‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 44 sur 79 · FANATIQUE. F . SA RELIGION. G. CONCLUSION · texte numérisé non relu

FANATIQUE. F . SA RELIGION. G. CONCLUSION

A. GU Oü’lL BAPTISE DU NOM d’hISTOIRE

Michelet a consacré à l’investigation, à l’enseignement et à la composition de l’histoire une des plus laborieuses existences de son siècle. Il était donc de ces rares mortels qui ont la passion de la vérité? Cette passion fut toujours aussi étrangère à ce grand érudit que la faculté d’articuler un syllogisme le peut être à un enfant en nourrice. Il demeura perpétuellement incapable de la plus légère distinction entre la réalité et ses propres imaginations, entre les faits tels qu’ils sont et les faits tels que sa fantaisie et ses sentiments (qui n’étaient pas modérés) exigeaient qu’ils fussent. Qu’avec son procédé de refaire arbitrairement l’histoire, soit selon ses convenances d’artiste, d’écrivain à grand effet, d’imagier fantastique, d’étincelant amuseur, soit selon ses frénésies

de sectaire et d’illuminé, il rencontre très souvent de précieuses parcelles du vrai, chacune de ses assertions, n’en impose pas moins le doute, parce qu’on sent quele vrai n’a pas été un instant son but. Il1 donne bien plus encore au vrai un air de faux qu’au faux un air de vrai.

Qu’il se fût trompé mille fois, dix mille fois, à toutes les lignes, ceci n’aurait qu’une faible importance, toute erreur étant susceptible de révision, biais la possibilité de se tromper ne lui est jamais apparue ; dans le torrent d’idées et d’impressions qui traversaient sans cesse cet esprit, la notion et le sentiment de' l’erreur n’ont pas trouvé la plus petite place. Réellement, il a tout rêvé, sauf cela. — C’était un artiste, un peintre ! — C’était un historien et un historien dé son pays, c’est-à-dire un homme qui s’était chargé* de la plus haute responsabilité, non seulement scientifique, mais civique et morale. Le souci du vrai, F'apprentissage et la rigoureuse pratique des précautions à prendre sans cesse contre soi-même pour ne pas le trahir, constituaient la condition la plus élémentaire de sa probité professionnelle. Il ne l’a pas soupçonnée. 11 l’a violée avec enthousiasme et délire. Il a, nous dit-il, écrit l’histoire « avec son cœur ». Ceci l’excuse, si l’on veut, mais le peint et le classe.

Un historien, qui, de l’aveu universel, se jette hors de l'a voie droite, de la voie royale de l’analyse, de la critique et de la méditation, pour courir la ligne zig'zaganteet brisée de l’intuition, c?est-à-dire de la rêverie1, du caprice ; qui, quand il n’est pas entraîné par l’imagination et par la recherche de l’effet, l’est par

les émotions de la haine et de l’amour, de l’horreur et de l’extase; qui ne se gouverne pas une minute; qui, dans l’impétuosité et la diversité de ses mouvements, rencontre souvent les directions de la véritable histoire, les suit sur un cer tain parcours, mais sans qu’aucun signe nous en avertisse et sans qu’il sache même alors nous paraître plus sensé ; qui enfin, parmi tant d’effets variés produits sur l’esprit du lecteur, y détermine invariablement le soupçon contre le sérieux et le bien-fondé de ses dires; — un tel historien peut avoir possédé d’ailleurs les plus prestigieuses qualités : leur valeur est nulle ou plutôt négative. Je me divertis autant qu’un autre à Michelet. Je ne le crois jamais. On en fait un éducateur, bien plus, une espèce de saint. Serait-ce que ses vénérateurs le dispensent de véracité? Ils n’oseraient ni le dire, ni se l’avouer à eux-mêmes. Du moins le dispensent-ils de preuves. Michelet ne serait pas un historien, mais mieux qu’un historien, le mage de l’histoire. En raison de cette sorte de vérité supérieure à la vérité, ses ouvrages insuffisants pour les savants, seraient merveilleux pour la foule. Disons plus clairement que personne n’ose déclarer d’estime pour l’Histoire de Michelet; on idolâtre Michelet lui-même.

