C. SA SENSIBILITÉ
Vide de la matière de l'Histoire, l’Histoire de Michelet n'en donne pas moins à des lecteurs sans défense contre ses maléfices l'illusion d'avoir appris le passé. La passion avec laquelle l'auteur s’identifie à tout ce dont il parle, une intensité inouïe de mimique personnelle, y jettent une animation aussi désordonnée qu'irrésistible. Il y a des écrivains qui entraînent par la logique ou par l’onde de l'éloquence. Celui-ci frappe l'attention en renouvelant sans cesse et en violentant la sensation. Il caractérise à merveille sa manière, quand il nous dit « avoir essayé de reproduire dans son livre cette danse galvanique que les morts menaient autour de lui (i). » Oui, danse galvanique, danse macabre, ces mots conviennent bien à la figure que prennent dans son imagination quatorze siècles d'histoire nationale. On croit avoir lu une histoire de France, on en a lu le songe. C'est un malheur. En voici un pire. Cette confusion du songe avec la réalité dans la représentation du passé dispose à une confusion pareille dans les idées que l’on peut se faire sur le présent. Un rhéteur sentimental et pittoresque qui accoutume ses lecteurs à des notions tout imaginatives et fantastiques, je ne dis pas sans vérité, mais sans substance, sur les régimes de la France d’autrefois, les prépare à adopter
(i) Histoire de France, t. III, p. 223.
sans malaise à l’égard de la France de demain les vœux impossibles d’un chimérique idéalisme. U Histoire de Michelet, vision, fait des visionnaires. Elle est la propédeutique du fanatisme.
S’il tire un si brillant parti de son impuissance mentale, c’est qu’elle a pour complices les préférences de son cœur. Gomme celui de Chateaubriand, mais sans la même grandeur altière, avec je ne sais quelle petitesse gémissante au contraire, ce cœur fait ses délices de la mort, les ruines l’enivrent. « Voulez-vous bien savoir pourquoi j’étais si tendre pour ces dieux? C’est qu’ils meurent (i). » L’inaptitude intellectuelle de Michelet à embrasser les vastes et profondes corrélations qui soutiennent l’ordre d’une société, son talent d’animer démesurément les détails s’accordent avec la volupté passionnée qu’il trouve à étaler la décomposition. De là l’invariable couleur de maladie et de désespoir que sa « magie » donne à toutes les parties de l’histoire nationale jusqu’à la Révolution. (Nous verrons que la santé elle-même, là où il croit, à tort ou à raison, la rencontrer, c’est-à-dire dans la Révolution et la Réforme, il la peint sous des couleurs de cadavre). Un songe, ai-je dit, c’est mauvais songe qu’il faut dire. Il semble que pendant les longs siècles où la France s’est faite, la condition des hommes ait été dépourvue de tout soutien politique et social, qu’il n’y ait eu que des forts aux prises avec des faibles, nul ordre, nulle sécurité du lendemain. Imaginez que dans cinq cents ans un nouveau Michelet, apercevant peut-être l’époque contemporaine àtra-
(i) Préface de 1869, p. xix.
vers les nécessités apologétiques d’un nouveau 179.3, définisse l’économie de notre système fiscal dans cette anecdote ou cette vignette : une pauvre famille aux genoux de l’huissier féroce. Voilà trop fréquemment pour ne pas dire constamment la méthode de Michelet. L’ordre féodal, tant admiré de Comte et que le sage et profond Cournot proclame, par rapport aux circonstances du temps, une merveille politique, ne nous apparaît que sous l’espèce de paysans battus et pillés, levant les mains au ciel, et de femmes violées par le seigneur.
Dans le tome troisième je n’étais pas en garde, ne m’attendais à rien, quand la figure de Jacques, dressée sur le sillon, me barra le chemin; figure monstrueuse et terrible. Une contraction du cœur convulsive eut lieu en moi... Grand Dieu! c’est là mon père? l’homme du moyen âge?... Oui... Voilà comme on m’a fait! Voilà mille ans de douleurs l (1).
