PRÉ !• ACE
DE LA NOLVELLli LIDITION (1919)
Ce livre, paru en 1907, n'a pas perdu depuis Jors le contact du public. La leçon des terribles événements qui viennent de s'accomplir ne me semble pas faite pour le lui ôter. S'il m'est permis d'en juger, elle confirme, à beaucoup d'égards, les doctrines et les tendances qui m'inspirèrent et mon étude ralliera aujourd'hui de plus nombreux assentiments qu'en la saison où elle vit le jour.
Le Romantisme français a vécu douze ans d'une vie favorable dans la bonne maison du Mercure de France. Quand je le publiai, j'étais tout à fait inconnu. En terminant la composition de cet énorme paquet de prose, j'avais été pris d'une angoisse. Quel libraire en voudrait? La généreuse intervention d'un aîné, llémy de Gourmont, auprès d'Alfred Vallotte, 1q courage et la confiance de celui-ci, me laissèrent à peine le temps d'être inquiet. Leur con-
cours a accéléré le début de ma carrière littérare. Au moment où cet ouvrage émigré chez un noun.l éditeur, il m'est doux d'exprimer ma gratitude \u directeur du Mercure de France, ainsi qu'à la fiae mémoire de son célèbre collaborateur et ami.
La Sorbonnc me Fut moins propice que ces messieurs. Elle manifesta contre le Romantisme français autant de mauvaise humeur qu'ils lui avaient témoigné d'estime et de bon vouloir. Le Romantisme français lui avait été présenté comme thèse pour le doctorat es lettres. Elle le reçut dans un esprit irrité. A la soutenance, elle ne me ménagea ni ses reproches, ni ses dédains; elle réprouva très amèrement mon travail depuis la première ligne jusqu'à la dernière; elle n'y trouvait pas un iota de bon. Il était sensible qu'elle voulait ma mort. Mon ami Jacques Bainville, qui était présent, me dit que je l'avais fait penser à Jeanne d'Arc devant ses juges. A la sortie, ses yeux cherchaient le bûcher dressé pour moi dans la grande cour de Richelieu. Il voyait déjà M. Aulard récitant les dernières prières.
Il est vrai que ma thèse avait été admise à l'honneur de la soutenance qui aurait pu lui être rel'usé, et que mes héritiers trouveront dans mes tiroirs le parchemin de docteur es lettres signé et parafé du doyen de la Sorbonne. Mais cet honneur fut obtenu
grâce à une espèce de surprise dont le détail (s'il n'y avait quelque ridicule à raconter au public ses petits mémoires) serait, je crois, assez amusant. Peu importe, au surplus, la manière dont un chien est entré dans un jeu de quilles. Si son approche avait été vue à temps, il n'y serait pas entré. Le bon Emile Faguet voila mon approche et m'ouvrit la porte, après quoi il fut tellement vitupéré par plusieurs de ses collègues qu'il s'en repentit beaucoup et ne manqua pas de me le faire sentir. La Sorbonne se dédommagea du scandale de cette intrusion en me jetant toutes ses quilles à la tête. De ma part, je n'étais pas édenté. Je ne crois pas que le public qui était venu fort nombreux à cette séance de controverse l'ait trouvée languissante.
Les attaques quelque peu satiriques (fort réfléchies et documentées d'ailleurs) qu'il m'est arrivé depuis cette époque de publier contre la Sorbonne devaient inévitablement faire dire que je gardais le ressentiment de cette bataille de mandarins et que je n'étais pas impartial. J'ai bien des fois vu cela imprimé. L'ait cru qui aura voulu! Mes amis savent (et c'est tout ce que je demande) que rien ne me ressemble moins. Des âmes mal intentionnées ellesmêmes, ou chagrines, ont pu, seules, s'y méprendre. La satire répandue dans la Doctrine officielle de V Université est vive; mais elle est gaie et épanouie ; il faut être dépourvu de tout tact moral pour y trouver le plus fugitif parfum de représailles. Loin que
M. nOMANTIï^ME 1 MANf.AIS
j'en aie jamais voulu à Messieurs de Sorbonne d'avoir un peu nerveusement froissé mon parchemin doctoral avant de me le remettre, le souvenir de notre rencontre est, pour moi, le souvenir d'un jour animé et joyeux, marqué de cette part de comique inhérente à tout quiproquo. Le détail des arguments et des répliques échangés entre nous ne comptait guère. Car telle était la différence entre nos habitudes d'esprit que nous nous faisions réciproquement je ne sais quel effet de phénomènes.
