‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 9 sur 79 · SES THÉORIES · texte numérisé non relu

SES THÉORIES

Les théories de Jean-Jacques sont la glorification de ses mœurs. Elles en contiennent donc la confirmation. C’est ce que je me contenterai présentement de démontrer à leur sujet. Elles aboutissent par cinq ou six voies différentes au nihilisme social qui est le vœu profond de son cœur. Elles proposent avec éloquence soit l’anarchie, soit la Révolution éternelle. A défaut de ces solutions, elles insinuent une dictature sacerdotale exercée par Rousseau .

En voilà l’inspiration commune, et, en quelque sorte les réalités. En voici les divisions et les objets apparents ou, pour mieux dire, la mise en scène : système sur l’origine de l’état social et de la civilisation, système d’institution politique, système pédagogique.

La nature primitive de l’homme, avant la formation de la société, ne comportant aucune investigation positive, ne saurait être qu’un objet de rêverie. Du moins, si l’on en rêve, ne faut-il pas prêter à« l’homme des bois » des caractères exclusifs de ceux qu’il devait revêtir par la civilisation. Homo homini lupus , disait Hobbes. Nos premiers ancêtres n’étaient peut-être pas si féroces. Mais on conçoit qu’un loup ait été maté et

apprivoisé. Si l'homme avait jamais été tel que le peint Rousseau à l'origine, il fût demeuré éternellement stupide.

Plutôt farouches que méchants Ils ne connaissaient ni

ïa vanité, ni la considération, ni l’estime, ni le mépris

Ils regardaient les violences qu’ils pouvaient essuyer comme un mal facile à réparer, et non comme une injure qu’il faut punir, et ils ne songeaient meme pas à la vengeance, si ce n’est peut-être machinalement et sur-le-champ, comme le chien qui mord la pierre qu’on lui jette (i).

Ils étaient doux, inertes, moroses. Il y avait assez de nourriture pour tous et la jalousie sexuelle est une absurdité née de la société. Dans cette condition d'apathie absolue, il n’y avait ni forts ni faibles. L’individu n’éprouvait aucune tendance à sortir de l’isolement, soit pour s’unir aux autres, soit pour les asservir. Il est absurde, mais plein de sens, qu’avec cette nullité psychique, Rousseau attribue à ses primitifs la « pitié ».

Le spectacle de cet animai qui reçoit les coups paisiblement et qui pleure, quand il voit frapper, est d’une tristesse où il y a de l’ignoble. Entre tant de façons d’imaginer le roman de l’humanité primitive, qu’est-ce donc qui fait rencontrer à Rousseau celle-là? Son grief intime contre l’énergie. En ne mettant dans le. sein de l’homme de la nature qu’hébétude et indolence innocentes, il suggère que la formation des sociétés organisées n’est pas approuvée par la nature. La civilisation devient un cruel : Marche! Marche! crié à l’humanité lasse, depuis l’aventure insensée qui la

(-’) Discours sur l'Origine d$ l'Inégalité , ire partie.

LA RUINE DE L INDIVIDU

tira de son pacifique croupissement. C'est l'arrièrepensée anarchiste.

Mais, comme presque toutes les inventions de Rousseau, son homme primitif est à deux fins. ïl sert avec la même perfection l’idée révolutionnaire. Si l’homme est, selon la pensée d’Aristote, né social, la société est un fait de nature, qui a ses lois propres et primordiales, lois dont l'industrie humaine peut tirer un parti de plus en plus utile et étendu, comme de toutes les lois naturelles, mais à condition, comme dit Bacon, de leur obéir. Si l'homme est la bête sauvage dont parle Hobbes, l’organisation sociale qui l'a dompté est un fait de force, et elle restera éternellement une composition de forces plus ou moins bien équilibrée. Dans les deux cas, la prétention de fonder l'état politique sur des données de raison pure et des conceptions abstraites de justice est également creuse. Elle l’est deux fois, si Aristote et Hobbes ont raison tous deux, si, ce qui semble bien la vérité, l’homme est composé d'instincts sociaux et d’instincts antisociaux. Il n'est qu'un cas où les constructions de la métaphysique politique ne rencontreraient aucun obstacle : c'est celui où l’homme n’aurait d'instincts, de tendances, d'appétitions, de forces innées d'aucune sorte, où il réaliserait l’idéal de la passivité. Tel l’a fait Rousseau . 11 n’est pas parfaitement exact que l’homme de Rousseau soit une abstraction. C'est un abruti, d’un abrutissement, j’en conviens, qu'on a peine à se représenter, nécessaire cependant pour que la mécanique du Contrat social n'ait à redouter de lui aucun soubresaut naturel ou volon taire. L'idée révo-

