É. LE MIME
Les brouilles de Rousseau, à partir de sa célébrité, avec Mme d’Epinay, Grimm, Diderot, Hume, sont fameuses. Il lui fallait peu de temps pour avilir les illusions qu’il avait exaltées. « Un nain moral monté sur des échasses », dira de lui Mrae d’Epinay. A le suivre dans la plupart des milieux où il s’arrête, nous le verrions, ingénument adoré au début par tout ce qu’il y a de généreux et de sensible, partir bientôt sous une bourrasque de dépits et de mépris.
A-t-il donc été le mendiant envieux et haineux, le traître, le bas courtisan qu’invectivaient ses amis au lendemain des ruptures, avant que l’exaspération eût fait place à la pitié glaciale? Il est bon que la conscience publique ne cesse pas de réserver d’énergiques épithètes aux procédés et attitudes qu’on relève à sa charge. Mais Fobservateur doit distinguer.
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Rousseau a beaucoup vécu dans la condition de parasite. Mais Virgile, La Fontaine aussi. C’est, dans les états de civilisation un peu perfectionnés, un sort légitime pour les poètes. Ceux-là surtout, plus sensitifs que virils, pour qui le monde ne sera jamais que le livre de leurs émotions, ont une vocation d’enfants gâtés qui les rend réfractaires à bien des parties de l’obligation civique. D’ailleurs le parasitisme de Jean- Jacques était tout sentimental. S’il implore qu’on le soulage du fardeau de vivre, ce n’est pas que besogner fasse peur à ce fils d’artisan. Ce qui l’effraie, c’est les impressions froides au cœur. Le jour où Mme d’Epinay lui envoie un cotillon de flanelle d’Angleterre pour se faire un gilet, il baise vingt fois ce présent avec des larmes. Mais il s’accommodait du linge du plus commun.
Il est vrai qu’il a une atroce manière d’épier les dessous de l’hospitalité qu’on lui donne, pour surprendre tout ce qui peut en diminuer moralement ou bien en aggraver matériellement la valeur et lui permettre de jeter plus tard à la face des gens la boue de leurs petits calculs ou de sa propre humiliation. C’est son naturel de couver avec la même chaleur, dans le même temps et à l’égard du même bienfait, des émotions de reconnaissance et des arrière-pensées de vilain. Quelle joie aimable le jour où il prend possession de l’Ermitage, sous les yeux de Mrae d’Epinay! Cependant il suppute le peu que cet arrangement a dû coûter à la dame. Il se plaint tendrement que Diderot ne fasse jamais les visites qu’il annonce. Mais un jour que le philosophe semble bien résolu à courir jusqu’à Mont-
morency, il l’en dissuade en ces termes gracieux :
Vous vouliez venir à pied, vous risquiez de vous faire malade, et vous n’en auriez pas peut-être été trop fâché(i).
C’est un autre indice bien lourd à sa charge que l’espèce d’ébriété qui se fait sentir dans sa tenue visà-vis des personnes de rang supérieur. Dans ces rapports, la roideur, non moins que l’abaissement, prouve qu’on n’est pas sûr de ne devoir point se mépriser soi-même. Sur le seuil des grands qui l’hébergent, il annonce qu’il « hait les grands (2)'». La première fois que le maréchal de Luxembourg lui offre un appartement dans son château, il y met des façons d’empereur. « Quand je n’y aurais couché qu’une nuit, lui déclare-t-il, le public, la postérité peut-être, me demanderaient compte de cette seule nuit (3). » Il y coucha un été avec Thérèse. Avec cela anxieux de mal faire jusque dans son chien, il en avait changé, avant d’entrer chez ses nobles hôtes, le nom de « Duc » en celui de « Turc ». « Je suis toujours dans le doute, avoue-t-ii, d’être familier ou rampant (4). »
Malgré tout ces traits (et nous avons choisi parmi les plus tolérables) le cas de Rousseau n’est pas du tout un cas d’infamie vulgaire. Ses vilenies n’ont pas du tout pour but la curée. Et c’est ce qui leur donne
(1) Correspondance , janvier 1757.
(2) 4e Lettre à Malesherbes, 28 janvier 1762.
(3) Lettre au maréchal de Luxembourg, 27 mai 1759. — Du 3o avril 1759 : « Je me dirai tous les jours de ma vie : Souviens-toi que si M. le maréchal de Luxembourg t’honora de sa visite, et vint s’asseoir sur ta chaise de paille, au milieu de tes pots cassés, ce ne fut ni
Eour ton nom, ni pour ta fortune, mais pour quelque réputation de proité que tu t’es acquise . »
(4) Lettre au maréchal de Luxembourg , 3o avril 1759.
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un tour si triste. On dirait qu'il n’y cherche que l’apaisement d’un horrible prurit. Qu’est-il donc? En Savoie, sous l’aile de Mrae de Warens, nous l’avons vu : un Chérubin morose, qui se fait gorger de caresses. Mais dans la société des hommes?
