D. — SA CRISE
U Histoire de France de Michelet se divise en deux parties dont la composition correspond à deux époques très différentes de la vie de l’auteur. La pre- ' mière,des origines à la fin du règne de Louis XI, fut professée de i833 à 1 843 ; la publication s’étendit jusqu’en i845; la seconde, qui va de la mort de
(1) Histoire de France, t. III, p. io5.
(3) T. VI, p. 308.
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Louis XI à la Révolution fut écrite de i855 à 1868. Dans l'intervalle (1847-1 853), Michelet publia Y Histoire de la Révolution.
Ces deux parties d’un même ouvrage ne sont pas seulement séparées par le temps écoulé entre leurs compositions, elles le sont surtout par l’aventure psychologique advenue à l’auteur pendant ce temps, et qu’il faut élucider pour achever de comprendre sa nature d’abord, puis la nature et les destinées de son influence. Il contracta assez brusquement une passion qu’il faut bien, au degré où elle exista chez lui, appeler une fureur et qui lui avait été jusque-là fort étrangère : phobie du catholicisme personnifié dans les Jésuites, et fanatisme protestant. La première partie de sa carrière, celle où il a traduit Yico (1827), donné Y Introduction à /’ Histoire universelle (i83i), les Mémoires de Luther ( 1 835), commencé ses travaux sur Y Histoire de France , s’est accomplie sous la Restauration et les débuts de la monarchie de Juillet. Une certaine nostalgie de la foi et, à défaut de ce regret précis, une exaltation pour l'art, le costume et les mœurs du moyen âge, qui implique nécessairement sympathie pour l’Eglise, font partie de l’humeur poétique de ce temps. Michelet s’imprégna pour sa part de ces manières de sentir ; c’est avec amour et piété qu’il déposait alors le vieux catholicisme au tombeau. Sa faiblesse pour le diable et les hérétiques était sans malice. Ne font-ils pas en quelque façon partie de l’Eglise? Il appelait celle-ci sa « vieille mère ». En i835, il l’honorait d’une déclaration dont j’ai cité quelques lignes et qui l’élève bien
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haut au-dessus de toutes les confessions chrétiennes.
Qui de nous, s’écriait-il, parmi les agitations du mouvement moderne, ou dans les captivités volontaires de l’étude, dans ses âpres et solitaires poursuites, qui de nous entend sans émotion le bruit de ces belles fêtes chrétiennes, la voix touchante des cloches, et comme leur doux reproche maternel?... Qui ne voit, sans les envier, ces fidèles qui sortent à flots de l’ég-lise, qui reviennent de la table divine rajeunis et renouvelés?...
Assurément de tels soupirs ne traduisent, à défaut de croyance surnaturelle, aucune conviction méditée sur la valeur naturelle et humaine du catholicisme. Ce sont caprices du cœur qui peuvent céder la place à d’autres caprices. Les « cloches », la « vieille chanson »,qui attendrissent aujourd’hui, froisseront peutêtre les nerfs demain. Je n’entends pas accuser Michelet de contradiction, il pense tout à fait en dehors de la sphère où la contradiction se produit. Je signale deux dispositions successives, un changement d’axe de sa sensibilité et le changement qui en résulta dans sa manière de représenter le passé, dans la distribution de son amour et de sa haine aux divers éléments de la civilisation moderne.
L’occasion extérieure en est connue et se rattache à la lutte poursuivie depuis i83p par le clergé contre l’Université. Survenue dans un moment d’accalmie relative de l’opinion, cette lutte atteignit dans les trois années suivantes un degTé de violence extrême. Les catholiques avaient commencé par réclamer La liberté d’enseignement promise par la Charte. L’échec de cette tentative fit passer le clergé à l’oflênsive ; il accusa
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d’irréligion l’enseignement universitaire. L’Université officielle se défendit avec la modération qui lui convient sur le terrain même où elle était attaquée. Mais autour d’elle les libéraux passèrent à leur tour à l’attaque et en étendirent le front. Ce fut d’abord une campagne sur la vieille question des « cas de conscience » et l’immoralité de l’enseignement des séminaires; cette campagne ayant avorté, « les Jésuites » devinrent brusquement la cible sur laquelle se concentra tout le feu, sans autre raison, au moins apparente, que celle qu’exprimait un jour Benjamin Constant, en ces termes : « On a vraiment bien tort de s’embarrasser pour l’opposition; quand on n’a rien... eh bien, il reste les Jésuites : je les sonne comme un valet de chambre, ils arrivent toujours. » — « Les défenseurs du monopole, disait Montalembert, faisaient ce qu’on fait dans une place assiégée; ils faisaient une diversion habile, une sortie vigoureuse . » Diversion ou non, c’est exactement dans cette phase de la bataille qu’intervint Michelet avec Quinet. Les pamphlets qu’ils professèrent en 1 843 au Collège de France dépassèrent en ardeur tout ce qui s’imprimait, et nous verrons Michelet dans ses prochains volumes de Y Histoire de France dépasser, au sujet de la Compagnie de Jésus, son pamphlet lui-même. Combien cette soudaine irruption surprit les deux camps, Henri Heine le fait sentir dans ces lignes empruntées à sa correspondance parisienne du moment :
Michelet marche maintenant contre le clergé comme le plus violent des combattants. Voilà un étonnant phénomène dont je n’aurais jamais rêvé, quand je lisais les précédents
écrits de cet homme, écrits qui témoignent à chaque page de la plus profonde sympathie pour le Christianisme... Rude destinée pour un homme qui ne se sent chez lui que dans la forêt des fables romantiques, qui aime par dessus tout se bercer sur les mystiques vagues bleues du sentiment et répugne aux pensées qui ne portent pas le vêtement du symbole. Au Quartier latin, on plaisante sur sa perpétuelle recherche et découverte de sens symbolique et on l’appelle Monsieur Symbole (i).