Au reste, si mes juges étaient un peu montés, ils savaient prendre aussi leur part de divertissement. Je vois encore les roses du plaisir apparaître sur le fin visage du doyen, M. Alfred Croiset, tandis que j'argumentais avec son collègue. M. Aulard, qui avait été mis du jury, parce que les idées de la Révolution sont discutées dans ma thèse. M. Aulard se révéla ce jour-là comme un auteur très habile à ce qu'on appelle les effets de théâtre. L'effet qu'il avait prévu manqua, il est vrai; mais il y a des batailles dont le plan était plein de génie et qu'un fâcheux hasard a fait perdre. Le public qui, comme je l'ai dit, était fort nombreux et suivait le débat avec intérêt, entendit tout d'un coup cette phrase à moi adressée par Téminent professeur : « Monsieur, vous avez écrit que les mauvaises lectures avaient perdu les hommes de la Révolution... » Il peut m'arriver, comme à tout le monde, d'écrire des naïvetés; je n'ai pourtant pas la modestie de croire que j'attei-
gnisse facilement ce calibre-là. Qu'importe, si l'éclat (le rire que ce texte, prononcé les yeux sur mon livre, devait vraisemblablement faire naître, eût jailli du gosier de cinq cents personnes assemblées ! L'homme aux dépens de qui cinq cents personnes ont éclaté de rire, sans sujet réel, a tort pour l'éternité. Qu'il se garde d'en appeler, papier en main, à une sentence mieux informée : il ferait rire deux fois. Le hasard, ou peut-être une certaine impression de l'assistance concernant M. Aulard, M. Aulard et moi-même, et dont M. Aulard ne s'était pas rendu compte, firent que la salle resta muette, quoique étonnée, ce qui me laissa toute facilité pour dire à mon examinateur que j'étais positivement couvert de honte si j'avais exprimé quelque chose d'aussi sot, ce dont je ne me souvenais point, et pour le prier de m'indiquer la page où il venait de le lire à haute voix. Le long silence qui suivit ma question n'a peut-être pas laissé à M. Aulard un souvenir plein de charme; mais je discernais, en considérant M. le Doyen, qu'il s'écoulait à peine moins agréablement pour lui que pour moi-même.
Gomme cette soutenance fut assez commentée dans la presse, il y parut, sous la plume d'écrivains à qui mon ouvrage était sympathique, une accusation tout à fait injuste contre mes juges de Sorbonne. Certains prétendaient qu'ils avaient manqué d'impartialité et d'équité envers mon ouvrage à cause de ses tendances politiques. C'était une erreur, et je
me fais un devoir de le pioelamer ici. Il peut y avoir, il y a, dans les fonctions supérieures de r Université, des fanatiques (rien n'est aussi près d'un fanatique qu'un intrigant), tout disposés à abuser de leur pouvoir matériel, pour étouffer, empêcher de paraître, discréditer, par quelque hypocrite moyen, une œuvre de valeur dont l'esprit et les conclusions sont défavorables à leur secte ou à leur parti II y a toutes sortes de gens dans les meilleurs milieux et le lecteur a pu entrevoir que la sorte dont je parle n'était pas entièrement absente de l'aréopage qui malmena si fort le malheureux Romantisme français. Mais, à coup sûr, elle y formait Texception, comme elle la forme dans l'Université, qui, en son grand ensemble, est très honnêtement libérale. La Sorbonne participe à ce libéralisme et, en toute bonne foi, on ne saurait prétendre qu'il y ait des doctrines philosophiques, religieuses, littéraires ou politiques qu'elle exclue de ses examens, de ses concours, de ses chaires. Elle fait profession d'admettre toutes les idées, pourvu qu'elles aient un caractère sérieux, qu'elles soient soutenues par un esprit sérieux, ne manquant ni de savoir, ni de compétence, ni de méthode. Elle professe cette règle avec sincérité. Elle ne s'en départit pas vis-à-vis de moi. Ce ne fut nullement conti-e son intolérance que j'eus à me défendre. Le différend fut tout professionnel, intel- ^ctuel, purement universitaire, si je puis dire. La Sorbonne ne trouva pas mes idées pernicieuses et
PRIÉFACE vri
