LEVIATHAN ET CHANAAN
Le messianisme romantique commandait à ses enthousiastes une entreprise de flétrissure à l’égard de toutes les puissances politiques, sociales et religieuses, de toutes les idées directrices du passé historique et la construction imaginative d’un divin avenir humain.
C’est la double tâche que Victor Hugo a accomplie dans la Légende des siècles , où l’on voit l’histoire, objet d’une condamnation et d’un mépris absolus, jusqu’en 1789 et plutôt 1793, peinte en traits horribles, tandis que le xxe siècle, le nôtre, flotte dans les nuages bienheureux du Plein ciel. Il serait tout à fait stérile d’analyser les inventions que ce double thème lui a inspirées, puisque aussi bien nous avons étudié, dans ses richesses périphériques et son abîme central, le génie dont ces inventions portent l’empreinte.
De tous les poètes (en prose ou en vers) qui se sont attachés au même dessein, Michelet est de beaucoup le plus intéressant, parce qu’il en a été exclusivement possédé. Il y a consacré près de quarante volumes. Il y a développé de beaucoup la sensibilité la plus passionnée, l’imagination la plus violente, la furie la plus diabolique et la plus ingénieuse, la manière la plus originale. C’est une vraie « sorcière ». Son histoire est aussi prophétie, puisque elle nous donne le sentiment perpétuel que les temps halètent vers la Révolution française et l’aube de la Transfiguration uni-
verselle, et que les ténèbres hideuses des siècles passés s’y illuminent à tout propos de l’éclair du Sinaï futur.
A une course nécessairement superficielle de nom propre à nom propre, nous préférons la méthode qui consiste à étudier un ordre d’idées ou de sentiments chez tel écrivain qui en fut éminemment « représentatif ». C’est la seule manière d’aller au fond d’un état d’esprit, de connaître les dispositions de sensibilité qui le soutiennent et sa plus intime signification.
Michelet, historien de la France, outre qu’il a composé le chef-d’œuvre de la Caricature et de la Calomnie romantiques du Passé, nous offrira les échantillons les plus colorés des phénomènes mentaux et sentimentaux capables de donner à cette entreprise son maximum de verve et de succès. En fait, s’il a été le plus détestable historien du xixe siècle, il a été le créateur le plus suivi d’idées et de passions historiques (idées toujours fausses, passions le plus souvent mauvaises).
Quant au mirage de l’avenir, au Dogme du Progrès, il engage, si fabuleux soit-il, une question trop réelle, trop sérieuse : celle de la puissance du genre humain sur sa propre destinée, pour qu’on en aborde l’étude du même ton. Du moins, pour que des espérances saines que nous partageons avec plusieurs de nos contemporains ne semblent pas atteintes par les critiques sans politesse que méritent d’emphatiques hallucinations, devrons-nous laisser voir sur ce point quelques opinions. Quant aux inventions théoriques et aux mobiles intérieurs de la Religion du
Progrès, il nous paraîtra plus expédient, pour des raisons qui se rendront sensibles au lecteur, de les rechercher chez un certain nombre des écrivains les plus influents du xixe siècle.