‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 8 sur 79 · F. SES SOLITUDES · texte numérisé non relu

F. SES SOLITUDES

Depuis l’Ermitage nous ne voyons plus Rousseau

(î) Première lettre à M. de Malesherbes .

(2) Confessions , lra partie, livre Ier.

(3) Correspondance, 26 septembre 1762.

(4) Lettre à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris.

(5) Voir dans Gabanès ( loc . cit., p. 61) une lumineuse consultation ■du Docteur J. Janet sur ce point.

LA RUINE DE L INDIVIDU

que dans la mise en scène de ses rapports avec la société. Il est temps de revenir à l’occupation solitaire de son âme. Chaque fois qu’elle peut se laisser à ellemême un peu de trêve, elle s’adonne à la jouissance d’un univers complaisant à ses désirs. Pénétrons dans cette orgie de songes, brûlants d’une liqueur qui coulera jusqu’à la moelle de la littérature moderne.

La Nature . — Déjà dans son adolescence, alors que ses inclinations s’harmonisaient au cadre de ses jours, Jean-Jacques recherchait dans la solitude une solitude plus profonde encore. Il ne sentait jamais d’assez épais feuillages entre le monde et lui. A Chambéry, il quittait Mme de Warens pour penser à elle dans un jardin qu’elle avait loué hors ville. Lorsque Paris, la réputation, les gens de lettres, lafamille Le Vasseur eurent exercé pendant six à sept ans sa fébrilité, une irrésistible nostalgie de campagne, de libre nature, s’empara de lui, à laquelle il pouvait d’autant mieux céder que la disparition de sa personne ne manquerait pas d’augmenter le retentissement de son nom. De là l’impatience maladive qu’il eut d’habiter l’Ermitage. « Je n’ai commencé de vivre, confiait-il à M. de Malesherbes, que le 9 avril 1756 (1) »,jour où il emménagea.

J’ai commencé de vivre!... Il faut traduire : le 9 avril 1756, je consentis voluptueusement à la mort. Sous les ombrages de Montmorency, Jean-Jacques traîne la fatigue d’être. Là comme plus tard au lac de Bienne, à Wooton, à Trye, à Bourgoin, à Ermenonville, dans tous ces beaux refuges où on le voit se jeter au sortir de ses guerres avec le genre humain,

(1) Lettre de M. Malesherbes.

la paix des choses l’invitant à ne plus s’acharner, son mal fait relâche. Tombée de sa tension crispée à un total abandon de soi, son âme en éprouve l’illusion d’un regain de vie. Elle glisse de toutes parts à une sorte de fluidité qui, multipliant son contact avec toutes les émanations de la terre, du ciel et de l’eau, met comme un infini dans ses sensations.

La fatigue de vivre est une maladie aussi vieille que la civilisation, peut-être que la première apparition de la conscience chez l’animal humain. Il faudrait bien prendre notre parti que des milliers d’individus en eussent souffert, si elle n’avait donné naissance à des disciplines religieuses et philosophiques dont l’objet est de détacher savamment la volonté de l’homme de toutes les fins de l'existence terrestre, pour l’acheminer, sous apparence de spiritualisation supérieure, vers la quiétude du néant. Les religions de l’Inde sanctifient l’horreur de l’action, la contemplation morose du grand « Tout », c’est-à-dire du rien. Même dans cette Grèce qui a fondé la science et l’art, qui a produit ces deux belies glorifications lumineuses et mesurées delà nature humaine : les poèmes d’Homère et la morale d’Aristote, une heure vint où la tâche d’organiser la sagesse échut à des consciences brisées. On sait avec quelle perfection raffinée la discipline épicurienne définit et cultiva les dispositions intérieures propres à amortir, à éluder les assauts des passions, du souci, à ralentir et attiédir les pulsations de la vie.

Que la contemplation du paysage soit pour Rousseau un narcotique, le baume d’un esprit que toute relation

LA RUINE DE L’iNDIVIDU

définie fait souffrir, les expressions mêmes le prouvent par où il nous initie à l’intimité de ses promenades et de ses stations solitaires.