dignes du feu; c'est sérieuses et dignes d'audience qu'elle. ne les jugea point. Elle ne me jugea pas moimême sérieux. Je ne lui fis pas cet effet. Elle m'estima, pour un candidat au doctorat, tout à fait dépourvu de poids doctoral. Je me présentais devant elle, parce que je me croyais, dans la faible mesure de mes facultés, un critique et un philosophe. Elle ne voulut reconnaître en moi qu'un « pamphlétaire » et un « journaliste », ne me déniant pas, d'ailleurs, une certaine verve en ce genre. Elle se demandait, elle demandait à mon intempestif introducteur Emile Faguet ce qu'un petit Henri Rochefort venait faire dans son enceinte. Elle me bannissait du domaine didactique que je m'étais imaginé le mien. Elle s'étonnait de mes ignorances et de mes préjugés. A propos d'un endroit de mon livre (p. 10) où je reproche aux Encyclopédistes du dix-huitième siècle qu'ils aient trop critiqué les institutions parce qu'elles leur déplaisaient personnellement, sans tenir compte des raisons humaines et historiques qui en motivaient l'existence et les rendaient salutaires, M. Groiset s'indigna presque de me voir ignorer que « le sens du relatif était une conquête du dix-neuvième siècle » et que rien n'était donc plus déraisonnable que de faire grief aux Encyclopédistes d'en avoir manqué. A propos du passage où je définis la barbarie du panthéisme germanique (ancêtre philosophique, tout le monde le sait aujourd'hui, du pangermanisme politique et militaire) en ayant bien soin de mettre hors
VIII I.r. ROMANTISME FRA>(;A[<ï
de débat toute autre manifestation de la pensée allemande, le même M. Croiset me déclara « que je ne pouvais rien souffrir de ce qui est allemand ». Evidemment, ce ne sont pas là des états d'esprit scientifiques. Mais on pourra se rendre compte, en me lisant, si M. Croiset n'était pas, en l'espèce, un peu superficiel.
J'aurais mauvaise grâce à me décerner moi-même des épithètes opposées à celles que voulut bien m 'octroyer la Faculté. Mon ouvrage est là pour me défendre. Et je me permets de croire que, s'il avait été aussi tissé d'arbitraire et de fantaisie, aussi dépourvu de philosophie, de fond et de bases solides que le prétendait et que le croyait de très bonne foi la Sorbonne, il n'aurait pas exercé sur le mouvement des idées la petite part d'influence qu'on veut bien lui reconnaître assez généralement. Il faut bien, pour qu'il ait ainsi un peu compté dans l'histoire des lettres, qu'une certaine partie du public cultivé y ait trouvé les qualités mêmes que lui contestaient mes critiques officiels. Et il est assez intéressant, à un point de vue général, de chercher à comprendre cette différence d'appréciation.
J'ai mis à composer le Romantisme français assez de temps pour que le sujet s'emparât profondément de moi. Ce qui m'est, après beaucoup de recherches, apparu comme la vérité, je l'ai, je l'avoue, embrassé avec passion. Ma pensée, formée laborieusement, s'est laissé traverser, sans y rien perdre de son con-
tour, par une vibration de tout l'être. Cette vivacité, cette ardeur, non dans mon propre sens, mais dans le sens de ce que j'avais dégagé comme vrai, se sont communiquées à l'expression et y ont peut être répandu une certaine flamme, quelque chose de pressé et d'intense. En outre, la longueur de mon élaboration a eu principalement pour but de filtrer, d'extraire; j'ai fait passer trois et quatre fois mes documents, mes lectures sous le pressoir de la réflexion; des idées sans nombre que j'acquérais spontanément au cours de cette préparation, je n'en ai précisément rejeté aucune, mais j'ai mis tous mon effort à les condenser en un petit nombre d'idées aussi générales que possible qui en continssent toute la substance en en surmontant la dispersion. J'ai désiré ne livrer au lecteur que sous la forme la plus aisément maniable le capital assez abondant que je m'étais constitué. J'ai désiré — pour me servir d'une autre image — le placer sans cesse à un point de vue d'où il embrassât la totalité du paysage que j'avais eu tant de peine à parcourir et à reconnaître. Je dis, non certes ce que j'ai fait, mais ce que je me suis proposé de faire, parce que j'en avais trouvé l'exemple dans tous les livres qui ont gardé la réputation d'être bons et d'avoir mérité la publicité. Et après tout, c'est dans la mesure où j'y ai réussi que le mien n'est pas ennu3''eux et se laisse lire.
