LE MESSIANISME ROMANTIQUE
La Révolution française est apparue aux esprits romantiques comme un évènement mystique universel, comme une révélation divine qui changeait de fond en comble le vieil ordre des choses humaines. On comparerait cette vision au messianisme des prophètes juifs et de l’auteur de l’Apocalypse, si la « Nouvelle Loi » n’était, dans la dogmatique judéo-chrétienne, la spiritualisation de l’Ancienne. Pour les romantiques, il y a opposition absolue de principes. La révélation révolutionnaire met fin au règne du Fait, de la Force, de la Servitude, de la Superstition et de toutes les calamités engendrées par ces puissances du Mal, pour inaugurer le règne du Droit, de la Justice, de la Félicité générale, de la Liberté et de la Raison. Toutes les abstractions qui expriment quelque objet conforme aux vœux de l’esprit, du cœur ou de la conscience, reçoivent d’elle un commencement, recevront de sa continuation un accroissement infini de réalisation.
Telle est l’hallucination que chacun des grands romantiques varie suivant son tour propre d’imagination, son mode de pathos et d’emphase, colore des ressentiments et des vœux de son cœur. Elle leur est commune à tous.
Pour Michelet, la Révolution, c’est « l’avènement de la Loi, la résurrection du Droit, la réaction de la Justice » (i), ou encore « la réaction de l’équité, l’avénement tardif de la Justice éternelle (2) ». L’erreur ou l’imposture qui, d’après Michelet, a corrompu jusqu’en 1789 les institutions religieuses, politiques et sociales de l’Europe, et fait (ce n’est pas trop dire) reposer les sociétés les plus civilisées sur une base d’iniquité, c’est le dogme du péché originel qui a pour conséquence, dans l’ordre spirituel, le principe de la grâce, dans l’ordre temporel, le principe de la faveur. « La Révolution n’est autre chose que la réaction tardive de la justice contre le gouvernement de la faveur et la religion de la grâce (3) ». ïl l’appelle enfin le « jour du Jugement » (4), signifiant par cette expression démarquée de la théologie chrétienne, que le Royaume de Dieu est inauguré sur la Terre.
Lamartine définit la Révolution :
Un spiritualisme sublime et passionné, l'avènement de trois souverainetés morales : la souveraineté du droit sur la force; la souveraineté de l’intelligence sur les préjugés; la souveraineté des peuples sur les gouvernements. Révolution dans les droits : l’égalité . Révolution dans les idées : le raisonnement substitué à l’autorité. Révolution dans les faits : le règne du peuple. Un évangile des droits sociaux. Un évangile des devoirs. Une charte de l’humanité (5).
Avènement, évangile, charte, ou bien ces mots sont
(1) Histoire de la Révolution française , introduction, p. i.
(2) Ibid., p. 81.
(3) Ibid., p. i5.
(4) Ibid., p. 19.
(5) Histoire des Girondins, éd. Hachette, t. I, p. 17.
employés au hasard, ou bien ils veulent dire que jusqu’à la Révolution, les puissances de la terre, avaient toujours gouverné, non seulement en fait, mais par principe, contre les droits ou sans souci des droits, contre l'intelligence ou sans égard pour l'intelligence, contre le peuple ou sans préoccupation de son bien. Lamartine, dira-t-on, n’aurait pas soutenu cette absurdité. Assurément. C’est pourquoi il l’enveloppait d’un nuage de grands mots.
Le peu de cure que Victor Hugo eut toujours de concevoir et de définir, rend plus sensible encore l’extraordinaire prise de cette vision hallucinatoire sur les imaginations romantiques. Il s’y abandonne avec une frénésie que rien ne gêne.
Hélas, depuis que l’homme existe, l’histoire entière est souterraine ; on n’y aperçoit nulle part le rayon divin. Mais au dix-neuvième siècle, mais après la révolution française, il y a espoir, il y a certitude. Là-bas, loin devant nous un point lumineux apparaît. Il grandit, il grandit à chaque instant, c’est la réalisation, c’est la fin des misères, c’est l’aube des joies, c’est Chanaan! c’est la terre future où l’on n’aura plus autour de soi que des frères et au-dessus de soi que le ciel (ï)!