lutionnaire postule l’homme de Rousseau. L’esprit révolutionnaire contient, au moins en puissance, la noble sensibilité de Rousseau.

Cependant le tableau de l’état de nature pourrait ne pas donner à tout le monde « l’envie de marcher à quatre pattes » que Voltaire confessait à Rousseau, après l’avoir lu. Rousseau proposait à la sensibilité de ses contemporains un plus séduisant objet de nostalgie dans sa description de la société primitive soutenue par la libre union des cœurs, comme l’état « civilisé » devait l’être plus tard par la cruauté des lois. Il est difficile, après ce que nous savons de la stupidité native de l’homme et de sa parfaite sécurité dans cette condition, de comprendre que l’état social soit né. Il naquit. Cette transition dans le roman de Rousseau est des plus pénibles. Au paradis de l’imbécillité succéda celui des bons sentiments. Ce fut l’âge idyllique delà vertu sans contrainte, de la bonté naturelle.

On s’accoutuma à s’assembler devant les cabanes ou autour d’un grand arbre; le chant et la danse, vrais enfants de l’amour et du loisir, devinrent l’occupation, ou plutôt l’amusement des hommes et des femmes oisifs et attroupés... Ce période du développement des facultés humaines tenant un juste milieu entre l’indolence de l’état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre dut être l’époque la plus heureuse et la plus durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état était le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l’homme, et qu’il n’en a dû sortir que par quelque funeste hasard qui, pour l’utilité commune, eut dû ne jamais arriver (i).

(i) Discours sur l'Origine de l’Inégalité , 2e partie.

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Ce funeste hasard fut « la découverte du fer ». Elle eut pour conséquence l’agriculture.

De la culture des terres s’ensuivit nécessairement leur partage et de la propriété une fois reconnue les premières règles de la justice (i).

Entendons : de la justice, non philosophique, mais civile. Les parts eussent pu demeurer égales sans la maudite inégalité des talents et des activités. Les plus avisés, (que devient décidément l’imbécillité originelle?), les mieux placés, produisirent plus et plus vite. Par cette concentration, en quelques mains, de produits nécessaires à tous, un petit nombre de riches tint dans sa dépendance la multitude des pauvres forcée de travailler à son service ou de périr. Il y eut des révoltes, les propriétaires furent spoliés, mais remplacés par de nouveaux propriétaires, également oppresseurs. Ces violences durèrent des siècles jusqu’à ce qu’enfin les riches firent un pacte pour stabiliser les résultats de la violence, pour ériger le fait en droit. C’est l’origine des lois. Par le fait seul qu’elles fixaient un certain ordre de choses, elles assuraient quelques garanties aux pauvres, mais au prix de les plonger à tout jamais dans leur condition. Ceux-ci, victimes perpétuelles des révolutions, se laissèrent passer la chaîne au cou. Ainsi la propriété fit ce chefd’œuvre de s’instituer sur le consentement juridique des non-possédants.

Telle fut, ou dut être l’origine de la Société et des lois, qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nou-

(i) Discours sur l’Origine de l’Inégalité , 2* partie.

velles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l’inégalité, d’une adroite usurpation firent un droit irrévocable, et, pour le profit de quelques ambitieux, assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère ( 1 ) .

L'institution politique et sociale, c’est donc de la guerre civile, de la violence momentanément arrêtée, au profit d’un petit nombre d’exploiteurs et pour l’écrasement de l’humanité. L’histoire n’offre pas d’autre spectacle. C’est chez les peuples admirés comme les plus prospères et les plus puissants que l’oppression a été la plus forte. La cause première de ce règne de l’iniquité, c’est la cupidité de l’homme industrieux. « La prévoyance, voilà la véritable source de toutes nos misères » (2). Le sauvage qui coupe la branche pour avoir les cerises représente l’antique sagesse (Rousseau oublie que cette sagesse est encore très fréquente). Puisqu’il est trop tard pour y revenir, il reste à Rousseau de réconcilier la justice avec l’institution politique.