Les apparences qui ont été le résultat de cette application de l'esprit et de cette concentration de l'âme
LE romantismt; français
sont, je crois bien, ce que le jugement universitaire a défavorablement interprété. La Sorbonne n'a pas estimé que les vertus qu'elle exigeait, qu'elle a le droit et le devoir d'exiger, dans une composition doctorale, pussent exister sous ces apparences. Cet accent de passion, cette part d'imagination et de personnalité dans le style, cette simplicité dans les perspectives, ce tour constant de synthèse dans la présentation des choses ont excité son invincible méfiance. Elle y a vu les signes évidents d'une œuvre qui ne pouvait pas avoir été fortement étudiée. Elle n'eût pas fait aussi grise mine aux mille pages de notes que j'avais assemblées pour écrire ces cinq cents pages de texte, si je les lui avais servi toutes crues. Elle se fût dit que ce pouvait être sérieux.
Je suis juge et partie et je me garderai de prononcer si elle eut tort. Il me sera du moins permis de me référer à ce principe général : si ce qui n'est pas ennuyeux peut quelquefois n'être pas sérieux; ce qui est ennuyeux n'est jamais sérieux, même quand il s'agit de matières de pure érudition. Car ce qui bannit l'ennui du lecteur, c'est l'activité toujours présente et sensible de la pensée, et l'érudition ne saurait s'en passer pour classer et interpréter ses documents, pour en faire quelque chose de mieux qu'un inutilisable amas.
IM 'arrêtant sur une espèce de question préalable qui tenait au genre même de mon livre, la Faculté se trouvait dispensée d'en discuter les idées. Mais les critiques, pourtant nombreux, qui se déclarèrent contre ces idées, ne m'opposèrent pas non plus beaucoup de raisons. Si j'avais rencontré sous leur plume quelque trait d'argumentation forte ou curieuse, je me ferais un plaisir de le mettre en lumière. Ma mémoire n'a retenu rien de tel. J'en puis faire la remarque sans aucune vanité. Je suis venu, dans l'analyse et la critique du romantisme, après de grands esprits, fort divers, qui s'appellent Stendhal, Nisard, Sainte-Beuve, Henri Heine, Louis Veuillot, Nietzsche, Charles Maurras. Je me suis pénétré de leurs observations et de leurs jugements dont les concordances sur cette question sont singulières. Ces hauts devanciers ont fourni des éléments importants à la définition que j'ai essayé de construire du romantisme. Et, si celle-ci a provoqué un déchainement de protestations violentes, mais bien peu de répliques substantielles, n'ai-je pas le droit d'admettre que c'est parce qu'elle était irrécusable, parce qu'elle atteignait, parmi tous les caractères de l'objet défini, les plus profonds, les plus typiques, les plus intimes» ceux-là d'où toutes ses autres qualités s'engendrent ?