Toutes les époques invariablement, les plus fortunées comme les plus malheureuses, les moins fécondes comme celles qui ont légué à l’avenir les acquisitions politiques les plus durables et les plus tutélaires fondations sociales, il n’en relève que les éléments périssables, il les résume dans leurs misères. Les siècles de la France semblent une série de morts, sans qu’on voie d’où chacun d’eux tirait la vie nécessaire pour mourir. Un tour prophétique donne à ces vagues généralisations funèbres un faux air de profondes intuitions.
(1) Histoire de France , préface de 1869, t. I, p. xxxi.
La face du monde était sombre à la fin du xne siècle , , C’était un moment solennel d’une tristesse infinie (i).
Au commencement du xve:
Raimond Lulle pleura aux pieds de son Arbor qui finit la scolastique. Pétrarque pleura la poésie. Les grands mystiques d’alors avaient de même le sentiment de la fin. Le xive siècle voit passer ces derniers génies; chacun d’eux se tait, s’en va éteignant sa lumière ; il se fait d’épaisses ténèbres (2).
De quoi donc ces affligés conduisent-ils le deuil? Du Moyen Age ? Mais le Moyen Age lui-même, c'està-dire les sept à huit siècles précédents, n'avait fait que pleurer; l'auteur nous l’a « représenté au vrai dans son aspiration, la tristesse profonde, la rêverie qui le retient devant l'Eglise, pleurant sous sa niche de pierre , soupirant , attendant ce qui ne vient jamais ». Au xvie siècle, avec la Renaissance et la Réforme la « joie » s'empare du monde. (Réservons l’examen de cette « joie ».) Mais l'éclaircie fut courte.
Première moitié du xviie siècle, l’époque de Corneille, de Pascal, de la Fronde.
L’impuissance est le trait marqué de l’époque. Chacun sent nettement que quelque chose meurt et on ne sent pas ce qui vient. Les vigoureux génies qui, dans ce siècle, ont un moment prolongé l’autre, Shakespeare etCervantès, ont une impression fort nette de ces pensées de mort. Ils jouent avec la leur et ne regrettent rien (3).
Deuxième moitié du xvue siècle :
(1) Histoire de France , t. III, p. s.
(2) Ibid., t. V, p. 333.
Louis XIV enterre un monde. Comme son palais de Versailles il regarde le couchant... Les vrais génies d’alors même en naissant, ne sont pas jeunes, et quoi qu’ils fassent ils souffrent de l’impuissance générale. La tristesse est partout, dans les monuments, dans les caractères; âpre dans Pascal, dans Colbert, suave en Mme Henriette, en La Fontaine, Racine, Fénelon. La sécurité triomphale qu’affiche Bossuet n’empêche pas le siècle de sentir qu’il a usé ses forces dans les questions surannées. Tous ont affirmé fort et ferme, mais un peu plus qu’ils ne croyaient. Ils ont tâché de croire et y sont parvenus, à la rigueur, non sans fatigue (i).
Ailleurs ce même temps le frappe par sa « fluctuation morale » .
La fluctuation morale d’un siècle intermédiaire qui nage entre deux âmes, l’ancienne et la nouvelle, tient l’homme ennuyé, affadi. Il ne tient pas à se perpétuer (2).
Tristesse, langueur, fatigue d’être , gémissement sur soi-même, dépérissement intellectuel et moral, besoin de la délivrance suprême, tels sont les aspects sous lesquels les temps de la plus grande énergie créatrice se reflètent dans cette histoire pour la « résurrection » de laquelle Michelet nous dit avoir interrogé principalement son « cœur ».
Ce frénétique entêtement à représenter tout en mal de mourir, se double très naturellement d’une animadversion sombre et subtile pour les hommes d’action , pour la puissance de l’intelligence et de la volonté. Quand Michelet rencontre un grand organisateur politique ou religieux, un grand capitaine, il en
(1) T. XV, préface, p. 16.
