‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 49 sur 79 · G. — CONCLUSION · texte numérisé non relu

G. — CONCLUSION

Si ce monde de fantaisies et d’absurdités n’avait habité que le cerveau de Michelet, il serait superflu de le soumettre à la critique. Mais il s’est détaché de son père pour envahir le siècle. 11 est bien peu d’esprits qui n’aient été infestés de quelques-uns de ses atomes, sans en savoir bien souvent l’origine. Beaucoup en ont fait leur pâture.

Il importe assez peu que l’Histoire de Michelet soit exclue, de consentement universel, de la science historique, si, sous divers prétextes, on compose une gloire, une popularité, une manière de sainteté, à un esprit qui a montré dans cette Histoire n’avoir aucune fibre saine, à un cœur que rien ne gouvernait et qui ne s’enivrait de l’illusion de sa liberté que parce que ses servitudes étaient des fureurs. Que Michelet soit toujours demeuré incapable de soupçonner le danger (1) T. x, P. 341.

de l’improbité intellectuelle, je veux bien en rendre responsable une époque, un milieu, qui ne proposait aucune discipline à ce délire de spontanéité contre lequel les seuls génies philosophiques savent constituer eux-mêmes leur défense. dmettons qu’au xvne siècle il se fût appelé Fénelon. Supposition d’au tant plus soutenable, que l’inspiration de son livre sur « le Prêtre », c’est une jalousie blessée des chuchotements réservés à l’oreille ecclésiastique. Il ne s’agit pas de l’incriminer, mais de le classer.

Pour bien écrire l’Histoire, il est indispensable de disposer de documents authentiques et complets. Mais c’est peu de chose, si l’on est dépourvu d’une philosophie raisonnable et si l’on a quelque chose de petit dans les passions et le caractère. On peut refaire l’Histoire de Michelet à froid, avec des « textes < irréprochables.

Impuissance à penser, égale à celle de Hugo, mais qui donne à mon goût, des effets infiniment plus intéressants, parce que nous avons affaire à une sensibilité d’un grain autrement délicat et secouée de bien autres frissons; raffinement de la sensation, mais asservissement à la sensation, voilà l’esprit de Michelet.

Horreur de la réalité, horreur des intelligences énergiques et des volontés créatrices, manœuvre perpétuelle et qui peut aller à une incroyable mesquinerie et vilenie de femme, pour leur ôter le mérite des desseins qu’elles ont réalisés ; tendresse suspecte sans mesure et sans examen pour tout ce qui a fait figure

de révolté, de dissident ou de vain rè * eur ; transmutation des malades en grandes âmes prophétiques et des hommes supérieurs en fous et malades ; incapacité absolue, quand Michelet a des raisons de secte pour glorifier une figure véritablement grande, d’en faire seulement un être sain et normal, parce que la santé est chose complètement hors du cercle des représentations de cet apôtre moral ; exaltation et halètement continus de Sibylle dont la violence aurait encore plus de valeur, si Michelet ne se mimait luimême et ne s’interdisait de rien dire avec calme, quand il n’est pas réellement en proie au démon ; inquiétude, brisures profondes, sous une affectation alarmante de « joie » et d’enthousiasme ; en un mot lyrisme auquel j’accorderai toutes les épithètes qu’on voudra pour exprimer l’intensité et la violence, à condition qu’il me soit permis d’ajouter : « et petitesse » ; voilà l’âme qui se respire dans l’Histoire de Michelet.

Quant aux « causes » auxquelles il s’attacha d’un si furieux élan dans la seconde moitié de sa carrière, si l’état où tout ce qui sent le catholicisme le met, est bien propre à faire concevoir à un incrédule honnête homme une infinie considération pour l’Eglise, il serait injuste que la réputation du protestantisme eût à souffrir de cette apologétique spéciale. En tout cas, les hommes de bonne foi, capables de s’examiner euxmêmes, devraient se rendre compte que dans les polémiques et guerres religieuses contemporaines, des théoriciens graves n’emploient souvent d’autres arguments que les mythes historiques et psychologiques fabriqués par cette « sorcière » de Michelet.

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