D. LE MASQUE DE CATON
« Pauvre cœur de femme sous le masque de Caton !... pauvre, pauvre citoyen ! »
MICIiELKT.
De ces muses alternées, la noire, l’affreuse fut la
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première inspiratrice de son talent d’écrivain. Il touchait à la quarantaine quand le fameux problème proposé aux littérateurs par l’Académie de Dijon: « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à épurer les moeurs, » vint offrir à l’accumulation de gémissements contre la vie, contre l’œuvre humaine, qui lui gonflait le sein, une magnifique issue. Enlisant cet énoncé ridicule qu’il allait rendre immortel, Rousseau pleura.
Le discours contre les sciences et les arts renferme tout son nihilisme. Si la passion et l’orgueil de connaître, si les jouissances et le bien-être résultant du progrès des arts et de l’industrie empoisonnent l’humanité, la société organisée est chose mauvaise. Car ce sont là ses fruits nécessaires. La condition de l’homme anté-social, ou seul, ou associé sans loi et par le pur instinct affectif à ses semblables, était l’innocence et le bonheur. Pourquoi est-il devenu le malheureux « animal politique? » Parce qu’il conçut un jour des désirs supérieurs à son état et dont la réalisation exigea le travail, l’entente et la subordination des volontés individuelles. Mais encore pourquoi ces ambitions, cette manie d’extension et de puissance? Autant demander pourquoi la Vie ? pourquoi les énergies immanentes ? pourquoi pas l’inerfe pure, le rien? L’insulte lancée par Rousseau contre les manifestations les plus brillantes de l’activité humaine, atteint de cause en cause jusqu’aux principes générateurs de la nature, jusqu’à ces «Mères » éternelles qui, selon une imagination de Gœthe, ourdissent dans les abîmes de l’inconnu toutes les formes de Vêtre.
Mais Rousseau ne va pas au bout de cette déduction diabolique. Il n’est pas Satan, il est Jérémie. Le tumulte et la gloire des cités l’assombrissent ; il voudrait que le soleil ne les éclairât plus. Mais il jouirait d’exister sur une terre vierge, dans des rapports, suffisamment vagues avec des êtres d’une douceur assez inerte pour que ne fussent jamais brusqués le voluptueux laisser-aller et la stabilité fragile de son âme. « C’était un sauvage des bords de l’Orénoque, dit une voix amie, Mme de Staël, qui se fût trouvé heureux de passer ses jours à regarder couler l’eau (i).» Qui l’en empêchait?
Mais non! il s’est retourné contre la vie pour jeter un anathème à celles de ses créations dont la complexité et l’éclat offensaient ses nerfs malheureux. Il a déclaré seule légitime pour l’homme la seule condition d’existence dont il se fût personnellement accommodé. Condition chimérique d’ailleurs et contradictoire dont il compose la fiction au mépris de toute philosophie naturelle. Pour accréditer qu’elle ait existé, pour accabler l’espèce humaine sous la folie qu’elle a commise, sous le tort qu’elle a fait àJean-Jacques en en sortant, il forge un système à lui de philosophie de l’histoire, et de politique.
En occupant son époque de ce système, Rousseau ne l’occupait donc que de Rousseau. Aussi la foudroyante célébrité que Paris lui fit, un beau matin, comprenait- elle plus de caprice pour un individu étrange que d’intérêt pour les idées et le talent. Jus-
(i) Lettres sur les écrits de Jean-Jacques Rousseau (lettre VI).
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qu’alors il semble que l’élite des peuples mêlai toujours à l'enthousiasme pour les grands écrivains et artistes, le culte du passé illustre ou studieux qui avait nourri leur génie. Ce sentiment, tempérant le premier, l’ennoblissait. Leur union composaitla gloire. Comment l’hommage s’en fût-il adressé à un rhéteur qui ne se voulait d’aïeux et de frères que les sauvages? C’était répudier pour soi, pour ses prétentions, ses idées, toute mesure admise d’estimation et ne laisser aux gens que l’alternative de huer ou d’idolâtrer.
