SION
A. CONCORCET
Si Turgot a été le premier observateur systématique des progrès propres à la civilisation moderne et le théoricien vigoureux de quelques-unes de leurs conditions, il n’a pas affirmé le progrès comme naturel et nécessaire. C’est la thèse considérée ici. Condorcet la suit jusqu’en ses plus téméraires conséquences. Si grand géomètre qu’il fût, elle ne se présente pas chez lui sous un aspect beaucoup moins répugnant à l’intelligence que chez les romantiques. Il semble que, sitôt sortie du domaine des mathématiques, sa
pensée soit en proie à une sorte d’éblouissement favorisé par le peu de nourriture de ses notions sur le contenu de la nature humaine, sur la qualité et lés fruits de ses plus belles cultures, sur le passé historique, sur les rapports politiques et sociaux. Toutes les fausses conclusions que nous avons essayé d’infirmer, il les fait siennes : que le progrès continu, indéfini et de plus en plus rapide des sciences positives est désormais fatal ou du moins (certains passages de YEsquisse autorisent aussi cette interprétation) garanti par de telles probabilités, qu’il s’en faut de peu ; que l’accroissement des connaissances de l’humanité ne peut que rendre tous les hommes toujours plus sages et meilleurs, sans qu’il y ait plus lieu d’assigner des bornes à ce perfectionnement qu’à l’investigation de la nature à laquelle il est corrélatif.
Pour accréditer les miracles qu’il annonce au genre humain, Condorcet ne recourt point à l’autorité prophétique du moi. Il prétend en définir la genèse et
montrer qu’ils vont de soi-même, étant donné ,1a
condition paraît chétive : il s’agit de la philosophie de Locke, avec l’apparition de laquelle commence la nécessité du progrès indéfini, « toute rétrogadation étant désormais impossible ». Ne reprochons pas à Condorcet de faire à une doctrine assez bornée d’objet et timide d’esprit un aussi grand sort, si les idées nouvelles qu’il lui plaît de lire dans Locke sont vraiment de nature à engager la pensée humaine et la destinée de l’espèce dans leur vraie voie. Mais de trouver ces idées excellentes, puis de les trouver aussi nouvelles qu’il est dit, puis enfin de conclure, de ce
qu’elles sont l’un et l’autre, qu’elles ne peuvent manquer, en fait, de s’emparer des intelligences et de transfigurer toutes les parties de la civilisation, ce sont trois choses.
La dernière mérite à peine l’examen. Que dans les sciences physiques, la facilité de fournir un contrôle expérimental irrécusable de la valeur des idées, assure, non pas la production d’idées vraies, mais l’élimination assez rapide des idées fausses, il n’en va pas de même en politique, en morale, où l’expérience châtie certes les conceptions erronées, mais demande, pour être interprétée et avouée, une pénétration d’intelligence et une intégrité de bonne foi, aussi rares chez les collectivités que chez les individus qui se sont trompés.
Quant à savoir si les idées dont Condorcet fait, exactement ou non, honneur à Locke, sont si nouvelles, qui n’en doutera, en ce qui concerne tout d’abord la morale, en lisant que Locke la fonde sur « l’analyse de nos sentiments » et que « l’analyse de nos sentiments nous fait découvrir dans le développement de notre faculté d’éprouver du plaisir et de la douleur, l’origine de nos idées morales,, le fondement des vérités générales qui, résultant de ces idées, déterminent les lois immuables, nécessaires, du juste et de Finjuste; enfin les motifs d’y conformer notre conduite, puisés dans la nature même de notre sensibilité, dans ce qu’on pourrait appeler en quelque sorte notre constitution morale » (i). Cela est vieux
(i) Condorcet. Esquisse d’un Tableau historique des Progrès de l'esprit humain (Paris, 1829), p. 191.
comme Epicure.Cela est plus vieux encore, étant parfaitement imprécis. Le point de savoir jusqu’où va le développement de notre faculté d’éprouver « du plaisir et de la peine » et s’il suffit à fonder la morale, est débattu et résolu en sens divers, depuis qu’il y a des moralistes philosophes. Qui n’avoue que la véritable morale dépend de notre « constitution morale » ? Mais il s’agit d’analyser cette constitution, et Condorcet tranche assez rapidement, mais sans nouveauté, des questions séculaires, en n’y faisant entrer que notre « sensibilité ». Que tirerait ce géomètre d’une équation dont les termes seraient de sens aussi ambigu et en nombre aussi incomplet que ceux dans lesquels il se flatte de voir enfin posé, d’une manière tout à fait désillusionnée et libératrice, le problème éthique?