Ailleurs il dénomme la Révolution « la transfiguration paradisiaque de l’enfer terrestre », ou encore « le monde précipité par Dieu dans la lumière (2) », ou encore « un Geste de Dieu (3) ».
Mais c’est dans ce poème de Plein Ciel , dont on peut dire qu’il forme toute la substance intellectuelle
(1) Pendant l’Exil, p. 219.
(2) Ibid., p. 81
(3) Les Misérables , 5e partie, I, ig.
de plusieurs contemporains notoires, que Hugo donne avec le moins d’indécision la Révolution française pour la clef du Paradis :
Ah ! ce fut tout à coup Comme une éruption de folie et de joie,
Quand après six mille ans dans la fatale voie,
Défaite brusquement par l’invisible main,
La pesanteur liée au pied du genre humain
Se brisa, cette chaîne était toutes les chaînes 1
Tout s’envola dans l’homme, et les fureurs, les haines.
Les chimères, la force évanouie enfin.
L’ignorance et l’erreur, la misère et la faim,
Le droit divin des rois, les faux dieux juifs ou gucbres.
Le mensonge, le dol, les brumes, les ténèbres.
Tombèrent dans la poudre avec l’antique sort,
Comme le vêtement du bagne dont on sort.
Comme le voyant de Pathmos attachait à la belle antiquité la lèpre de ses horribles imaginations, Hugo fait du Passé la « Bête » :
Leviathan, c’est là tout le vieux monde Apre et démesuré dans sa fauve laideur ;
Leviathan, c’est là tout le passé : grandeur,
Horreur.
On ne saurait sans injustice apparente ranger sous la bannière des mêmes délires des esprits, qui, comme Quinet et Pierre Leroux, peuvent passer pour des professionnels de la méditation. Cependant n’ont-ils pas exactement partagé la folie messianique d’un Michelet et d’un Hugo? Le Panthéisme et le Symbolisme germaniques dont ils étaient imprégnés, leur fournissaient les moyens de prêter à une thèse creuse, une fausse profondeur. Là est, peu s’en faut, toute la différence. L’étude de l’influence allemande nous don-
nera bientôt l’occasion de Fétabiir. On le tiendra pour prouvé dores et déjà, en ce qui concerne P. Leroux, par cette assertion, que « la Déclaration de 1793 est le prodrome d’un ordre nouveau fondé sur Y égalité et la science » ; en ce qui concerne Quinet, par des phrases du type des suivantes :
Sortie des orbites connues dans le monde civil, on ne peut mesurer sa marche sur celle d’aucune église. La Révolution française est elle-même son origine, sa règle, sa limite ; elle ne s’appuie sur personne ; elle ne relève que de soi ; elle dit comme Médée : « Moi seule, et c’est assez ! » Elle fait chaque jour son dogme au lieu de le modeler sur un dogme antérieur ; elle-même ignore où elle s’arrêtera, car elle a dépassé les bornes de toutes les croyances positives. Par delà les colonnes d’Hercule de l’ancien monde et du nouveau, le Dieu d’aucun sacerdoce ne lui a dit encore : Tu n’iras pas plus loin (1 ) I
En un mot, la Révolution française, selon la glose commune des romantiques, est une révélation et un miracle, mais une révélation sans Dieu, sans Messie, un miracle sans thaumaturge. Ou plutôt, le Dieu, le Messie, le thaumaturge, c’est ici l’humanité ellemême, agent, sujet et objet tout à la fois du miracle. Il s’agit, non d’une élite humaine, mais de l’humanité comme multitude.