(2) T. XV, p. 127.
fait une sorte de monstre. Les effets les plus certains des sages combinaisons de l’esprit, de la persévérance avisée, de l’héroïsme professionnel ou de la vertu lucide, il trouve moyen de les expliquer par une espèce de démonisme, d’inconscient, par l’empire de la manie, quand ce n’est pas par le miracle de quelque énorme défaut qui se trouve par son énormité même agir comme une qualité. Il ne souffre pas que les grands hommes ni les hommes simplement consciencieux, qui ont une marque de grande fermeté et de dévouement à l’ordre , conservent figure humaine. Que l’auteur ou le collaborateur d’une illustre œuvre historique ait montré dans son caractère privé quelque bizarrerie, quelque lacune, quelque excès, la verrue morale (au besoin, physique) devient le tout de l’homme et la clé de l’œuvre elle-même. Et s’il n’y a pas de verrue célèbre, Michelet en cherche la trace chez les plus tristes détracteurs ; s’il le faut, il l’invente:,
Louis XI :
Ce génie inquiet reçut en naissant tous les instincts modernes (?), bons et mauvais, mais par-dessus tout l’impatience de détruire, le mépris du passé (i).
Charles-Ouint :
Jeanne la Folle, produit infortuné du mariage forcé des peuples espagnols, de la chevaleresque Isabelle de Castille, du vieux marane avare, Ferdinand d’Aragon, consomme en un enfant l’accord des trois folies, des trois discordes. Ce chaos d’éléments divers s’incarne en Charles-Quint. J’ai pitié delà tête qui doit contenir tout ceci. Tête flamande
(x) T. VII, p. i85.
heureusement, où tout arrive calmé, pâli, demi-éteint (i)..« Tête d’un scribe qui vécut dans une écritoire, dans l'agitation féminine de la diplomatie... Malade et tremblant de la fièvre ou noué par la goutte, il n’en ira pas moins traînant ses os d’un pôle à l’autre, inquiétant la terre entière de son inquiétude (2)...
Richelieu :
Vingt diables hantaient cette âme inquiète (toujours l’inquiétude !) comme un grand logis ravagé, la guerre des femmes, la galanterie tardive, plus la théologie et la rage d’écrire, de faire des vers, des tragédies ! Quelle tragédie plus sombre que sa jeunesse même ! Auprès, Macbeth e£t gai. Et il avait des accès de violence où ses furies intérieures l’eussent étranglé, s’il n’eût, comme Hamlet, massacré ses tapisseries à coup de poignard. Le plus souvent, il ravalait le fiel et la fureur, couvrait tout de respect, de décence ecclésiastique. L’impuissance, la passion rentrée, s’en prenaient à son corps ; le fer rouge lui brûlait au ventre, lui exaspérait la vessie et il était près de la mort (3)
Sa collaboration avec le roi : « un curieux mélange de deux malades. »
Michelet reconnaît le bon sens et le bon jugement de Louis XIV, mais comme un résultat assez inattendu du « culte du moi », de 1’ « orgueil » et de T « ignorance ».
Il croyait Dieu en lui... L’orgueil le conserva dans sa forte médiocrité... Il avait encore une bonne chose pour rester ferme dans sa divinité, une grande ignorance (4).
Incapable par l’inorganisation de son propre esprit
(1) T. IX, p. 342.
(2) Ibid., p. 344.
' (3) T. XIV, p. 16.
(4) T. XV, p. 23.
et par la déliquescence de son propre cœur, de se représenter la vigueur intellectuelle et morale, enclin à en confondre les plus authentiques apparences avec la face du crime, il n’est pas surprenant qu’il guette partout la folie et la trouve où jusqu’à lui on ne l’avait jamais soupçonnée. Sainte-Beuve observe quelque part que chaque écrivain a son mot favori où se marque sa prédilection intime. Permanent est le mot de Senancour, funèbre celui de Chateaubriand, Mm* de Staël aime beaucoup penseur ; Lamartine dit volontiers des âmes comme des corps, imbibé : imbibé de rayons, imbibé de soleil. Sot , idiot , fou , furieux , voilà les termes que l’imagination de Michelet propose le plus fréquemment à sa plume. On les trouve, du moins dans la seconde partie de son Histoire de France, à toutes pages, et souvent plusieurs fois par page. Non seulement il les applique à des individus, mais souvent ils lui servent à caractériser un âge du monde.
L’antiquité, dans l’esclave et le maître, eut le stupide et l’insensé. Le moyen âge monastique eut un monde d’idiots. Mais le sot est une création essentiellement moderne (i). . .
