‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 53 sur 79 · B. MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

B. MADAME DE STAËL

Le cœur expansif de Mme de Staël eût étouffé dans une affirmation du Progrès nécessaire, bornée en arrière par la petite philosophie de Locke. Elle avait besoin d’infini dans tous les sens. Pour elle, la suite des temps est une ascension continue de l’humanité et cette ascension n’aura pas de bornes.

En parcourant les révolutions du monde et la succession des siècles, il est une idée première dont je ne détourne jamais mon attention, c’est la perfectibilité de l’espèce humaine. Je ne pense pas que ce grand œuvre de la morale ait jamais été abandonné ; dans les périodes lumineuses.

comme dans les siècles de ténèbres, la marche graduelle de l’esprit humain n’a point été interrompue (i).

Le système de la perfectibilité de l’espèce humaine promet aux hommes sur cette terre quelques-uns des bienfaits d’une vie immortelle, un avenir sans bornes, une continuité sans interruption (2).

En étudiant l’histoire, il me semble qu’on acquiert la conviction que tous les événements principaux tendent au même

but, la civilisation universelle (3) l’une des principales

causes finales des grands événements qui nous sont connus, c’est la civilisation du monde.

Donc optimisme et finalisme historique absolu

Que beaucoup de ces événements apparaissent aussi ruineux que les invasions de Huns pour la civilisation, Mme de Staël ne se borne pas à nous répondre qu’il est difficile d’apprécier ce qui se serait passé si..., réponse aussi sensée que vaine. Elle nous dit : « C’est tellement la civilisation y a gagné! » « Ainsi le temps nous découvre un dessein dans la suite d’événements qui semblaient n’être que le pur effet du hasard; et l’on voit surgir une pensée, toujours la même, de l’abîme des faits et des siècles (4) ». Ce n’est point « une vaine théorie, affirme-t-elle., c’est l’observation des faits qui conduit à ce résultat (5) ». La prophétesse rétrospective oublie seulement de nous dire quel est le démiurge ou l’agent métaphysique qui veut l’accomplissement de cette pensée et y mène le monde.

(1) De la Littérature (éd. Charpentier), p. 34.

(2) Ibid.., p. 118.

(3) Ibid., p. 116.

Cette haute blagologie est une apologétique toute trouvée, en tonte hypothèse, pour l’esprit et les agissements révolutionnaires. Mme de Staël s’en loue ellemême comme d’une attitude supérieure de la conscience individuelle. Je cite le passage, comme échantillon de cette « morale » tout à la fois sublime et à bon compte, dont « s’enivre » le romantisme. Après avoir déclaré qu’elle adopte de toutes ses facultés cette croyance philosophique :

Un de ses principaux avantages, continue-t-elle, c’est d’inspirer un grand sentiment d’élévation ; et je le demande à tous les esprits d’un certain ordre, y a t-il au monde une plus pure jouissance que l’élévation de l’âme? C’est par elle qu’il existe encore des instants où tous ces hommes si bas, tous ces calculs si vils disparaissent à nos regards. L’espoir d’atteindre à des idées utiles, l’amour de la morale, l’ambition de la gloire, inspirent une force nouvelle; des impressions vagues, des sentiments qu’on ne peut entièrement se définir charment un moment la vie et tout notre être moral s’enivre du bonheur et de l’orgueil de la vertu (i).

Combien, combien de pages delà grande Corinne ne sont tissues que de cet horrible pathos, plein d’aveux naïfs 1

Mme de Staël est préservée par son tact de femme d’une barbarie de géomètre où Condorcet tombait au sujet de la poésie et des arts. Distinguant « dans les productions des beaux arts... ce qui appartenait au progrès de l’art et ce qui n’était dû qu’au talent de l’artiste » (distinction insoutenable), Condorcet se réservait d’ « indiquer les progrès que les arts doi-

(i) De la Littérature, p. 35.