J’errais nonchalamment dans les bois et les montagnes,

n’osant penser de peur d’attiser mes douleurs(i) Le flux

et reflux de l’eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux m’offrait l’image, mais bientôt ces impressions légères s’effaçaient dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçait sans aucun concours actif de mon

âme (2)

Par son mal profond, Jean-Jacques est bien le successeur de ces ascètes bouddhistes, de ces Grecs décadents, chercheurs d’ataraxie, dans l’hôpital moral de l’humanité. Mais la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes met entre eux et lui un abîme. Comme ils tiennent toutes les ambitions et activités humaines pour de dangereux vertiges (et en ce qui les concerne sans doute voient-ils juste), ils se retranchent définitivement de la cité, des mêlées de l’opinion ; ils placent à l’abri de toutes les perturbations et servitudes extérieures leurs existences discrètes. Surtout ils combattent ce grand ennemi du dedans : le désir. Contredit par la vie, et impuissant à se mettre d’accord avec elle, Jean-Jacques sent la sagesse de la fuir. Mais l’ins-

(1) Rêveries , 4e promenade.

(2) Ibid., 5e promenade.

ho

LE R.OHANTlS'SfE FRAKCAÏS

tant d'après il revient, ii la harcèle et se laisse envelopper dans les plus désordonnés conflits avec la réalité. 11 reconnaît « qu’il n’a jamais été propre à la société civile où tout est gêne, obligation, devoir (i) » et il s’ingère de lui dicter des lois ! Il va par les rues, fait le prophète, et quand, rompu, il recourt à l’ombre. ce n’est point comme on s’astreint à une cure, mais comme on se livre à un excès. II ne se félicite pas humblement d’être loin des hommes. Il s’en enivre. Ce n’est donc qu’une crise encore. De l’agonie de son énergie il veut tirer d’intenses plaisirs. Loin de tuer le désir, il veut jouir de tous les désirs, mais à bonne distance des réalités qui, normalement, les inspirent, et les exigeraient plus précis, plus mâles, qu’il n’est en lui.

Mais de quoi jouissais-je enfin quand j’étais seul? De

moi, de l’univers entier Je rassemblais autour de moi

tout ce qui pouvait flatter mon cœur, mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais les plus voluptueux n’ont connu de pareilles délices et j’ai cent fois plus joui de mes chimères qu’ils ne font des réalités (2).

Oui, demandons pardon à ces épicuriens, séniles, mais respectueux d’ eux-mêmes, de leur avoir comparé ce fol androgyne. Car Jean -Jacques se fait femme. Il se couche sous I’imivers, comme pour en subir un immense frôlement. Et quels singuliers appels échappent à sa pâmoison !

L’esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas, je me sentais

(1) 3e Lettre à M. de Malesherbes .

(2} Rêveries , 7 e promenade.

LA RUINE DE L INDIVIDU

avec une sorte de volupté, accablé du poids de cet univers, je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées, j’aimais à me perdre en imagination dans l'espace, mon cœur resserré dans les bornes des êtres s’y trouvait trop à l’étroit ; j’étouffais dans l’univers ; j’aurais voulu m’élancer dans l’infini. Je crois que si j'eusse dévoilé tous les mystères de la nature, je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue et qui, dans l’agitation de mes transports, me faisait écrier quelquefois : 0 grand être ! sans pouvoir dire ni penser rien de plus (i).

Tel est, dans son essence vraie, ce « sentiment romantique de la nature »,dont les manuels nous répètent que Rousseau Ta « découvert » , comme Colomb l’Amérique.

Le Monde enchanté. — Les champs ne suffisaient pas aux plaisirs de Jean-Jacques. Soupirant d’avoir grisonné sans rencontrer sur cette terre « une situation qui contentât son cœur», il se composa un romanesque cortège d’héroïnes et de héros qui le gavaient d’amour. De cette débauche est née la Nouvelle Héloïse .

On ne peut dépeindre les personnages de ce roman, à moins qu’il ne ressortît quelque idée claire de l’entassement de toutes les abstractions exprimant les états les plus flatteurs de la sensibilité morale sous tous les adjectifs qui y font sentir d’inépuisables délices. L’unique motif d’exister de ces belles âmes, c’est qu’elles parcourent en l’agrandissant et en l'embellissant sans cesse l’histoire de leurs émotions généreuses, de leurs sublimes scrupules, de leurs délicieuses faiblesses, qu’elles nomment des « crimes ». Que la vertu

(x) 3e lettre à M. de Males herbes.