Avec raison Heine ajoute que « Jésuites » est mis partout pour catholicisme. Michelet, de plus en plus, fit remonter au catholicisme lui-même le virus mortel — mortel pour les intelligences, les cœurs et les sociétés — dont les maximes des Jésuites représentent le plus haut degré de concentration. Mais le contraste est d’autant plus frappant entre cette haine généralisée et F affection ou du moins l’attendrissement manifesté pendant de longues années, tout récemment encore. D’autre part, la disproportion entre l’occasion et le résultat, ce déplacement de toute la pensée historique et philosophique advenu chez ce professeur du Collège de France sous l’impression d’un tumulte vulgaire, dans une sorte de vertige, voilà un document précieux pour l’histoire des mouvements de l’opinion au xixe siècle. En même temps que Michelet, Eugène Süe mettait, à sa manière, les Jésuites en chantier. Le livre de Michelet est de 1 843, le Juif Errant parut en i 844-1 845.
Ou’on n’imagine pas que Michelet méprisât le catholicisme dans l’époque moderne, depuis Loyola, et continuât à l’aimer dans le moyen âge, ce qui aurait
(i) Lutetia , loc. cit.
fondé quelque apparence d'accord avec lui-même. Nous allons voir tout à l'heure quelle dérision lui inspire son ancienne inclination pour les âges de foi populaire.
Sa campagne faite contre les Jésuites, Michelet commit ce paradoxe d’interrompre une œuvre énorme pour une autre œuvre énorme. Il abandonna au beau milieu son Histoire de France et écrivit les dix volumes de V Histoire <fe la Révolution. Il importe d'en savoir le motif. L'exacerbation continue de sa passion anticathoiique pendant cette période qui vit suspendre d'abord ( 1 843), puis interdire (1846) le cours de son ami Quinet, supprimer le sien (i848)j s'accomplir le 2 décembre, la loi Falloux ; puis l'électricité dont l'évocation des journées et des figures révolutionnaires chargeait cette âme violente et frêle, vont achever d'affoler sa vision historique et de convulser son style. J'expliquerai à ma façon pourquoi Michelet en 1 844 se jeta brusquement sur Y Histoire de la Révolution française . Je citerai l'explication qu’il donne lui-même de ce fait. Le lecteur choisira.
Le premier volume de Y Histoire de la Révolution de Michelet a paru le i3 février 1847, second le 20 novembre 1847. Le premier volume de Y Histoire de la Révolution de Louis Blanc avait paru le 6 février 1847, le second, le 3i octobre 1847. L ’ Histoire des Girondins de Lamartine parut complète du 20 mars au 12 juin 1847. Enfin Bûchez et Roux donnèrent en cette même année 1847 seconde édition de leur Histoire parlementaire de la Révolution française . Voilà mon explication. Les trois ouvrages eurent, celui
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de Lamartine par-dessus tous, un retentissement violent et assuré d’avance. Un commun courant les porta, que ces natures de lyriques et d’orateurs multiplièrent et échauffèrent, mais qu’ils avaient senti le plus puissant de l’heure présente. Les trois auteurs s’étaient mis à l’œuvre, pour ainsi dire, le même jour et ils furent prêts au même instant. Par des voies un peu différentes, mais par les mêmes moyens ils travaillaient au même but et parvenaient au même résultat, de créer dans les imaginations la religion révolutionnaire. Elle date d’eux ; ils l’ont faite; elle n’a produit depuis aucun monument apologétique de cette importance. Resterait à expliquer l’origine de ce courant d’opinion et de passion publique. Il nous suffit de constater son existence d’ailleurs bien connue. Un savant, un bénédictin poursuit, loin du bruit, le travail commencé. Les poètes de la multitude courent au devant de ses vœux comme le soldat au canon.
Voici comment Michelet rend compte de sa brusque résolution :
J’entrai par Louis XI aux siècles monarchiques. J’allais m’y engager quand un hasard me fit bien réfléchir. Un jour passant à Reims, je vis en grand détail la magnifique cathédrale, la splendide église du sacre. La corniche intérieure où l’on peut circuler dans l’église à 80 pieds de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d’un alléluia permanent... Ressortant au dehors sur les voûtes dans la vue immense qui embrasse toute la Champagne, j’arrivai au dernier petit clocher, juste au dessus du chœur. Là un spectacle étrange, m’étonna fort. La ronde tour avait une guirlande de suppliciés. Tel a la corde au cou. Tel a perdu l’oreille. Les mutilés y sont plus tristes que les morts.
Combien ils ont raison ! Quel effrayant contraste ! Quoi ! l’église des fêtes, cette mariée, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement ! Ce pilori du peuple est placé au dessus de l’autel. Mais ses pleurs n’ont-ils pu, à travers les voûtes, tomber sur la tête des rois ! Onction redoutable de la Révolution, de la colère de Dieu ! « Je ne comprendrai pas les siècles monarchiques , si, d'abord , avant tout , je n'établis en moi l'âme et la foi du peuple. » Je m’adres sai cela et, après Louis XI, j’écrivis la Révolution ( 1 845” i853) (i).
Le lecteur que cette explication satisfera peut lire l’œuvre historique de Michelet en toute sécurité. Car c’est ainsi qu’il écrit l’histoire.
Lorsqu’il aborda les trois derniers siècles de l’ancien régime, il venait donc de découvrir les abîmes horribles du Gesu et de passer dix ans dans le Saint des Saints. D’où changement de perspective sur tou! es choses. Nous avons étudié sa manière fantastique. Suivons-le dans les créations de sa manière fanatique. Connaissons les prophètes et les Gentils, les bons et les méchants de ce messianisme.