vènt attendre... de la destruction des préjugés qui en ont resserré la sphère, et qui les retiennent encore sous le joug de l’autorité que les sciences et la philosophie ont brisé (i) ».Mme de Staël ne pense pas que Raphaël eût mieux peint, ni Racine écrit de plus beaux vers, s’ils avaient été « exempts de préjugés ». Nullement artiste elle-même, elle ne va pas jusqu’à voir que rien n’est plus ennemi de la conception et du sentiment de la beauté que les « lumières » comprises d’une certaine façon. Mais elle dit fort exactement que le « principe des beaux arts, l’imitation, ne permet pas la perfectibilité indéfinie... » Toutefois, ajoute-telle, « le développement nouveau de la sensibilité et la connaissance plus approfondie des caractères ajoutent à l’éloquence des passions (2). » Si cette formule s’applique à la littérature issue de Rousseau, rien de moins juste. J’y vois 1’ « éloquence », mais une éloquence aux dépens de la <x connaissance. » Le lyrisme subjectif introduit en France par la Nouvelle Héloïse est la mort de toute psychologie. Chateaubriand, aussi favorablement placé pour observer les passions qu’aucun poète d’aucun temps, n’a pas réussi à dessiner un caractère, sinon (et très puissamment) le sien. Si Mme de Staël entend opposer la littérature moderne à l’antique, il est vrai que le christianisme, la chevalerie et les formes de la sociabilité moderne ont créé des nuances de l'amour, de l’honneur et du sentiment moral ignorées des Grecs, et, en un mot, enrichi de bien des complications l ame occidentale. Mais c’est justement

(t) Condorcet, Esquisse, p. 278.

(2) Mme de Staël, loc. cit., p. 1 35.

cette complexité qui, loin de vieillir Homère, le rajeunit tous les jours. Notre sensibilité aux raffinements du cœur et de la conscience, la part que nous y prenons nous rend plus rafraîchissante la peinture des passions dans leur force et leur candeur éternelle. Nous aimons nous retremper à la source.

Ou’est-ce donc exactement ce qui, selon Mme de Staël , est soumis à cette nécessité d’un progrès constant, cause finale de toutes les combinaisons de l’histoire et est en même temps de nature à entraîner avec soi comme une ascension universelle et ininterrompue de rhumanité ? « Les lumières », « la raison ».

Il n’y a qu’un fait pour l’homme éclairé depuis le commencement du monde, ce sont les progrès des lumières et de la raison... lesquelles ont toujours acquis de nouvelles forces à travers les malheurs sans nombre de l’espèce humaine.

Elle dit aussi « la philosophie » et « la morale ». Malheureusement la signification qu’elle donne à ces termes procède d’une vue plutôt confuse et d’une intention déclamatoire. Ainsi elle accorde aux anciens l’éloquence « qui entraîne » ; mais elle leur dénie, sauf au seul Tacite, « l’éloquence de la pensée ». Sans doute parce que Tacite « combattait les tyrans ». Elle dit que « les Romains sont supérieurs aux Grecs dans la carrière de la pensée ». Assertion plus que déconcertante : mais « il le fallait! » Et puis n’est-elle pas « Romaine », cette genevoise ? La notion qu’elle se fait de la philosophie achève de nous paraître chose fort trouble, quand nous apprenons que le signe le plus profond de cette supériorité philosophi-

que des modernes, c’est la « mélancolie », 1’ « imagination mélancolique ». Elle mêle ensemble, elle associe dans une même glorification, comme procédant d’un même et unique développement, les progrès des sciences mathématiques etphysiques, lemoralisme protestant, la religiosité allemande, les idées américaines et suisses, « le stoïcisme » et la « vertu » à la Rousseau, les lésions et défaillances de la sensibilité poétique moderne. Les « lumières » c’est tout cela, c’est tout ce qui lui fournit (qu’on pèse cette expression, très fréquente chez elle)des« idées éloquentes», c’est tout ce à quoi se rattachent vaguement les mouvements les plus « enivrés » de son âme généreuse, le flux le plus passionné de son haut bavardage. Le démiurge, c’est elle-même.

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