Dans une telle position, Jean-Jacques fut nécessairement seul. N’était-ce pas son vœu le plus jaloux ? Diderot et les Encyclopédistes, grands maîtres de l’opinion après Voltaire, commencèrent par le choyer, tout ce qui était subversif leur paraissant leur, puis par cet empressement des sectes militantes à enrégimenter les grosses renommées. Quel malentendu ! Sans doute, c’est à la faveur de l’anarchie intellectuelle créée par les démolitions des Encyclopédistes que le monstrueux paradoxe de Rousseau put se faire prendre au sérieux. Mais ce paradoxe, outrage passionné au génie scientifique et philosophique de l’humanité, avilissait la partie honorable de leur doctrine, leur confiance au progrès de la condition et de la moralité humaines par le progrès des lumières. Ainsi en guerre à la fois avec le passé et avec l’avenir, Jean- Jacques se refuse à toute solidarité et se dresse unique sur sa stérilité orgueilleuse. Observons, cependant, que, s’il diffame son siècle, il en profite. Etranger, il raille âprement l’étourderie, la frivole ivresse des tètes
françaises; et cette disposition, montée au comble, est l’ouvrière de son coup de fortune.
Le voici donc homme à la mode. Ce grand visiteur le succès, emplit d’une affluence incessante le logement d’ouvrier qu’il habite avec sa sordide famille. Comment le reçut-il? En ours. Jean-Jacques aimable, reconcilié avec la vie par la vogue, aurait déçu rattente d’une société que l’auteur du Discours sur les sciences et les arts n’avait charmée qu'en l’insultant. Il s’enfonça dans le personnage de censeur universel qu’il venait de faire applaudir. C’est le moment d’où il date sa grande réforme personnelle. Entendons qu’il fut lui-même avec une absence de contrainte dont il n’avait jamais joui.
Sous le masque dont il s’affubla, le nourrisson de Mme de Warens pouvait en effet se méconnaître. Il se fit romain, stoïcien, « citoyen. » Après vingt-cinq ans d’absence et d’aventures, il se souvint que Genève était sa patrie. En phrases d’une admirable harmonie, il déplora de n’avoir point coulé ses jours dans cette cité du droit politique et de l’austère vertu. Il menaçait de s’y fixer. Mêlant ensemble des réminiscences de moralisme calviniste et de civisme antique,, il se composa un idéal d’héroïsme rude qui élevait à une signification supérieure ses airs de croquemitaine. Cet échauffement d’imagination dura de son propre aveu quatre ou cinq années, assez fort pour enflammer ces thèmes scolaires d’une éloquence où M1116 Roland, Napoléon adolescent, Beyîc puiseront des excitations d’énergie. L’énergie de Rousseau ! Les critiques qui vont chercher la source de ces déclamations dans
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l’éducation première, dans Famé d’âpre jurisme don^ Genève était imprégnée depuis Calvin, ainsi que dans la précoce lecture de Plutarque, ne se sont point renseignés. Nous avons vu la famille de Jean-Jacques, jouisseuse, romanesque, étrangère à tout esprit public, son père déréglé jusqu’à la bohème, incapable de lui inculquer aucune affection d’ordre général. Lui-même né protestant, l’agrément d’une belle convertisseuse le fit catholique, comme il l’aurait faitbouddhiste. Jusque dans l’appareil du plus sententieux dogmatisme le sentiment personnel est son unique démon. La Genève qu’il décrivait et invoquait fastueusement n’avait presque rien de commun avec la constitution et les mœurs de la Genève réelle. N’y voyons qu’un épouvantail dont il effarouche ses contemporains et s’enfièvre lui-même, comparable à ce catholicisme terroriste et théâtral du haut duquel un autre homme de lettres, Barbey d’Aurevilly, a foudroyé le xixe siècle.
Ce que Rousseau nomme sa réforme personnelle, ce fut l’adoption d’une attitude injurieuse à toutes les bienséances, ce « vernis du vice ». Sous prétexte de se refaire l’homme de la nature, il réédita le personnage le plus forcé de l’histoire : Diogène. Pour n’être plus conventionnel, il fut caricatural. Il abandonna la perruque, l’épée, les bas blancs et se fit voir dans les lieux les plus fréquentés, à la Cour même, vêtu d’une façon vile. Il vendit sa montre pour signifier qu’il planait par-dessus le temps. Plus tard, il s’arrangea un accoutrement, habit arménien et bonnet fourré, qu’il prétendait, bon apôtre, très commode pour certains soins de santé. Dans la dernière période
de sa vie, il s’habillait comme tout le monde. Ce qui ne varia jamais, ce fut l’orgueil de s’attirer la risée et le mépris. 11 se retournait, animé d’une fureur ma^ni iîque, écrasant de ses ironies les mieux frappées, de ses moralités les plus hautaines, la badauderie qu’il avait ameutée sournoisement. Il infligea au siècle l’humiliation de voir son plus grand philosophe copier de la musique. Quand les plus illustres noms de France entraient dans sa chambre, il lui plaisait souvent de ne pas lever les yeux de sa besogne. Il se faisait surprendre écumant le pot.