Avec plus de fondement, il salue dans Locke le premier des philosophes modernes qui ait subordonné toute la philosophie à la question de l’origine des idées, nécessairement liée à celle delà portée de notre intelligence ; et il le loue d’y avoir fait la réponse du sensualisme. L’importance attachée à l’investigation de l’esprit humain par Locke, Condillac et Hume, et la méthode qu’ils y ont appliquée, constituent assurément une nouveauté philosophique considérable. Mais laissant de côté la critique de sa valeur et la tenant ci priori pour un grand avancement de la philosophie, on ne voit pas que les résultats en puissent être plus que spéculatifs, et qu’ils portent en eux les progrès pratiques que Condorcet en augure dans l’ordre, soit des sciences positives, soit de la politique. La théorie de l’origine des idées n’a historiquement eu, ni
logiquement pu avoir sur la construction progressive des modernes méthodes scientifiques (mathématiques ou expérimentales) plus d’influence, qu’une hypothèse sur la formation géologique des minéraux employés à bâtir n’en saurait exercer sur l’art de bâtir. — Quant à sa réaction sur la politique, Condorcet voit dans le triomphe de l’empirisme sensualiste (de moins avertis diront plus tard, mais tout à fait dans le même esprit : « matérialisme » la mort des préjugés religieux et métaphysiques qui auraient, d’après lui, accablé les sociétés du passé sous leur barbare et ténébreuse tyrannie et servi d’instruments aux puissances de violence et d’astuce (l’Eglise, la Monarchie), pour tenir les peuples sous le joug. On n’insistera pas sur la discussion de cette opinion inhumaine, devenue depuis si vulgaire. C’est précisément aux esprits « positifs » et « scientifiques » qu’il doit le plus répugner d’admettre que des rois et des prêtres aient réussi pendant longtemps à couvrir d’une imposture transcendante une oppression malfaisante et égoïste ; que des principes d’autorité spirituelle ou temporelle qui ont été acceptés pendant plusieurs siècles par des peuples civilisés, ne se justifient point, en dehors de la croyance mystique que ces peuples y attachaient, et du point de vue même de la raison informée, par certains longs et profonds services rendus à l’ordre de la société, au développement de la civilisation, à la croissance des nations. D’autre part, il est impossible, à moins de changer la nature humaine, que des institutions durent des siècles sans revêtir dans le sentiment des hommes
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quelque titre mystique. Bien plus, si l’intérêt et le « bonheur » des sociétés sont pour le philosophe le seul fondement légitime de leurs institutions (postulat qu’on n’a garde de contester à Condorcet), il s’en faut de beaucoup que les conditions immensément complexes de cet intérêt et de ce bonheur social, puissent être calculées complètement par un seul esprit ou par les esprits d’une seule génération. Il en résulte que les traditions, les grands arrangements légués par le passé ne peuvent faire l’objet que d’une retouche partielle et progressive, et que, en fait d’institutions politiques et sociales et de mœurs, la raison nous interdit aussi rigoureusement toute entreprise de remaniement intégral, que l’immobilité. Nous sommes assurés d’avance qu’avec sa prétention d’édifier la construction politique sur la tabula rasa de Locke, Condorcet ne peut aboutir, si « scientifiquement » s’y prenne-t-il, qu’à l’utopie.
Du moins cette utopie pourrait-elle être imposante et sentir le grand mathématicien. C’est ici qu’il y a lieu de signaler chez Condorcet cette naïveté, cette étourderie enchantée qui, d’un homme si supérieur dans sa haute spécialité, inquiète vraiment quant à la destinée de l’intelligence moderne. Ni plus ni moins que Rousseau, il croit que l’homme est bon de nature^ et corrompu par les lois et les « préjugés ».