Voyons -le dans ce rôle dont le succès de Montesquieu aviva chez lui le prurit.

Que cet atroce romancier ait pu passer aux yeux de philosophes, qui ne se dissimulent pas la mauvaise qualité de son roman, pour l’annonciateur des vrais

(1) Discours sur l'Origine de l’ Inégalité , 2e partie.

(a) Emile , livre IL

LA RUINE DE ïAWOIVmj

principes de la jwstioe politique, c’est un fait, un fait triomphant non pas hier, mais aujourd’hui encore. Je n’ai pas une tête formée pour le comprendre. Je crois avoir montré que le roman est étroitement engage dans les principes. Ceux-ci d’ailleurs peuventils faire illusion?

Le problème pour Rousseau (et il ne peut s’en poser d’autre), c’est de restituer à l’individu, dans la société politique, l’équivalent du droit primitif qu’elle lui a ravi en le dépouillant de la liberté des forêts . S’agit-il de relâcher, pour la plus grande commodité des particuliers, les liens du gouvernement? Ce serait, pense Rousseau, ramener l’époque de déprédation. D’un côté, l’individu n’ayant plus, pour exercer sa liberté, les solitudes primitives, la collectivite doit s’en rendre maîtresse. D’autre part, dans la condition où il fut créé, si l’individu souffrait de la dépendance à l’égard des choses (mais celle-ci, selon Rousseau, ne l’asservit pas, n’ayant aucun caractère moral) (i), il n’en subissait aucune à l’égard des hommes., ce qui s’appelle être libre . Il était donc comme le possesseur unique de l’univers. Toute institution qui lui ôte tout ou partie de cet empire sans bornes consacre une violence. Le problème politique, c’est de faire l’Etat maître de chacun et chacun maître de l’Eta;,.

Voici l’opération mystique par laquelle sein procuré ce résultat (2).

Tous les membres de la collectivité font respectivement abdication de leur « volonté particulière «.Entier

(1) Emile, livre II.

(2) Contrat sociat , liv. I., ch. vt.

de la part de tous, cet abandon n’a rien d’onéreux pour chacun. Chacun fait remise à la masse de tout le pouvoir qu’il a contre elle. La masse fait remise à chacun de tout le pouvoir qu’elle a contre lui. Nul ne s’appartient plus. Et cependant un seul reçoit la puissance de tout le peuple. En d’autres termes, il n’y a plus de volontés particulières. 11 n’y a que la « Volonté générale » créatrice unique et légitime de la loi, autorité infaillible et quasi divine qui ne reconnaît rien au-dessus d’elle, qui surgit au sein du peuple assemblé et par laquelle celui-ci peut légitimement tout, jusqu’à bouleverser sa constitution, chaque matin, et même renoncer à l’existence.

Il est aisé de voir que ce charlatanisme dialectique n’enfante rien de concevable. Ou’est-ce que ces absolus dans un monde où rien n’existe et ne se conçoit que limité et balancé par autre chose? Ils s’anéantissent l’un l’autre. Sans bornes de par la nature, le droit de chacun dénie tout droit de la collectivité sur lui. Le droit de la collectivité, sans bornes lui-même, puisqu’il résulte de l’abandon de tous les droits individuels, dénie à chacun le moindre droit. Ce sont deux infinis, ou, ce qui revient au même, deux zéros. Leur rapport est zéro. Nous venons d’exposer laborieusement un pur néant.

Si cependant notre objection était elle-même trop scolastique? Si Rousseau, après avoir trop algébriquement défini la volonté générale, en prouvait l’existence en la montrant à l’œuvre ? Par quels actes concrets concevoir donc que cet Esprit-Saint se manifeste?

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A celte question, Rousseau offre deux réponses. L’une conduit à un idéal social et politique de nivellement éternel ; l’autre à une espèce d’oligarchie théocratique ou à l’autocratie religieuse.