LE ROMANÏlSMh; 1 liA>CAIS
Ce qui est plus significatif encore, c'est qu'à défaut d'une vigoureuse contradiction raisonnée, ma thèse n'ait pas suscité contre elle un cri de colère et d'amour réellement éloquent. Qu'eussé-]e opposé, je ne dis pas de vrai, mais d'efficace, à un écrivain de qui ce réquisitoire eût fait jaillir quelque magnifique élan de passion en faveur de ce que j'accusais, un de ces élans, comme le romantisme, au temps de sa floraison, en a tant inspiré à ses orateurs et à ses poètes ? Il n'aurait point fait, si j'ai raison, que je n'eusse point raison. Mais il aurait fait que j'eusse inutilement raison. Les considérations les mieux motivées ne valent pas auprès de la plupart des hommes un mouvement du cœur qui leur prend le cœur, une vibration qui les touclio aux entrailles. Je dis plus : le domaine de la géométrie et des sciences expérimentales excepté, si une doctrine qui n'a pas pour elle des motifs réfléchis ne vaut rien, une doctrine qui n'a pour elle que des motifs réfléchis ne vaut guère mieux. Elle est un peu comme si elle n'était pas, elle risque de rester à la charge de ses auteurs comme un mélancolique laissé pour compte. Je n'avais certes pas dissimulé les séductions et les prestiges du romantisme. Je les avais fait éclater avant de les dissiper. Il était manifeste que, si j'y étais rebelle, je n'y étais pas insensible. Cependant on peut imaginer un adversaire qui, à force d'en être encore séduit lui-même, les eût, pour ainsi dire, si bien rallumés et fait reflamber aux yeux des jeunes générations,
que mon antidote eu eût été rendu à peu près vain et inopérant. On eût dit alors que j'avais rame trop peu puissante pour oser se livrer au tourbillon de ces prestiges et, par conséquent, l'esprit trop peu qualifié pour les mesurer.
Cette réaction efficace ne se produisit pas. Ce qui fut écrit en abondance contre mon livre marquait souvent une irritation, une indignation portées au comble. Mais l'accent, la foi, l'enthousiasme n'y étaient point. Ces manifestations ressemblaient à la protestation brûlante et torrentielle que j'imagine comme le coup de poing esquissé dans l'espace ressemble au coup de poing asséné réellement. Quel que fût le talent de certains de mes adversaires, rien de ce qu'ils m'opposèrent ne portait une force de sentiment comparable à celle dont ce livre est animé. Leur encre demeura froide. Ils ne parvenaient pas à opposer flamme à flamme. L'ancien emportement de l'esprit romantique avait fait place à une invincible inertie chez ceux-là mêmes qui s'érigeaient en apologistes du romantisme et en anathématisaient le blasphémateur. Les sources, naguère bouillantes, de l'éloquence romantique ne coulaient plus. La chaleur, la passion étaient passées de l'autre côté. Pourquoi?
Le romantisme avait eu bien longtemps pour lui rima jination et la sensibilité des Français. Celles-ci étaient devenues romantiques parce qu'elles cro3'aient leur essor favorisé par le romantisme, alors que la raison classique, la mesure, le goût ne leur appaiais-
saient plus que comme des principes de refoulement et de compression, des autorités glacées qui n'interviennent que pour édicter des règles négatives, que pour limiter, prohiber, diminuer, dire : « Non ! » Il est certain que cette apparence les trompait profondément. Mais il importe fort de déclarer (et ceci précisément pour ne pas être injuste envers le véritable esprit classique) que, si cette apparence eût été la réalité, la conclusion qu'elles en tiraient aurait été légitime et bonne, elles se seraient fait honneur en s'abandonnant à l'ivresse romantique.
Ce serait, en effet, une tyrannie insupporta'ble pour l'âme que d'être assujettie à une règle qui viendrait comprimer l'expansion de ses facultés affectives et leur marquer un certain point à partir duquel leur élan cesse d'être bon et doit s'arrêter, se renoncer lui-même. Il n'y a pas pour ces facultés de milieu entre la poursuite de leur plus riche et de leur plus généreuse activité possible et le dépérissement. Si l'inspiration est nécessaire aux créations de l'art, elle ne l'est pas jusqu'à un certain degré qu'elle ne pourrait outrepasser sans désordre; loin de là, l'artiste créateur ne saurait être trop puissamment inspiré, il ne peut y avoir excès d'inspiration. Si une œuvre poétique que n'anime pas l'enthousiasme est languissante, comment le poète pourrait-il avoir trop d'enthousiasme au cœur .^ Si l'aspiration de notre nature à la liberté est bonne, tout ce qu'elle pourra réaliser de liberté est bon. Si notre sensibilité ne vit que