Quelle est l’habitude vicieuse, l’usage contraire à la bonne foi, quel est même le crime, dont on ne puisse montrer l’origine, la cause première, dans la législation, dans les institutions, dans les préjugés du pays où l’on observe cet usage, cette habitude, où ce crime s’est commis... la bonté
morale de l’homme, résultat nécessaire de son organisation, est comme toutes les autres facultés, susceptible d’un perfectionnement indéfini, et la nature lie, par une chaîne indissoluble la vérité, le bonheur et la vertu (i).
Enthousiaste des « Droits de l’Homme »,ilen cherche le principe philosophique, et l’on est étonné de la faiblesse et de l’insignifiance d’une formule qu’il souligne solennellement comme la grande découverte des « publicistes » modernes et sans doute le résidu positif de l’analyse de Locke :
Après de longues erreurs, après s’être égarés dans des théories incomplètes ou vagues, les publicistes sont parvenus à connaître enfin les véritables droits de l’homme, à les déduire de cette seule vérité, qu’il est un être sensible, capable de former des raisonnements et d’acquérir des idées morales (2).
Il semble qu’on ait su cela du temps d’Hésiode et on en peut déduire tellement de choses qu’on n’en peut, à vrai dire, déduire rien.
J’essaie d’indiquer ici la part de chimère romantique de ce prophète « scientifique » du Progrès. Elle se montre bien plus encore dans ce qu’il conjecture et presque assure du progrès sans bornes, non plus des industries et connaissances humaines, mais de la nature humaine elle-même. II croit, il imagine, ou il rêve que la science fournira un jour les moyens à l’homme de produire par le perfectionnement croissant de son organisation corporelle, un perfectionnement proportionnel de ses facultés intellectuelles et
(1) Condorcet, loc . ci't t p. 276.
ta) Ibid.., p. i83.
de sa moralité spontanée, ce second genre de perfectionnement réagissant à son tour sur le premier. On pourra voir alors un homme tel, que « placé dans le siècle d’Archimède, après avoir atteint le terme où le géomètre de Syracuse a porté les sciences mathématiques, il pût arriver ensuite, dans le court espace d’une vie humaine jusqu’au point où Euler et Lagrange les ont laissées (1). »
De meme, dans l’ordre de la moralité :
Ce degré de vertu auquel un homme peut atteindre un jour, est aussi inconcevable pour nous que celui auquel la force du génie peut être portée. Qui sait, par exemple, s’il n’arrivera pas un temps où nos intérêts et nos passions n’auront sur les jugements qui dirigent la volonté pas plus d’influence que nous les voyons en avoir aujourd’hui sur nos opinions scientifiques ; où toute action contraire au droit d’un autre sera aussi physiquement impossible qu’une barbarie commise de sang-froid l’est aujourd’hui à la plupart des hommes (2) ?
Qui sait si nous n’aurons pas aussi des ailes pour voler? La dénégation serait exactement aussi vaine que l’hypothèse. Puisque la nature a eu la fantaisie de faire de 1’ « anthropopithèque » , l’Homme, elle peut bien faire de l’Homme, le Surhomme. Condorcet demeure extrêmement réservé sur les procédés par lesquels l’espèce humaine pourrait opérer sa propre transformation en espèce supérieure. Toujours affirme-t-il « que la nature n’a mis aucun terme à nos espérances » (3) même en fait de longévité ! et que la « perfectibilité » en tous sens
(1) Fragment sur l'Atlantide , p. 4.06.
(2) Ibid., p. 407.
(3) Esquisse, p. a5o.
est réellement << indéfinie » . Le grand inconvénient de ces fantaisies, quand elles ne sont pas développées pour l’amusement par Jules Verne, mais méthodiquement et avec cette espèce de passion, par un philosophe, c’est d’accoutumer les sensibilités à des théories politiques qui volatilisent tel ou tel élément pourtant certain de la nature humaine, et de leur inspirer le dégoût de celles où l’on a honnêtement essayé d’incorporer tous ces éléments avec tout leur poids.
La croyance de Condorcet au progrès nécessaire et indéfini (à partir du xvme siècle) procédait des lacunes et des parties mal nourries de sa pensée. Nous allons voir l’affirmation de cette croyance se faire d’autant plus jactancieuse et impétueuse, qu’elle ira s’embrouillant davantage et bénéficiant de la destruction par le romantisme des facultés d’analyser et de distinguer.