Un simulateur.
A la période définitive de son développement où nous sommes parvenu, la fièvre d’une publicité subite, les blessures de toutes sortes semées par la contradiction première entre un idéal chimérique et la vie, ont réveillé et ramené au jour le fond de versatilité nerveuse héréditaire de Rousseau. Ces organisations malheureuses se jettent dans des états de sensibilité artificiels, avec une violence imitant la plus ardente sincérité. Ce qui leur manque, c’est, comme le disait bienGrimm de Jean-Jacques, « un naturel » en propre. Il semble que les éléments organiques qui soutiennent l’unité, la solidité de la personnalité aient fléchi. La vie intérieure n’a, pour ainsi dire, pas de centre, elle est ingouvernée. Si elle est riche (et elle peut donner l’illusion d’une extrême richesse), ce n’est que du côté affectif et impulsif; en éléments stables et continus, en énergies de répression et d’inhibition, en pouvoir sur soi-même, en volonté, en raison, elle est indigente. Dans ce désarroi, un être délicat fuira jalousement les responsabilités; religieux, il se délivrera, par la piété, par le cloître, du tourment d’une volonté convulsive. Mais une sensibilité sans mœurs, surtout deux fois stimulée à l’impudence par l’exagération de sentiment qui règne autour d’elle et par une certaine génialité, se composera l’illusion des passions les
plus emphatiques. On croit alors à une puissance surexaltée. C’est une ruine qui s’étourdit.
Tout chez Jean- Jacques accuse ce cabotinage d’une âme ruinée, impatiente de soi-même. Vilain, mendiant ingrat, tout comme Caton, « citoyen », homme de la nature, ce sont là ses rôles. Le plus constant fut celui de Persécuté. Faut-il rappeler qu’il a été le plus choyé des hommes de lettres modernes? Sa proscription à la suite du brûlement de V Emile fut une proscription pour rire. Tandis qu’il fuyait de Montmorency, les huissiers venus pour l’appréhender saluèrent respectueusement son carrosse. Les plus illustres protections se disputèrent le soin de sa personne. Que telles perfidies de confrères aient pu parfois démonter un pauvre ours de Berne, Jean-Jacques aurait-il donc la prétention qu’il n’y eût pas de mouches pour son front, aux jours de chaleur?
S’il ne fut pas un persécuté réel, n'a-t-il pas été un persécuté imaginaire? C’est l'interprétation communément adoptée de sa « folie ». Le Dr Môbius (i) n’a eu qu’à puiser à pleines mains dans les Dialogues, les Rêveries , la Correspondance, les exemples de systématisation aberrante, pour montrer en Rousseau le cas type de cette sorte de délire. Mais les manœuvres et complots auxquels Jean-Jacques se peint en butte, ont un aspect théâtral ou même funambulesque qui nous rend sceptiques sur la spontanéité de ses imagi-
(i) ri- J. Rousseau’ s Krankheitsgeschichte. Voir dans la Revue internationale de l’enseignement du i5 février 1896 une étude aiguë de M. Espinas sur Rousseau « hystérique simulateur ». L’éminent philosophe paraît rattacher à cette idiosyncrasie toutes les manifestations publiques du personnage de Jean-Jacques (cité par Çabanès, dans le Gabinet secret de l’histoire , 3e série).
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nations. Dans la soiitude de Wootton, il construit à force de subtilité la grande trahison de Hume : Hume ne l’ayant conduit, sous prétexte de l’honorer, dans un pays où il est tout puissant sur l'opinion, que pour le livrer sans défense à la dérision et aux calomnies des gazettes. Gomment, naïf, ne s'en était-il pas douté? Dans une chambre d’hôtellerie où ils couchaient tous deux pendant leur voyage, il a entendu Hume s'écrier d'une voix effrayante : « Je tiens Jean-Jacques Rousseau! » Mais surtout le regard de Hume! « ce regard sec, ardent, moqueur et prolongé » que celui-ci tenait sur Rousseau, les soirs, au coin du feu !... (i). Visiblement, Jean-Jacques veut se faire peur à lui-même et joue l’halluciné.
Une telle disposition explique cette continuité de tempêtes dans l'existence publique et privée d'un homme que les cœurs les mieux nés de son époque croyaient équitable de traiter avec une exceptionnelle mansuétude, et dont d’Alembert disait si humainement qu'il ne fallait « ni le guérir, ni l'outrager ». Ces tempêtes, Rousseau les provoque, pour en être brûlé, fouetté. Laborieusement, au prix des plus louches manœuvres, s'épouvantant tout le premier des spectres qu’enfante son souterrain travail, il crée à ses amis des sujets de colère et d’indignation contre lui, à lui-même des sujets de soupçons contre ses amis. Pourquoi ? Pour avoir des scènes de reproches, de réconciliation, de larmes, pour accorder ou supplier des pardons, pour palpiter de générosité ou de honte, pour se sentir vivre enfin dans le torrent des émotions
(i) Correspondance , 9 avril et 10 juillet 1766.