Tout d’abord il entend la Volonté générale négativement, comme la répression de la tendance qu’ont toutes les volontés particulières à conquérir le plus de biens, de pouvoir possible. Imaginons tous les membres d’une société dépouillés de tout ce qu’ils pouvaient individuellement posséder et ramenés à « l’égalité » primitive, c’est-à-dire au dénûment absolu. C’est bien l’hypothèse du Contrat social.

Ses clauses, bien entendues, se réduisent toutes à une seule, savoir l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté (i). Chaque membre de la communauté se donne à elle au moment qu’elle se forme tel qu’il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces dont les biens qu’il possède font partie (2).

Devant ces « constituants », la masse de richesses, de forces sociales, de droits, à partager. Dans l’identité ainsi convenue de toutes les personnes et de toutes les situations, le contrat ne saurait stipuler que ceci : part égale pour tous. Et pour n’être pas violé, aussitôt exécuté, il devra trouver sa sanction dans un mécanisme légal, capable de sarcler sans trêve les inégalités que le jeu naturel des volontés particulières tend indéfiniment à reproduire.

C’est un cauchemar. Mais voici qu’après avoir tant peiné pour montrer dans la masse humaine la seule

(1) Contrat Social , loc. cit .

(a) Ibid. j chapitre IX.

créatrice des lois justes, Jean -Jacques, qui est un fou, mais non pas une Mie, l’en déclare sans façon inca-

Comment une multitude aveugle qui souvent ne sait ce qu’elle veut parce qu’elle-meme sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle d’elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile, qu’un système de législation (i) ?

Il ajoute, il est vrai, « que la volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide n’est pas toujours éclairé. » Une volonté déterminée par un jugement faux, et qui néanmoins reste droite, cette subtilité théologique passe notre compréhension. Rousseau confesse qu’il faudrait pour légiférer par consentement universel un peuple de dieux (2).

Il s’est donc moqué de nous? Ou bien cette interprétation s’impose : l’œuvre constituante et législative appartient à une petite élite philosophique et sacerdotale. Rousseau ne s’arrête pas à ce moyen. ïl conclut que la loi doit être faite par un seul. C’est son dernier mot. Oui sera celui-là? « La grande âme du législateur est le vrai miracle qui doit prouver sa mission (3) ! » Nous voici fixés, ce Nul homme ne fut meilleur que moi. » La grande âme du siècle, c’est Jean-Jacques. L’inspiré de la Volonté générale, c’est lui. Il médita d’aller instituer dans File de Corse la société juste et accusa Choiseul de concerter toute sa politique pour l’empêchement de ce dessein.

L’histoire de l’humanité, partie de Rousseau homme

(i; Contrat Social , livre II, ch. VI,

(2) Ibid., livre II, ch. VII.

(3) Ibid.

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<Ies bois, se consomme donc en Rousseau dictateurprêtre.

Ces théories tiennent infiniment moins de place dans le champ du possible, ou seulement de l’imaginable, que la Corse sur le globe terrestre. Elles s’annulent entre elles et chacune est un monstre. Il va de l’anarchisme pur à l'égalitarisme destructeur. Puis, aussi effrayé de maintenir ces positions qu’il a mis d’inconscience à les prendre, il se jette dans le droit divin, qu’il entend, non pas à la façon de de Maistre, comme un équivalent mystique du droit traditionnel et positif, mais comme le droit inné d’une conscience supérieure de faire la loi à la foule.

Que cent révolutions se soient faites ou se fassent au nom des formules de Rousseau, que telles ou telles institutions politiques se donnent pour des applications totales ou partielles de son système, cela ne prouve pas le moins du monde qu’il se soit jamais accompli et constitué, ni qu’il puisse s’accomplir et se constituer jamais un ordre de choses réellement conforme à ces formules et à ce système. « Volonté générale » peut servir d’étiquette aux explosifs révolutionnaires, s’inscrire sur des monuments et des codes — bons ou mauvais — soienniser des rites — utiles ou nuisibles. Mais ce n’est en tout cas qu’une expression mythologique.

