PRÉFACE XV
d'aimer, il ne lui sera jamais offert un assez riche aliment d'amour. Foin d'une discipline qui se présenterait à ces énergies les plus précieuses de notre être comme un réfi'igérant de leur ardeur, comme un obstacle à leur spontanéité !
Mais telle n'est nullement la loi classique, la loi de la raison. Elle n'attente pas plus à l'ardeur et à l'intensité spontanée de l'imagination et du sentiment que l'armature légère dressée par l'horticulteur n'at tente à la vie de la plante grimpante qui s'y enroule. C'est grâce à ce soutien que la plante peut diriger sa tête vers le soleil nourricier au lieu de ramper à terre et d'étouffer dans ses replis sa propre croissance. Ainsi de la sensibilité et de l'imagination créatrice. Il y a pour elles une direction de lumière et de liberté où il leur est possible de trouver leur épanouissement, d'embrasser dans l'ordre et dans l'harmonie, un objet de plus en plus étendu, de recevoir toutes les impressions et les influences propres à les féconder. Et il y a des directions de confusion et de ténèbres qu'elles ne peuvent prendre sans se consumer vainement elles-mêmes, sans courir à leur propre épuisement et à leur stérilité. Le discernement de ces voies diverses n'a pas été révélé à l'homme « primitif ». Il a été acquis par une expérience qui est la plus précieuse de l'humanité et qui n'appartient pleinement qu'aux civilisations supérieures. Cette expérience est ce qui compose l'esprit classique et l'éducation classique a pour but de la communiquer.
LE liOMANTISME KIÎANCAIS
Elle a pour but de rendre instinctif — instinctif au génie de l'artiste et du poète, comme aux goûts, aux sentiments et à la pensée de l'honnête homme — le choix de cette bonne voie dont on pourrait dire qu'elle a des bornes sur les côtés, mais qu'elle n'en a pas , en avant, qu'elle n'a pas de terme et que nous y pouvons avancer à plein souffle sans y rencontrer ; d'autres limites que celles de nos forces. Nous n'y ; progresserons pas à l'infini, puisque notre nature n'est pas infinie. Cependant il n'y a pas d'inconvénients à énoncer que nous y tendons à l'infini, que nous aspirons en fait de beauté, de grandeur morale et de liberté à des réalisations infinies, si l'on admet que nous ne pouvons pas marcher à ces réalisations en n'importe quel sens, mais seulement par cette route déterminée et antique, aussi délicate à connaître que difficile à aborder et à pratiquer.
En marquant le véritable objet de la discipline classique, qui seule implique le respect des forces de la nature humaine et le souci de leur fécondité, j'indique à l'aide de quel sophisme (sophisme favorisé par le désordre des temps et les perturbations de la vie nationale) le romantisme abusa pendant un siècle une grande partie de l'élite française. Il spéculait lâchement sur les aspirations infinies de l'homme en les nourrissant de cette barbare et molle illusion qu'elles peuvent se contenter sans science et sans art et que toute règle les mutile ou les étouffe. Il les dirigeait sur des impasses où il mettait l'écriteau de
PRÉFACE XT!I
l'infini, l'annonçant tout proche, à portée de la main. Il dispensait l'inspiration du poète de tout effort pour se distribuer savamment et s'organiser et, par là, il la condamnait à retomber impuissante sur elle-même. Il dispensait le cœur de choix et de hiérarchie dans ses mouvements et, par là, il le vouait à des déceptions qui devaient le rendre l'ennemi de lui-même et lui faire dévorer sa propre substance.
Devant cette première effervescence de l'erreur romantique, la critique classique ne put que crier : « Casse-cou ! » C'est un avertissement que les hommes n'écoutent que quand ils ont le cou à moitié cassé. 11 fallait que, dans tous les domaines, l'expérience du romantisme fût faite. La démonstration de sa déraison ne pouvait être complètement efficace que lorsque serait acquise la constatation des impuissances oîi il conduit avec l'appât d'une fausse puissance et des misères qui sont l'envers réel de sa fausse richesse et de sa fausse splendeur. Il était nécessaire que les cœurs qui s'étaient enivrés de romantisme connussent, à la tristesse et à la mélancolie de leurs servitudes, le mensonge de la liberté trompeuse dont il les avait séduits. Il était nécessaire que les poètes eussent éprouvé combien, après un premier jet de lyrisme incandescent, mais peu inspiré de la nature, il tarissait les sources humaines de la poésie et épuisait la sève des arts. Il était nécessaire que les malheurs de la patrie eussent préparé à comprendre la folie d'une politique qu'il conseille.
tVIII LE ROMANTISME FnANÇAIS
Ces expériences étaient avancées quand mon livre est venu. Mais pour beaucoup elles étaient encore latentes. Il s'agissait de les tirer au jour, de les consommer et de les mener au terme en les formulant, en les expliquant avec toute la plénitude et la netteté possibles. C'est ce que j'ai essayé de faire pour ma petite part. Ce livre était attendu; il était écrit dans bien des esprits avant de naître. C'est pour cela qu'il a porté. Le faux soleil du romantisme s'éclipsait déjà. Il ne réchauffait plus. C'est pourquoi il n'y a pas eu de contre-partie puissante.
Cependant, discréditer le romantisme ne fut pas mon seul but. Dire que la nuit est la nuit ne servirait de rien si l'on n'}' projetait un filet de lumière. Le Romantisme français ne peut valoir quelque chose et mériter le regain de vie de cette nouvelle édition que s'il emprunte quelques rayons au soleil vrai, à ce soleil de la raison, de la civilisation et de la patrie française, source toujours régénératrice, principe d'inépuisable renouveau pour les cœurs et pour les esprits.
Paris, 4 juin 1919.