cornélienne est grossière en comparaison! Elle fuit le danger. Ici les plus fortes tentations qui puissent naître des passions et des sens, la conscience les dépasse et les dissipe par quelque sentiment supérieur qu’elle tire de son fonds comme par miracle. Deux amants, séparés par une obligation qu’ils acceptent, sont exposés à se revoir après des destinées qui ajouteraient beaucoup de violence à leur étreinte. Plus versé dans cette psychologie surnaturelle, le mari, presque vieux, les rapproche, afin que cette intimité même force leur pureté d’intention à déployer ses ailes et à les transporter au-dessus d’eux-mêmes. « Faites votre sœur de votre amante » , dit Yolmar à Saint-Preux. Et c’est ce qui advient ou à peu près. Jusqu’aux plus com-

munes fatalités de l’organisation physique que le moral déjoue. Saint-Preux, arrivé trop tôt au premier rendezvous de sa maîtresse, écrit une belle page sur les tourments de l’attente. Julie à l’agonie réunit sa famille, ses gens, donne à dîner, prêche et platonise pour chacun pendant une semaine, et d’une manière nuisible à la personne la mieux portante. La fable se recommence indéfiniment sous l’impulsion d’un « Encore! encore! » murmuré par le poète, sinon par îe lecteur. La Nouvelle Héloïse , c’est un interminable défilé de nuages parés de toutes les couleurs de l’arcen-ciel; parfois passent des teintes vraiment délicates ou magnifiques, mais noyées. « Monsieur, cela est bien beau », disait la Mère Le Vasseur, quand Jean- Jacques lui en donnait la lecture sur le manuscrit cousu de faveurs de soie et séché à la poudre d’or (i).

(i) Confessions , partie II, livre IX.

LA RUINE DE L INDIVIDU

Au centre de ce monde enchanté, un personnage en c ,pte toutes les effluves. Celui-là n'est pas un héros comme l’anglais Bomston ou le sévère athée Volmar. Rousseau lui a choisi une part qui sera plus communément enviée. « Saint-Preux, disait-il à Bernardin de Saint-Pierre, n’est pas tout à fait ce que j’ai été, mais ce que j’aurais voulu être » (i). Saint-Preux, fragile, palpite pour la vertu. Aussi ces rudes hommes, qui n’ont que faire de s’aimer eux-mêmes, mettent-ils en lui leur complaisance. Il les rend témoins de ses crises sensitives, de ses idées de suicide. Ils le font frémir sous leurs reproches à la Brutus, l'enthousiasment pour leur conception stoïcienne du devoir ; ainsi jouit-il gratuitement de toutes les émotions attachées à la grandeur morale. C’est lui que les femmes chérissent. Maître d’études, deux filles nobles, deux cousines, ses élèves, « l’une blonde, l’autre brune », celle-là plus gravement passionnée, celle-ci plus piquante, sont prêtes, pour lui à toutes les défaillances. Il préfère la première. L’autre épousant un sot au cœur pur reste par l’âme à Saint-Preux. L’humble qualité sociale de ce jeune homme n’est pas une condition mauvaise pour ses plaisirs. « Il n’y a de bien aimé qu’un laquais par une duchesse », eût dit à ce propos une personne sans idéal, comme Mme du Deffand. Mais le céleste jargon de la Nouvelle Héloïse nous porte à un sens plus élevé des choses. N’aimant Saint-Preux pour aucun mérite extérieur, Julie ne l’aime que pour « son âme ». Et ce qui va de l’âme à l’âme n’est-il pas sublimé par là-même?

(i) Bernardin de St-Pierre. Essai sur Jean-Jacques Rousseau.

Ainsi les rendez-vous que la jeune M1Ie d’Etanges adresse à son précepteur quand ses parents sont en voyage, l'argent qu'elle lui offre à deux reprises, ou encore les confessions singulières qu’elle reçoit de lui : qu'il s'est enivré, qu’il a passé la nuit dans certaine maison? (i) « N’ajoutez pas, lui écrit-elle entre deux caresses, le mensonge à la crapule ! » (2)