La tâche de l’histoire, c’est de nous montrer comment les hommes du passé ont vécu, pensé et senti, et, dans ce but, d’analyser les signes, d’évaluer les facteurs généraux de leur condition matérielle, intellectuelle et morale : institutions, religions, gouvernement, état de la science, des arts, des industries, du commerce. Il n’est pas de genre qui, en dehors de sa

technique spéciale, exige de l’intelligence plus d’étendue et de fermeté philosophique. Sans une connaissance imperturbable de la nature humaine, sans le sens des réalités et possibilités politiques et sociales, sans l’expérience des intérêts privés et généraux qu’affectent les mouvements des peuples et des sociétés et qui réagissent sur ces mouvements, la plus riche documentation du monde ne sera plus que le réservoir ténébreux où l’on puisera à plaisir la matière justificative des hypothèses arbitraires et des théories naïves. Les textes et les monuments apportent à l’historien une masse immense d’allégations et d’indices. Son œuvre, c’est de discerner, à travers le dédale des données particulières, quelles forces, matérielles ou morales, collectives ou individuelles, gouvernaient la vie d’une époque. Si personne ne peut contester cette définition de l’œuvre historique, personne ne contestera qu’un esprit nourri de fables sentimentales, de visions populaires et d’opinions de rue, aussi dépourvu de réalisme qu’un innocent de malice, s’y doive montrer pitoyable. C’était le cas de Michelet. On n’évoque ici l’idéal de l’historien que parce qu’on a affaire à l’idéal de celui qui ne l’est pas. Qu’on loue tant qu’on voudra ses séductions lyriques et pittoresques, son esprit, aux prises avec la matière de l’histoire, apparaît comme une chose tristement frêle ; son Histoire, comparée aux lois du genre, est un balbutiement.

Il était savant. Il avait infiniment lu. Il a passé aux Archives ses années de plus active production. Avec toutes ces richesses à sa disposition il a pratiqué une

manière plus frivole que les historiens improvisateurs du XVIIIe siècle. On admire qu'il appelle l’Histoire une « Résurrection ». Assurément, ses imaginations les plus chimériques, vivant en lui d’une vie folle et débridée, brûlent aussi le papier. Mais, puisqu’il voulait un grand et beau mot pour caractériser l’Histoire, en n’employant pas celui de « Reconstruction », qui est le vrai, il signale la débilité de ses mains.

Ce n’est pas qu’aucun des éléments de la réalité historique fasse défaut dans l’œuvre de Michelet. Ils y sont représentés tous, comme tous les éléments de la nature dans le chaudron des sorcières de Macbeth. Ils y sont jetés au travers les uns des autres et sans qu’on puisse jamais espérer d’en suivre un seul le temps nécessaire pour en comprendre la nature exacte, pour en apprécier l’importance et l’action. Le fil casse à chaque instant. Des bouts de faits, des bouts d’idées que j’appellerai, si l’on veut, des éclairs, une impuissance absolue à la continuité. Il commence l’analyse d’une institution, s’interrompt tout de suite pour une anecdote, une réflexion ou exclamation personnelle et passe à autre chose, ne demeurant lisible qu’autant que la violence, la féline tyrannie, les contrastes fascinants, les beautés et les drôleries de son perpétuel imprévu font taire les exigences de la raison chez un lecteur, d’ailleurs coutumier de ces exigences. En cela, Michelet est un maître. Mais c’est tout de même un étrange monstre qu’une Histoire de France en 19 volumes dont presque tous les chapitres font le plus indéchiffrable hiéroglyphe pour celui qui ne sait pas déjà ce qu’ils sont destinés à faire connaître. Une

Histoire de France qui suppose, je ne dis pas pour être jugée, mais pour être entendue, un lecteur très solidement instruit sur le sujet, doit porter un autre nom : recueil de vignettes, d’impressions, d’odes, de rêveries, de caprices, de satires et de dithyrambes, sur diverses circonstances, très inégalement importantes, de U Histoire de France .

Il y a des historiens, d’intention impartiale, mais d esprit systématique, prévenus de quelque conception transcendante sur la genèse et l’ordre nécessaire des événements historiques, qui lisent les textes avec des œillères. C’est d’une autre façon que Michelet frelate la vérité. Dépourvu de bon sens, il l’est heureusement d’une philosophie. C’est pourquoi, le plus faux des écrivains, il en est le moins ennuyeux. Dans les textes que cherche-t-il ? Uniquement l’étincelle électrique de la fantaisie et de l’émotion, autant dire les curiosités pittoresques, dramatiques, caricaturales, tout ce qui arrêterait également Alexandre Dumas et Eugène Sue, s’ils étaient archivistes. De Michelet à eux, la différence est dans le style, dans la violence et la finesse du frémissement nerveux. C’est un amuseur qui se croit un prophète et qui en éprouve les secousses. L’inaptitude profonde de cet esprit à réfléchir les rapports n’a d’égale que sa faculté d’être subjugué par les particularités- L’histoire est essentiellement une analyse et une synthèse de rapports. Elle est explicative, ou elle n’est pas. Michelet le sent confusément et il voudrait bien s’égaler au genre. De là ce fréquent bégaiement sibyllin par lequel il semble en dire plus qu’il n’en dit, ce halètement qui donne l’illusion d’une

