F . SA RELIGION
Jean- Jacques se croyait moraliste et législateur. Michelet se prend pour un bénédictin. Il trouve l’information du Port-Royal de Sainte-Beuve superficielle. Il a pour l’austérité de la science un culte jaloux. Il s’indigne qu’à Cologne, Koster (jésuite) enseignât
Copernic « d’une manière instructive et agréable ». Il souligne ces derniers mots. Copernic agréable ! Enseignement bien imprudent d’ailleurs de la part de l’obscurantisme, si les Jésuites « tellement ne sentaient en eux la puissance de mort et la faculté du faux que la vérité, s’ils renseignent, n’a plus ni force ni sens. »
Les renseignements qu’il fournit sur quelques-unes des grandes découvertes scientifiques modernes nous montrent ce que c’est qu’une science animée de la « puissance de vie » illuminée de la « faculté du vrai », telle qu’il l’entend. « Au moment où Copernic donne au monde la révélation de la Terre... » Paracelse apporte une autre « révélation » (1) :
le mariage de l’homme avec la Nature, leurs profondes amours et leur identité... Il hasarda, d’un instinct prophétique, le mot de la chimie moderne, le mot de Lavoisier : l’homme est une vapeur condensée qui retourne en vapeur. Ainsi monte sur ses trois assises la tour colossale de la Renaissance — astronomique, chimique, anatomique, — par Copernic, Paracelse et Servet... Le bon et grand Piabelais, à ces génies tragiques, aux foudroyants théologiens... aux chimistes fougueux, aux furieux anatomistes { Fallope obtint des corps vivants (2) ces effrayants médecins de l’âme et du corps, Rabelais ne dit qu’un mot en souriant : « grâce pour l’homme ! »
A la façon dont Michelet célèbre ici des « héros » qui lui sont chers, on jugera que les transports de l’amour, de l’admiration et de l’enthousiasme l’éloignent plus
(1) Cf. tout le chapitre Des Sciences avant la Sain t - Barthéle mv
(T. XII, ch. 11). y
(2) Loc cit., p. 49-
encore de la vérité et de la convenance que les frémissements de la haine. Son Luther, son Rabelais, les deux hommes qu’il a le plus célébrés, sont des grotesques. Par opposition au rétrécissement de l’âme catholique, il leur prête une exubérance de vie et de contentement si débordante que ses manifestations confinent à la folie ou à la stupidité. Ce n’est pas Luther, ni Rabelais, mais Fréderik Lemaître en jouant le rôle dans un drame romantique.
Luther, le premier des hommes depuis l’Antiquité, eut la joie et le rire héroïque (i) !... sublime et bouffon musicien d’un divin Noël, amusant, colère et terrible, un David aristophanesque, entre Moïse et Rabelais... Non, plus que tout cela : Le Peuple (2).
Luther est un prophète qui rit , Rabelais un rieur lourd de prophétisme. Il a « la joie immense »... Lui aussi est un « bouffon sublime ». Figurez-vous sous les mêmes traits Molière et Voltaire et vous les avez enfin compris :
La foule intelligente {qui n'est pas, je pense, « le Peuple ») n’avait vu en eux que l’esprit critique ; ils ont attendu jusqu’à nous leur révélation (3).
On saisit ici le pieux procédé apologétique de Michelet. Il s’agit de montrer d’un côté le catholicisme mort et agent de mort, synthèse de toutes les stérilités, de l’autre, unanimement ennemies du catholicisme et procédant du même principe, conspirant dans le même sens, la Réforme, la Renaissance
(a) Ibid., p. 10g.
(3) Ibid., p. 371.