Le cardinal de Berulle, fondateur de l’Oratoire, est unso£(il est vrai que dans un autre passage Michelet le dit « intelligent ») ; Anne d’Autriche est une sotte; Biron un sot et un imbécile; les ligueurs furent des idiots; Charles IX est fou; Henri III, /om; Philippe II, fou; Joyeuse, fou; fou , le P. Garasse; Campanella,
(i) T. IX, p, 33.
un fou de génie ; le duc de Lorraine, un fou brillant ; Gaston et Montmorency, deux pitoyables fous (i)... Rabelais un fou sublime. La folie de Charles VI a été pour Michelet une bonne fortune inouïe. La présence de cette folie décuple sa verve dans le récit des événements contemporains; ils sont tous entraînés dans son rythme.
Voilà donc la papauté, l’empire, la royauté, aux prises et s’injuriant ; l’empereur ivre, le roi idiot, prennent le pouvoir spirituel, suspendant le pape, tandis que le pape saisit les armes temporelles et endosse la cuirasse. Les dieux humains délirent, défendent qu’on leur obéisse et se proclament fols. .. (2).
Il adore les diableries et la sorcellerie, cette « création du désespoir ». Je voudrais faire le compte du nombre de pages que ces sujets et les explications qu’il en tire tiennent dans son Histoire. Aussi bien n’est-elle pas un sabbat? Que ce « penseur moderne » crût aux sorcières, je ne le dis point, bien qu’il eût des croyances autrement insensées. Mais ceci est certain : autant il se montre impuissant à comprendre l’équilibre d’une bonne tête, autant il excelle à évoquer, à vivre les états d’âmes générateurs de la terreur superstitieuse et de l’hallucination mystique. Il y est comme chez lui. Il expédie en quelques lignes dédaigneuses saint Bernard, saint Thomas, les plus forts constructeurs de la dogmatique chrétienne ; il se gausse de la scolastique , cette « gymnastique du néant » .
(1) J’emprunte cette énumération à un excellent article de Victor Fournel. ( Correspondant , mars 1860.)
(2) Histoire de France , t. V, p. i6x.
Mais les exagérations, les perversions, les caricatures les plus aveugles, parfois les plus abjectes, de la pensée chrétienne, le trouvent plein d’un respectueux effroi. Vainement a-t-il entrevu un jour et exprimé avec une précision qui ne lui est pas coutumière, que « la doctrine catholique lui semble, sinon plus logique, au moins plus judicieuse, plus féconde et plus complète que celle d’aucune des sectes qui se sont élevées contre elle (i) », ce qui est la vérité, même pour le philosophe étranger au christianisme et simplement attentif à l’intérêt de la civilisation. A peu près dans le même temps où il traçait ces lignes, il reprochait à Innocent, III d’avoir combattu dans les tristes folies albigeoises « la demande de l’esprit humain (2) ». «Le Breton David de Dinan, enseignant que tout chrétien est matériellement un membre du Christ », lui paraît exprimer « sous quelque rapport l’idée de Lessing sur l’éducation du genre humain (3). » L 'Evangile éternel de Joachim de Flore est à ses yeux le monument qui domine tout le moyen âge. Ces formes matérialisées, bégayantes ou dissolues, ces dégradations intellectuelles, sinon morales, de la foL obtiennent de lui autant de sympathie et de pénétration qu’il a d’humeur contre cette théologie solide dont les clairs et vastes enchaînements font, même pour le non-croyant, la joie de la raison. Il s’y égaie pleinement, il les honore de mille beaux noms, comme « christianisme du libre esprit». Use délecte dans les limbes, les balbutiements, les incohérents phantasmes d’une pensée possédée par
‘ (1) Préface au s. Mémoires de Luther (i835), p. 6.
(2) Histoire de France , t. III, p. a5.
(3) Ibid., p. 4.
les sens et angoissée par l’invisible, et il y salue l’aube de la raison, de la science. Il rôde dans les sentiers ténébreux et sur tous les terrains louches de l’histoire et croit suivre la grande route de l’humanité supérieure.