pensée trop pleine. Ses ouvrages grimacent d’une perpétuelle torture pour donner le change sur la signification, la portée, la valeur des matières mal choisies qui les composent. L’analyse d’une situation politique, d’un état social ou moral, d’un système administratif, religieux, intellectuel le trouve tout à fait dénué de moyens. Il s’en remet à une image de nous faire entendre les généralités qu’il ne débrouille pas. Inversement, quand il s’abandonne un peu longuement à une sensation, il croit planer sur les sommets de la réflexion.

B. NATURE DE SON 1NTELL1GENCB

Tel est l’aspect de l’Histoire de Michelet. Èn précisant ces assertions par des preuves, nous pénétrerons dans la nature intime de cet esprit. Point n’est besoin de prendre Michelet sur tels excès, telles intempérances de pensée ou de plume. Etant incapable de mesure, il l’est d’excès. Je choisirai des exemples plutôt modérés de sa manière normale, de son procédé constant.

Je cherche au hasard, dans la table des matières de son Histoire de France , le sujet de quelque exposé d’ensemble. Le sommaire du chapitre Ier du livre VII m’annonce un « Etat général de l’Europe » en i38o.

L’Italie sous ses belles formes était déjà faible et malade. Ici les tyrans, successeurs des Gibelins; là les villes guelfes, autres tyrans, qui avaient absorbé toute vie. Naples était ce qu’elle est, mêlée d’éléments divers, une grosse tête sans corps... L’Allemagne ne valait pas mieux. Elle se

dégageait à grand peine de son ancien état de hiérarchie féodale, sans attendre encore son nouvel état de fédération. Elle tournait, cette grande Allemagne, vacillante et lourdement ivre, comme son empereur Wenceslas. ... Cette orgueilleuse Ang-leterre avait alors une terrible fièvre. Le roi, les barons et leur homme Wicleff, avaient lâché le peuple contre l'Eglise. Mais le dogue, une fois lancé, se retournait contre les barons. Dans ce péril, tout ce qui avait autorité ou propriété, roi, évêques, barons, se serrèrent et firent corps (i). . .

L’incapacité de soutenir l’expression propre l’espace d’une demi-phrase est flagrante ici. Il n’y a pas de signe plus certain de l’inconsistance et de l’à peu près dans l’idée. Que « les villes guelfes « aient absorbé toute vie » que « le roi, les barons » aient « lâché le peuple contre l’Eglise », ce sont là des mots, et il faudra que je cherche ailleurs les faits positifs dont ces mots rapportent l’impression obscure et déformée. L’auteur, ayant tant fait que de nous annoncer un tableau de la politique européenne, retournait tristement ce téméraire projet, quand le jeu de l’association des idées emplissant soudain son cerveau des visions d’une belle femme malade, d’une grosse tête sans corps, d’un ivrogne qui titube, de la fièvre, d’une meute aboyante, de gens serrés les uns contre les autres tout cela en moins de trente lignes) l’a tiré d’embarras.

L’état des esprits au xve siècle :

Le découragement, le désespoir du bien, l’ennui et le mal du cœur. Il semble que le jour ait baissé; le temps

(i) Histoire de France , t V, p. 83.

n’est pas noir, mais gris. Un monotone brouillard décore la création. Que l'infatigable cloche sonne aux heures accoutumées, l’on bâille ; qu’un chant nasillard continue dans le vieux latin, l’on bâille; tout est prévu; on n’espère rien de ce monde. Les choses reviendront les mêmes. L’ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd’hui... du cerveau à l’estomac, de l’estomac à la bouche, l’automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans lin ni remède (1).