des arts et des lettres, les sciences de la nature. Nous avons vu par quels moyens Michelet établit la première partie de sa thèse. Prouver l’identité d’objet et d’esprit de la Réforme et de la Renaissance, associer sous une même inspiration, dans un même dessein et une œuvre commune, le Vinci et Luther, Galilée et Calvin, Erasme et Melanchton, c’est marier les contradictoires. La Renaissance est un réveil de l’esprit gréco-latin et du paganisme non seulement dans la pensée philosophique et les penchants esthétiques, mais aussi dans les mœurs. La Réforme considérée dans ses données et son programme religieux (car elle a surtout triomphé comme fait politique) est une réduction rigoureuse du Chritianisme à ses éléments hébraïques, une élimination intransigeante de tout ce que l’Eglise avait introduit de plastique et de profane dans le culte, de rationnel dans la dogmatique, de naturel dans la morale. Peut-on dire que la Renaissance soit anti-chrétienne ? Oui, si le christianisme, c’est le protestantisme. En somme l’Eglise l’a accueillie sympathiquement, comme une parente. D’elle à la Réforme il ne pouvait y avoir et il ri’y a eu en somme que détestation au début, et depuis séparation, sans que les deux mouvements parvinssent jamais à se mêler et à former par leur union la substance d’une culture harmonique ou d’une intelligence non divisée contre soi-même.
Ces évidences historiques et logiques ne sont pas pour gêner Michelet. Sa phraséologie endiablée et un peu d’hégélianisme le tirent d’affaire. 11 fait « rire » Luther, fait rire Rabelais, il rit du « rire divin » de
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Galilée. Quand Luther parut, ii y eut « du ciel à la terre immense éclat de rire ». Déjà Ulrich de Hutten, « malgré le Pape et l’Empereur qui ordonnent le silence, a ébranlé la terre de ce terrible éclat de rire (i) ». — - « Le signe décisif où le héros se reconnaît, c’est le rire. » Ne chicanons pas Michelet sur ce que le plus pur de ses héros, Coligny, est « morose u et cette tristesse précisément, le signe de son héroïsme. La Renaissance fut « joie », la Réforme aussi. Et c’est à l’enseigne du Rire et de la Joie qu’il fonde l’étrange raison sociale : protestantisme-renaissance, biblismepaganisme, Genève-Athènes, Calvin-Pantagruel. Il ne manque pas d’y joindre, comme pressentiment des grands esprits, la Révolution et la Démocratie. Après avoir peint la « Joie » de Luther :
Voilà l’homme moderne et votre père à tous. Reconnaissez-le à ceci :
Lajoie est absurde au moyen âge, qui bâtit tant de choses vaines, qui, souvent architecte, édifia aux nues ces tours et ces châteaux qu’apporte et remporte le vent. La joie est raisonnable au temps moderne dont la main sûre construit de vérités l’immuable édifice dont le pied est assis en Dieu, dans le calcul et la nature. . . La raison seule et la révolution et la science ont seules droit à la Joie (2).
Comme il faut qu’elle ait été la Renaissance, il faut également que la Réforme ait été la Démocratie . Le caractère aristocratique d’un parti, qui, selon les excellentes expressions du duc de Rroglie, « recruta des alliés dans les débris de la féodalité expirante et compta un instant dans son camp la plus haute no-
LES IDÉES ROMANTIQUES l\ll
blesse de France » a causé un instant de trouble à Michelet. Il trouve vite le biais :
Nobles épées, s’écrie-t-il, vous méritez d’être du peuple. L’historien doit faire pour vous ce qu’on faisait à Gênes, quand la noblesse était exclue des charges et qu’un noble rendait des services. Il avait la faveur d’être dégradé de la noblesse et montait au rang des plébéiens.
Je n’aurai pas cet irrespect de prendre le protestantisme pour le <( gaudeamus igitur » qu'en fait son apôtre effréné. Aussi bien cette « joie » est-elle le fait propre de Michelet et il la transporte à son idole. Or ce n’est pas une« grande » joie, encore moins une « forte » joie, mais une joie petite et concertée, cette joie que le « méchant » envie sur le visage du « bon ». — C’est cela, et c’est autre chose; la vieille chimère romantique du « bonheur »,de la jouissance enivrée et sans mélange, le rêve d'une félicité qui serait comme un spasme prolongé de l'âme, le fol eudémonisme de Saint-Freux, d’Obermann, de Corinne. Cette chimère, ce rêve défaillant, Michelet les réalise en ses héros ; il se sert du nom retentissant et de la copieuse personnalité de Luther pour donner à ces déliquescences une marque d'énergie et de gros entrain. Par là, ce poète féminin, brisé, à la merci d’un vertige, ce suprême impulsif, se promeut héros. Mais aussi comme ce « rire » sonne faux ! Jamais on n'en entendit de plus alarmant. Je ne dis pas que Michelet ne se trompe pas lui-même. Dans ses derniers ouvrages, un ton de délire épanoui est perpétuellement le sien. Cet ancien amateur de la mort et des larmes m’inquiète par son extatique optimisme,
par rillummation de son regard. Je signale à M. Alfred Binet, spécialiste, je crois, de cette sorte d'observations, que Michelet n'écrit presque jamais le mot « joie » sans une typographie spéciale. Il le met en italiques.