déchaînées. Le scandale soulevé par ses propres indiscrétions et agitations autour de sa passion stérile pour la comtesse d’Houdetot, offrit d’incomparables thèmes à ce mime effréné. Tout d’abord le remords vis-à-vis de son ami Saint-Lambert, amant légitime. Il court s’en décharger dans la conscience de Diderot, qui l’enthousiasme pour la démarche chevaleresque et morale d’écrire à Saint-Lambert pour lui tout avouer. Mais à peine Jean-Jacques a-t-il la plume à la main qu’un autre démon prend la place de ce démon-là et il adresse à Saint -Lambert l’invective d’un prédicant malotru contre les liaisons adultères. De telle sorte qu’à la fin il ne lui manque que les coups de bâton.
Il faut le voir encore dans l’imbroglio qui se rattache au voyage de Mme d’Epinay à Genève. Celle-ci ayant décidé d’aller avec son mari consulter Tronchin, propose à Rousseau d’être du voyage. Lui bougonne, veut se faire prier, trouve moyen que la chose parvienne très grossie jusqu’à Diderot, lequel l’avertit un peu impétueusement, quitte à n’y plus penser une heure après, de l’ingratitude de son refus. Complot, s’écrie Jean-Jacques, prêtant à ses voisins un néronisme effroyable.
Quoi donc! un malheureux accablé de maux, qui se voit à peine des souliers à ses pieds, sans habits, sans argent, sans ressources, qui ne demande à ses chers amis que de le laisser misérable et libre, serait nécessaire à Mme d’Epinay, environnée de toutes les commodités de la vie et qui traîne dix personnes après elle! Fortune! si dans ton sein on ne peut se passer du pauvre, je suis plus heureux que ceux qui te possèdent, car je puis me passer d’eux... Ainsi le philosophe Diderot, dans son cabinet, au coin d’un bon feu,
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dans une bonne robe de chambre bien fourrée, veut que je fasse vingt-cinq lieues par jour! en hiver, à pied, dans les boues, pour courir après une chaise de poste, parce qu’après tout, courir et se crotter est le métier d’un pauvre. Mais en vérité Mm0 d’Epinay, quoique riche, mérite bien que Jean-Jacques Rousseau ne lui fasse pas un pareil affront. Ne pensez pas que le philosophe Diderot, quoi qu’il en dise, s’il ne pouvait supporter la chaise, courût de sa vie après celle de personne; cependant il y aurait du moins cette différence qu’il aurait de bons bas drapés, de bons souliers, une bonne camisole ; qu’il aurait bien soupé la veille et se serait bien chauffé en partant, au moyen de quoi l’on est plus fort pour courir que celui qui n’a pas de quoi payer le souper, ni la fourrure, ni les fagots (i).
Et il se peint « allant plutôt expirer secrètement au coin cTun buisson que de causer les moindres frais et retenir un seul domestique ».
Comme ce discours n’est pas tenu une sébile à la main, il n’a qu’un sens: Rousseau jouit à se vautrer dans l’imagination de sa propre détresse, à se voir meurtri, objet de pitié. Ne lui connaissons-nous pas ces plaisirs? Le fouet deMIle Lambercier l’y fit goûter jadis. Avec délices il s’écrie: « Je suis un misérable. »
Comment concilier ces postures avec le masque catonien? C’est même jeu. Le simulateur tient moins à ce qu’il simule qu’à simuler , pourvu que l’attitude corresponde à d’extrêmes émotions. Une bassesse pathétique et le sublime moral satisfont également au besoin d’alibi de Rousseau. Celui qui ne l’a pas surpris dans sa mimique d’abjection ne comprend rien aux exclamations célèbres qu’il consacre à sa vertu.
(i) Correspondance , 19 octobre 1 7^7 .
Je mourrai plein d’espoir dans le Dieu suprême, et très persuadé que de tous les hommes que j’ai connus en ma vie aucun ne fut meilleur que moi (i).
Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule où elle m’a jeté, c’est ce dont on ne
peut juger qu’après m’avoir lu Je me suis montré tel
que je fus; méprisable et vil quand je l’ai été; bon, généreux, sublime quand je l’ai été (2).
Quiconque ne se passionne pas pour moi n’est pas digne
de moi on peut ne pas aimer mes livres, et je ne trouve
point cela mauvais; mais quiconque ne m’aime pas à cause de mes livres est un fripon (3)...
Monseigneur, si je suis un hypocrite, je suis un fou (4)...
Par cette effrayante mobilité de perspective, il arrive que tantôt il se peigne près de trépasser, tantôt vante son sang pur, suivant que sa démangeaison soit de pleurer sur lui-même ou bien de dire leur fait aux pourritures de la civilisation. Il donne à quelques pages de distance deux versions contradictoires de sa maladie (5). II explique l’abandon de ses enfants un jour par une insouciance criminelle de roué, une autre fois par la prévoyance d’un bon père.