Avec une intention de louange à laquelle je n’adhère pas, mais avec une singulière finesse aussi, Henri Heine définit admirablement le penchant de l’imagination historique de Michelet et le contenu spécial de l’œuvre où ce penchant se donne carrière :
Mon grand maître Hégel me disait un jour : « Si l’on avait mis sur le papier les rêves que les hommes ont rêvés pendant une période déterminée, de la lecture de cette collection de rêves se lèverait une image tout à fait juste de l’esprit de cette période. » L’Histoire de France de Michelet est ce recueil de rêves, c’est tout le moyen âge rêveur qui vous regarde de ses yeux profonds, douloureux, avec son sourire de spectre, et l’on est presque effrayé par la criante vérité de la couleur et des formes. En fait, pour la peinture de cette époque somnambule, il fallait précisément un historien somnambule comme Michelet (1).
Oui, voilà bien la plus habituelle des impressions qui se dégagent du « Moyen Age » de Michelet. Mais il y a cercle vicieux à la qualifier de vérité, à conclure de la seule vivacité étrange et hagarde du portrait sa ressemblance au modèle. Le Moyen Age « rêve », « pleure »,le Moyen Age « somnambule », quel sens raisonnable ces expressions offrent-elles ? Ce temps a eu ses rêveurs, ses cerveaux possédés de nostalgies, de visions et d’espérances vaines, ses malades intellectuels. C'est une espèce immortelle. Il les a eus, admet-
(1) Lutetia, lettre LVI, i«rjuin 1 843 .
tons-le, en beaucoup plus grand nombre que d’autres temps, mais non par exemple que le xix® siècle. C’est là un chapitre de l’histoire, mais non pas un chapitre central. Car ce ne sont pas les rêveurs qui font l’histoire, ni qui pèsent d’un grand poids sur les événements. Le rêve est passif et inactif, il est la négation de l’énergie. Les événements surprennent toujours l’esprit qui en fait son habitude, ils l’irritent et l’aigrissent souvent, parce qu’ils brisent le rythme de sa paresse. Ils se prolongent en rayons obliques dans son imagination, longtemps après qu’ils sont expirés. La nature, la vie, la lutte humaine ne se dessinent qu’en une image amaigrie et fantastique dans cette âme voluptueuse, solitaire, hyperesthésiée, qui de sa débilité fait orgueil. Ce qu’écrit Michelet, ce n’est pas l’histoire, mais la manière maladive et superflue dont elle s’est reflétée dans les cerveaux erratiques et gâtés des époques.
Délire d’infatuation naïve ! Michelet prend Michelet pour le démiurge du genre humain ! Il n’entre pas dans les événements. Il les déforme en symboles de ses troubles émotions. Il n’entre pas dans la chair des personnages historiques. Ceci n’est pas nécessaire pour être bon historien, mais demande en tout cas, la force d’un Shakespeare, d’un Balzac. Il fait d’eux autant de Michelet. A-t-il affaire à un génie dont l’œuvre ne lui est pas sympathique, mais dont la trempe serait difficile à méconnaître, les facultés peu com modes à ravaler, il lui prête, selon le procédé des brochures dévotes, le remords final, une pensée suprême qui est du Michelet pur, et rachète tout le reste :
les idées romantiques
Innocent III était mort trois mois avant le roi Jean aussi grand, aussi triomphant que l’ennemi de l’Eglise était abaissé. Et pourtant cette fin victorieuse avait été triste... Ce grand, ce terrible dominateur du monde et de la pensée, que lui manquait-il? Rien qu’une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée : son approbation, la foi en soi (i).
Jeanne d’Arc elle-même, qu’il a aimée, mais qui a eu le tort d’être trop docile à l’Eglise, il faut qu’elle ait douté au moment de mourir.
Il faudrait bien peu connaître la nature humaine pour douter qu’ainsi trompée dans son espoir, elle n’ait vacillé dans sa foi... A-t-elle dit le mot, c’est chose incertaine : j'affirme quelle l'a pensé (2).
Telle est la complexion morale de Michelet, telle qu’elle s’accuse en traits violents dans une Histoire qui est au moins la sienne.
Nous allons voir s’y ajouter une disposition très particulière dont l’effet sera, non pas précisément de changer, mais d’exaspérer sa manière.