L'Emile est un gros livre. Mais c’est un livre léger. L’élément satirique en est excellent. La « doctrine »

vaut un haussement d’épaules. La stérilité d’un esprit tout négatif n’est jamais si agaçante que quand il abuse d’un certain genre de verve pour étendre aux institutions la faute des individus qui les appliquent avec maladresse. Parce qu’il y a des éducateurs formalistes, bornés et pédants, parce qu’il y a des petits messieurs chez qui le bon ton a semé des ridicules, Jean-Jacques nie l’éducation. Parce que certains maîtres, en se servant trop du ressort de la crainte, rendent les enfants dissimulés, « les mensonges des enfants sont tous l’ouvrage des maîtres ». Parce que c’est Fart le plus rare que de savoir mettre un principe à la portée du jeune âge, il ne faut lui inculquer aucun principe. Une tête décente conclurait de ces observations Finestimable délicatesse de la science et des qualités pédagogiques, et, si elle s’ingérait de traiter les sujets qui en ressortissent, elle s’efforcerait d’élucider l’une, de se donner les autres. Il est beaucoup plus commode et plus retentissant d’annoncer que l’humanité civilisée a erré jusqu’ici en s’imaginant que l’intelligence et l’âme d’un honnête homme se « forment» par des préceptes et des disciplines.

S’il nie l’éducation, Jean-Jacques systématise, en quelque sorte, l’inéducation. Et cela fait tout de même un système d’éducation extrêmement minutieux et extrêmement vague à la fois qui se résume dans cette formule : tout apprendre en n’apprenant rien. On a tout dit sur l’impossibilité de se représenter le développement moral d’un enfant séparé, comme l’est Emile, de sa famille, des compagnons de son âge., en tête à tête perpétuel avec le précepteur qui, sans

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jamais intervenir, ne laisse pas une minute de pourvoir clandestinement à ses progrès. Remarquons que la méthode imaginée par Jean-Jacques, si elle ne tombe pas sur un rachitique intellectuel, doit faire une petite bête lâche et sournoise. Pour ne rien mettre d’emprunté dans l'esprit de son élève et respecter en lui l’homme de la nature, Rousseau refuse qu’on lui propose la moindre règle du bien et du mal. Emile en acquerra le discernement au prix de sa propre expérience. Cependant, comme la nature n’a pas embusqué un croquemitaine dans chaque verger pour convaincre les jeunes maraudeurs que les pommes du voisin sont respectables, on y disposera le croquemitaine; on ménagera sur le chemin d’Emile, avec l’occasion des actions illicites, des engrenages de circonstances combinés pour leur faire automatiquement produire des conséquences telles qu’il n’ait plus envie de recommencer. Si Emile n’est pas un benêt, il éventera l’artifice. Si Emile n’est pas un benêt, il sera averti de mieux prendre ses précautions la fois prochaine. Mais qu’il s’avise, parce qu’il s’est échaudé, d’avoir violé quelque loi sans laquelle les hommes ne pourraient former société, non, je ne crois pas que les inductions de ce jeune animal fassent un tel bond.

Aussi bien, l’énergie de briser des clôtures est-elle ce que Rousseau a le moins prêté au caractère de son élève. A côté de l’Emile abstrait et systématique, on en voit, au cours du roman, se dessiner un autre, émanation morose de l’âme de Jean-Jacques, triste Alcibiade de ce triste Socrate. Dans sa prodigieuse inconscience à éliminer les données fondamentales

des problèmes dont il traite, Rousseau ne pose pas une seule fois la question pédagogique première: qu’advient-il de cette jeune sensibilité? Il décide qu’il n’y a pas lieu de s’occuper d’elle avant la « quinzième année ». Mais elle n’attend pas ce terme. Privée de tout aliment héroïque, elle se prend secrètement pour son propre objet, et, tout en s’appauvrissant, acquiert sur la pensée le plus fort empire. Ainsi échauffé sans être nourri, à « quinze ans » entretenu, avec des adjurations arrosées de larmes, de réalités indéterminées et qu’il distingue à peine de lui-même, la Nature, la Femme, Dieu, sans patrie, sans passé, sans enfance, autant que sans virilité, Emile s’engagera dans la vie, uniquement plein de la logique de son cœur.

Ne s’exhale-t-il pas de toutes ces fantaisies moroses une odeur de cadavre?

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