque que « le Romantisme, c’est Rousseau», et que Rousseau est un des facteurs les plus importants de la Révolution. Négligeant cet argumenta priori , j’examinerai les rapports de la philosophie de l’histoire et de la politique romantiques avec la Révolution française, tels qu’ils ressortent par exemple des opinions d’un Hugo, d’un Michelet, d’un Ouinet, d’un Pierre Leroux, du Lamartine des Girondins.

Avant de procéder à cet examen, une observation de méthode est nécessaire.

Comme Ta très opportunément observé M. Aulard, c’est faire de la notion de Révolution la plus incohérente et la plus trompeuse des notions, que de « désigner par le même nom, d’une part les principes qui constituent la Révolution française et les actes conformes à ces principes, d’autre part la période pendant laquelle se fit la Révolution, avec tout ce que cette période comporte d’actes conformes ou contradictoires à ces principes (i). )> En éliminant aussi du concept de Révolution, des faits, comme il s’en est produit de si considérables pendant cette même période, notamment dans l’ordre diplomatique et militaire, qui ne sont précisément ni « conformes » ni « contradictoires » aux principes révolutionnaires, mais qui sont nés de l’état révolutionnaire occasionnellement , l’éminent historien aurait plus complètement encore purgé ce concept de tout élément étranger à son essence. « La Révolution, conclut-il, consiste dans la Déclaration des droits rédigée en 1789 et complétée en 1793, et dans les tentatives faites pour réaliser cette déclaration (2). » Définition aussi propice à la lucidité et à l’objectivité des discussions politiques et philosophiques sur la valeur et la destinée de la Révolution, qu’utile pour écrire clairement l’histoire. Car elle détournera les Français des divers partis de se jeter éternellement et stérilement à la tête les victimes de la Terreur ou les victoires de la République, pour concentrer leur attention sur la signification intrinsèque et permanente, sur les effets nécessaires de dog-

(1) Aulard, Histoire politique de la Révolution française, p. 782.

(2) Ibid.

mes politiques qui n’ont pas cessé depuis 1789 d’affecter la condition intérieure et extérieure de la France, dont ni adversaires ni apologistes ne pensent qu’ils soient encore au bout de leur « réalisation », et dont l’action, funeste ou favorable à la prospérité nationale, doit être recherchée avec l’entière liberté d’une intelligence affranchie (au moins quant à cette recherche) des ressentiments comme des piétés historiques.

Cette distinction capitale entre le contenu chronologique et le contenu politique et philosophique de l’idée de Révolution, me dispense de discuter la vérité des couleurs sous lesquelles les évènements de la période révolutionnaire se sont reflétés dans les imaginations des historiens et poètes romantiques. Pour moi, comme pour M. Aulard, Révolution voudra dire: principes de 1789-1793,61 résultats pratiques obtenus ou à attendre de la mise en œuvre de ces principes. 11 se peut bien que cet accord n’aille pas au delà d’une question de méthode et que nous différions profondément, soit quant au sens de ces principes, soit quant à la nature et à la valeur de leurs résultats. Mon objet direct n’est pas précisément d’apprécier en euxmêmes les uns ni les autres, mais seulementde rechercher ce que les esprits romantiques, en tant que tels, ont pensé, voulu, rêvé, imaginé, et par suite propagé de notions, de passions et de rêves à leur sujet. Comment ont-ils compris la Révolution, son rapport avec le passé humain, son influence sur le présent, sa destinée à venir? Assurément si leur interprétation de ce grand fait nous paraît chose déraisonnable en soi, nous ne pourrons nous dérober à la question de savoir

jusqu’à quel point elle en dénature ou au contraire en traduit fidèlement l’essence réelle.

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