La poétique de Ronsard :

Cet homme cloué là, se rongeant les ongles, le nez sur ses livres latins, arrachant des griffes et des dents des lambeaux de l’antiquité... poursuivant la muse de son brutal amour. Gentilhomme et soldat, il n’était pas fait pour attendre, ménager son caprice ‘r de haute lutte, il la violait. Il frappait comme un sourd sur la pauvre langue française (2).

Pourquoi la Renaissance n’eut pas lieu au xne siècle ?

La Renaissance s’était présentée au xne siècle comme la sibylle à cet ancien roi de Rome, les mains toutes pleines d’avenir, chargées des livres du destin. Il hésite... Puis ce moment solennel étant passé et manqué, les voies de la Renaissance deviennent obliques; elle ne s’achemine au but que par des circuits immenses, bien plus, par des tâtonnements, des impasses où elle se heurte. L’esprit humain fourvoyé, las de ces ambages infinis, s’asseoit plus d’une fois aux pierres du chemin, et, là, comme un enfant qui pleure, ne veut plus écouter personne, ni marcher, ni avancer, sinon peut-être à reculons pour faire en arrière

(1) T. IX, introduction, p. 97.

(2) T. XI, p. 117.

des pas rétrogrades qui doubleront sa fatigue et l’éloigneront du but (i).

Presque tous les critiques signalent Y « abus» de l’image et du détail matériel chez Michelet. Le mot n est pas juste. Quand il ne matérialise pas, il ne pense pas. La sensation fait, non pas toute, mais (ce qui est pis) presque toute la substance de sa pensée. « Dès qu’une idée cesse de se manifester à lui sous une forme sensible, dit un de ses plus bienveillants critiques, elle lui échappe, et il s’épuise en efforts infinis pour la conquérir. En vain il l’appelle dans des phrases pleines d’une émotion quasi mystique* en vain il la poursuit de ses désirs ardents et l’interpelle presque avec des larmes, elle refuse de se laisser saisir (2). » Finalement il se rabat sur l’image et la métaphore, les prolongeant, les raffinant pour y faire rentrer les lambeaux de pensée qu’il n’est pas parvenu à rassembler. On le loue d’être un «voyant ». C’est lui faire tort. Tous les sens physiques, et non le moins, celui que les psychologues appellent, je crois, « interne » ou peut-être « viscéral », versent un torrent d’impressions sur sa plume. Quand il a ajouté à ses embryons d’idées, couleur, chaleur et odeur, il les prend ingénument pour des produits de l’intelligence. Les ensembles historiques, les grands mouvements de faits ou d’idées, Moyen Age, Croisades, Scolastique, Renaissance, Réforme, Science moderne, lui apparaissent comme des figures matérielles, dans une certaine posture, une

(1) T. IX, introduction, p. 5g.

(a) Emile Montégut, Revue des Deux-Mondes , i*r ^éyrier 1857.

certaine action. Il individualise le général et l’abstrait et il les individualise physiquement. Faute de quoi il ne discerne plus rien et ne saurait parler. C’est le procédé intellectuel du primitif.

Rien n’est donc plus faux que la louange qui lui est si communément décernée de faire vivre la physionomie ou le « génie » des époques, l’cc âme » des siècles. Mais à défaut de ces synthèses méditées, nourries de faits, Michelet nous en propose-t-il du moins d’imaginaires? Vérité à part, à ne demander que des évocations amples et vivantes, fidèles ou non au modèle, peint-il, comme on le répète, la fresque ou le grand tableau? Il me frappe au contraire comme illustrateur, souvent même comme prodigieux miniaturiste- C’est une erreur assez forte de confondre la rapidité vertigineuse avec laquelle il jette image sur image, pochade sur pochade, avec l’enchaînement délibéré qui subordonne les parties à un effet général. « Quand on vient de lire ses quatre volumes sur le xvi® siècle, dit Emile Montégut, on est rempli d’impressions laissées par le spectacle des événements. On a assisté à la représentation en quelque sorte de l’époque, on en revient comme d’un voyage, d’une longue excursion, plein de souvenirs, d’éblouissements, d’anecdotes curieuses. On a vu les fêtes de Borgia, le martyre de Savonarole, la cour de Fontainebleau, le sombre intérieur de l’Escurial, les voûtes de la Chapelle Sixtine et l’atelier d’Albert Dürer et cependant on n’a aucune idée générale et bien précise sur le xvie siècle (i). » Détails, particularités, curiosités

(i) E. Montégut, loc. cit.

petites histoires : dans ces limites, tout le génie qu'on voudra.

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