Une analyse de la « religion » de Michelet serait incomplète, si on n’en notait la réaction sur la conception de la patrie. Michelet est le prophète de ce qu’on a appelé depuis « patriotisme conditionnel » et de ce que je nommerai franchement patriotisme de guerre civile. Le patriotisme de cet a historien national » a ce caractère d'exclure, soit rétrospectivement, soit actuellement, de la communauté française des catégories de Français, quand ce n'est pas la majorité de la nation. Qu’il ne manifeste pas de sévérité contre l’appel des réformés aux armes anglaises, je l’admettrais par la considération des temps, à la condition tout au moins qu’il n’accablât pas les catholiques et la Ligue, alliés de l’Espagne, des reproches qu’il épargne à Goligny. Mais il y a plus : la Patrie pour lui, Michelet, c’est la Réforme :
« Bien entendu, s’écrie-t-il à propos de ces déplorables guerres., que la France veut dire ici un ensemble de peuples, et la grande école Genève, et ses colonies aux Pays-Bas, en Ecosse, en Angleterre, l’infiltration puritaine qui par dessous fit une autre Angleterre (i).» Ce qui signifie, en bon français, que la France était constituée exclusivement par les protestants réfugiés au dehors, que les catholiques qui l’occupaient en majeure partie étaient donc l’étranger, et qu’enfin l’Angleterre puritaine étant plus France que la France méritait de
(i) Histoire de France, t. XI, p. Ï7.
régner sur notre territoire. Dans le xvii® siècle, il ne se contente pas d’admirer la Hollande; il est patriote hollandais contre Louis XIV. Il salue « d’un cœur religieux... le sacré drapeau tricolore de la république de Hollande qui défendit le monde contre Philippe II, •contre Louis XIV (i). » « En février 1 848, voyant se déployer au vent de la Révolution le saint drapeau de l’Allemagne, il n’eût pas su dire s’il était français ou allemand. » C’est une assertion d’autrement de portée et qui, si elle est juste, porte atteinte dans l’intelligence et dans la conscience, au plus profond et plus raisonnable motif d’attachement à la patrie, que de contester à la France le sérieux de la famille. « La famille dansces pays (Italie, Espagne, France, Irlande, Pologne) est rarement sérieuse. La maison n’y est pas fermée ; elle est ouverte aux quatre vents (2). » La famille protestante est « la famille vraie ». Seule elle a « la tradition forte », seul le protestant a appris au foyer la vénération. Nous ne manquerons en rien au respect dû aux familles protestantes respectables, non plus qu’au protestantisme lui-même, en observant que ces dithyrambes ne sont exactement que façons d’insulter. Cette insulte s’adresse à l’immense majorité des Français, il serait plus honnête, quand on la pense, de se faire Suisse. Mais il convient d’ajouter, pour l’équité, que Michelet ne « pense » jamais ce qu’il dit. Ne s’est-il pas imaginé, un jour, que l’âme de la France datait de lui, de Quinet, de Mickiewicz !
Quand trois amis, d’une parole émue et sincère, suscité
(1) Histoire de France, p. i38.
(2) Ibid., t. X, p. io3.
rent dans un temps d’abjection une étincelle morale, et dans un temps de discorde enseignèrent la grande amitié... mot sacré, antique par lequel l’instinct prophétique de nos pères avait désigné la patrie, était-ce en vain? Etionsnous abusés ? Fut-ce une illusion, quand la flamme morale tombée sur cette foule ardente, nous revenait plus vive et plus profonde ? Quand les yeux répondaient des cœurs, quand l’éclair de tant de regards jurait que la Patrie était pour jamais fondée là (i).
Cette foule ardente des fondateurs de la France en i843 c’était, parmi les jeunes manifestants du Collège de France, la fraction sympathique.