Si Saint-Preux est l'élève de tous, même de son élève, c'est que tous prennent soin de son cœur. Ses émotions sont la cause finale de tout ce que pensent, disent et font les autres personnages. Ses désirs font naître autour de lui une humanité qui les flatte. Mais c'est l'humanité la plus fausse du monde. Julie n'est pas un être vivant, mais la synthèse des jouissances contradictoires (être adoré et être méprisé) que Rousseau combine dans ses songes sans frein. « Par quel art connu de toi seule, lui écrit Saint-Preux, peux-tu rassembler dans un cœur tant de mouvements incompatibles (3) » ? Fille un peu bien facile et pourtant romaine, maîtresse ensorcelante et prêcheuse calviniste, il y a, en effet, de quoi s’y perdre. Mais pourquoi l'auteur lui eût-il rien refusé? « Je me suis fait, avoue-t-il, une société d'imagination, laquelle m'a d’autant plus charmé que je la pouvais cultiver sans peine, sans risque et la trouver toujours sûre et telle qu'il me la fallait (4). » On le voit : c’était le cas de toutes ses iouissanees achevées de demander la soli-

(i) Nouvelle, Héloïse, 2* partie, lettre XXVI.

. ja) Ibid., lettre XX VIÏ.

(3) Ibid., impartie, lettre XXX f.

(4) 2* Lettre à M. de Malesherbes .

LA RUINE DE l’iNDIVIDU

tude. Retenons cette poétique subjectiviste. IL n y a peut-être eu qu’un Jean-Jacques. Elle régnera plus d’un siècle. Elle règne encore.

On ne relèverait pas si vivement que ce roman avilisse les mœurs, s’il ne flétrissait par là même les grâces de l’amour; je parle de l’amour dans son innocence naturelle, indépendamment des règles sociales avec lesquelles il doit composer. En attendant le mariage, Julie a demandé de secrets plaisirs à son professeur. Elle Fa fait en fille de son siècle, riche de sang, libre de tête. L’époque aimait ces francs larcins, ces « heureux moments », sujet favori de ses gravures. Julie, à lire telles lettres brûlantes, n’est pas la dernière à en estimer les solides douceurs. Beaucoup préféreront de plus subtiles séductions, les modulations de Monime, la malice d’Henriette et d’Agnès. Entre les cent façons dont Amour sait se faire aimer, ne choisissons pas, puisqu’en toutes on peut être honnêtes gens. Ce qui eût paru également affreux à tous les poètes de la passion féminine, d’Homère à Racine, d’Anacréon au chevalier de Bertin, c’est que Julie fasse de ce qui lui est advenu sous les charmilles et que Corrège eût peint divinement, un événement théoîogique dont elle disserte du plus haut de sa tète. Et c’est, à l’école de cette philosophe, la marotte de tous ces gens-îà. Ils parlent de leurs fortunes amoureuses comme d’un dessein formé de toute éternité par la providence universelle sur leurs individus.

Ces deux belles âmes sortirent l’une pour l’autre des mains delà nature; c’est dans une douce union, c’est dans le sein du bonheur que, libres de déployer leurs forces et

d’exercer leurs vertus, elles auraient éclairé la terre de leurs exemples. Pourquoi faut-il qu’un insensé préjugé vienne changer les directions éternelles, bouleverser rharmonie des êtres pensants? Pourquoi la vanité d’un père barbare cache-t-elle ainsi la lumière sous le boisseau? (i).

Ainsi la séparation de deux amants « faits l’un pour Fautre », est pour l'humanité une perte plus grande que celle de Newton! La plus vive excitation de l’instinct sexuel, où la sagesse des peuples avait toujours vu la plus puissante source d’illusion, équivaut ici à la plus haute intuition philosophique. « Divins égarements de la raison, plus brillants, plus sublimes, plus forts, meilleurs cent fois que la raison même » (2) !

Ce n’est certes pas la chaleur du lyrisme qui peut blesser en telle matière (il y a, comme dit Sainte- Beuve, un «sublime des sens»), c’est la confusion des genres. La raison et la passion, la sagesse et l’amour sont deux. Leur conflit éternel n’est pas seulement une donnée de la vie, il est la condition de l’art. La fureur des flots n’est une belle fureur que par la stabilité des rochers qu’ils viennent battre. Que l’élément résistant et fixe se laisse dissoudre dans l’élément capricieux et terrible, celui-ci perd sa violence et ce n’est plus qu’une onde molle, paresseusement épandue, sans profondeur, souillée de débris.

(1) Nouvelle Héloïse, ac partie, lettre II.

(a) Ibid., 6° partie, lettre VII.

LA RUINE DE L INDIVIDU

Page 1