Votre volonté collective, c’est la Raison elle-même. Autrement dit : « Vous êtes Dieux... Et qui donc sans se croire Dieu pourrait faire aucune grande chose?... Soyons Dieu! l’impossible devient possible et facile... Alors renverser un monde, c’est peu; mais on crée un monde (2) ».
(1) Edgar Quinet, L'Enseignement du Peuple (page 5a4). Œuvr. s complètes (Les volumes ne sont pas numérotés).
(2) Michelet, Histoire de la Révolution française ,t. I, p. 6,
Pour un esprit qui se donne la peine de penser, des notions telles que Droit, Justice, Raison, Liberté, Fraternité, sont inintelligibles sans leurs contraires. Elles expriment divers aspects de Tordre que la volonté éclairée et les tendances nobles de Thomme, soutenues par la religion, la règle des mœurs et les lois, s’efforcent de faire prévaloir sur le règne naturel de la Force, de la Violence, de TInstinct, de la Bêtise et de l’Envie. Cet ordre n’est ni la nature, ni la négation de la nature. 11 est l’organisation de la nature. Organisation nécessairement imparfaite et qui, comme la « création continuée » de Descartes, ne se conserve que par une action ininterrompue. Car, si la Violence, l’Aveuglement, l’Envie, la Brutalité, font partie de la nature humaine, la lutte soutenue en faveur du bien sous toutes ses formes, soit par la volonté individuelle, soit par les disciplines et institutions générales qui la dirigent, contre ces puissances de désordre et de destruction, ne cessera qu’avec l’humanité.
Il en va bien autrement dans la vision romanticorévolutionnaire. Droit, Justice, Liberté, Fraternité, généralement tous concepts moraux, religieux ou politiques,}^ apparaissent comme autant d’absolus nébuleux, d’entités vagabondes, affranchies de toute difficulté de réalisation et qui semblent surgir spontanément du néant pour devenir, par leur vertu propre, le tout.
Répugnant optimisme! Mais chose étrange : les prophètes de cet optimisme sont pour la plupart les plus gémissants des hommes. Des régénérateurs, des révélateurs sûrs de leur fait, devraient être, sinon
joyeux, du moins intérieurement sereins. L’aveu d’une âme inquiète emplit les pages où Pierre Leroux exalte la religion idéale et définitive. Une sorte de mal d’entrailles spirituel, n’est-ce pas le caractère dominant de la physionomie de Quinet? et ne contribue-t-il pas autant que la monotonie furieuse de l’idée, à rendre illisible son œuvre passionnément pénible? Ce qu’il y a de douloureux, de crispé, de morbide dans la pensée et la sensibilité de Michelet, on le sait; je le sonderai particulièrement tout à l’heure. Et cependant il se dit à tout propos plein de Dieu. Gomment accorder cette croyance enivrée, avec tant d’angoisse? Le voici, à entendre ces visionnaires. La transformation de la Terre en Ciel, de la Nature en Surnature, est certaine, mais c’est l’infini. Elle commence à peine. C’est le crépuscule, ce n’est pas encore le jour. Position cruelle pour des générations placées sur ces confins de la mort et de la vie. Les paroles mystérieuses du nouvel Esprit Saint tourmentent plus qu’elles ne réconfortent le vieil homme désorienté. « Ciel et Terre, s’écrie Pierre Leroux, tout nous manquait. Nous étions prêts, de désespoir, à nous coucher dans le tombeau, si un rayon de lumière ne venait pas nous éclairer. Nous eûmes foi en Dieu présent dans l’Humanité (i). » Foi emphatique certes, mais à laquelle ne manque qu’un objet! Foi qui n’est pas, mais qui s’enrage à être, et qui étreint un fantôme. Foi dont la formule n’exprime qu’une agitation morale stérile, sans terme, et à laquelle je concéderai bien qu’elle s’adresse à l’Infini, s’il m’est permis de rappeier à son propos que
)i) Réfutation de l'Eclectisme (édition Gosselin), p. 202.
l’Infini est aussi ce à quoi s’adressait l’Inquiétude du malheureux Senancour.