CHAPITRE V GÉNÉRALISATION
Tel est Rousseau. Notre but n'était pas de peindre un individu, mais de caractériser, d'après l'individu qui en a été le prophète et qui en a tiré sa gloire, cette corruption intégrale des hautes parties de la nature humaine, qu'on appelle Romantisme. Généralisons les résultats de nos analyses et appliquons aux attitudes de cette personnalité le vrai nom que leur donne la discipline intellectuelle et morale.
LA RUINE DE l'i.N'DIVIDU 7I
Au plus profond, la Peur, l'Orgueil cl la Volupté. La première, en faisant Iremljier le cœur, interdit à l'esp it la connaissance. Elle conseille la fuite des h m e . r>îais son hymen avec la volu})té enfante le mon le faux de la rêverie. De son union avecl'org^neil naît l'expédient vital de se faire accepter et admirer d .s hommes comme la victime d'une destinée supéri nire. Le personnalisme pur condamne à une personnalité factice.
Il faut à un acteur des thèmes, à un acteur social un thème antisocial. L'anxiété, que les succès du rôle n'éteignent pas dans les entrailles, s'accorde avec les exigences du rôle lui-même pour échauffer d'éloquence une malédiction stérile des conditions de la vie:
Mécontent de ton état présent par des raisons qui annoncent à la postérité malheureuse de plus grands niécontenlemenls encore, peul-êlre voudrais-tu pouvoir rétrograder; et ce senli ment doit faire l'éloge de tes premiers aïeux, la critique de tes contemporains et l'etlroi de ceux qui auraient le malheur de vivre après toi (i).
Ces plaintes ne vengeraient qu'à moitié une âme brouillée avec elle-môme, si à la noirceur du réel elle n'opposait un « monde idéal » (c'est le mot de Rousseau), Eden du passé ou de l'avenir, synthèse indéterminée de toutes les jouissances, sans mélange delabeur ni de peines. Le ciel chrétien est la « Surnature », on y entre au prix de la vertu et dans une autre existence. Le ciel romantique, c'est le mirage d'une terre et d'une humanité complaisantes à tous mes désirs. Les efforts de la dialectique romantique se dépensent
{i) Discours sur l'Origine de l'inégalité parmi les /tommes (Préambule).
à faire apparaître la réalité naturelle et sociale qui de toutes parts les ofïense et ne me laisse d'autre allernative que de sortir de moi-même ou de sombrer, comme chose artificielle et accidentelle qui aurait pu et dû ne pas être ; le paradis de nos vœux paresseux s'accrédite du même coup comme la « nature » vraie et légitime, On déplore que la matière soit pesante, le tig-re carnassier et que les bons sentiments coûtent. L'œuvre de Rousseau est la plus intempestive doléance dont voix d'homme eût jamais fatigué l'espace.
Elle exprime la bassesse de l'âme. Mais elle contient aussi une erreur de l'esprit, laquelle, chez Jean- Jacques, procède du senlimeut, tandis que, chez mille autres, il arrivera qu'elle vienne gâter la sensibilité en passant par l'intelligence. Cette erreur,c'est la méconnaissance d'un souverain principe de philosophie naturelle, qui nous avertit que plaisir et douleur, vertu et vice, sagesse et folie, justice et violence, généralement bien et mal, ne sont pas constitués d'éléments différents, mais des mêmes éléments, dont le premier terme exprime l'état de concordance et d'harmonie, le second, l'état d'inorganisation et de dérèglement. Principe d'où les métaphysiciens grecs aimaient tirer une explication universelle du monde, mais dont on peut dire tout au moins qu'il est étroitement engagé dans toute œuvre, dans toute tâche de l'activité humaine, si l'architecte qui, en équilibrant ensemble des pierres lourdes, les rend légères, l'honnête homme qui, en réglant ses penchants, en fait des vertus, le politique qui, en mesurant la satisfaction des ambitions particulières aux convenances de l'intérêt g^éné-
LA KUIA'E DE l'individu 73
rai, les transforme en forces sociales, ne font pas autre chose que composer l'ordre avec l'anarchie par hi hiérarchie. Polemos pater pantôn, tout s'eng-endre d'une g^uerre, disait le vieil Heraclite, de cette guerre féconde de l'énerg-ie artiste contre la déraison et la résistance spontanée des choses. Ce n'est qu'une donnée d'éternel bon sens. Mais il s'ensuit que la condition de l'homme sera éternellement une lutte, que tout objet des vœux humains s'achète et se paie par l'énergie, est sujet à la fortune, à la dissolution, que le malheur est impliqué dans les magnificences de la destinée. Conséquence qui, bien comprise, rectifie l'optimisme par la rudesse et le pessimisme par la confiance, dont il n'y a à tirer ni humilité, ni fierté, mais dont la vue salutaire est tout ce qu'il y a de plus empêché par les inspirations de la Peur.
Rousseau, comme s'il n'avait jamais vécu, rêve de jouissance et de souffrance, de félicité et d'infortune, de vertu et de vice, de justice et d'iniquité, comme d'essences pures et sans mélange, dont son sens intime, sans égard aux rapports extérieurs, serait rinfailllble pierre de touche. Horrible naïveté I II donne de faux noms à ses émotions et il juge de la qualité objecli' e des choses d'après ses émotions. « Tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal. » Il y a donc des sentiments purement bons, absolument et infiniment bons, bons en toute hypothèse et on peut s'y abandonner sans retenue; ils n'ont à composer avec rien. C'est la ruine des moeurs. Ce qui est bon en soi est divin. « Conscience I Immortelle et céleste voix! » C'est l'avilissement de la Reli-
•y^ LE ROMANTI'^ME FRANÇAIS
gion, Dieu mis en tiers dans Ions les mouvements auxquels il plaît au cœur de se laisser entraîner.
Art, Morale, Religion, Politique n'ont d'autre objet que de réaliser l'unité d'éléments et de forces contraires — stériles et destructeurs, tant que leur contradiction n'est pas subordonnée et vaincue. Cette réalisation c'est le bien, sous ses noms divers, de beau, d'honnête, de sage, de juste. Mais s'il y a une bonté, une vertu, une justice spontanées et primitives, ces disciplines ne sont pas seulement inutiles, elles sont l'artifice méchant qui empêche le paradis naturel de s'épanouir. La substance réelle d'un tel optimisme, c'est donc le nihilisme de l'esprit et du cœur. Nihilisme que Rousseau exerce en rongeur morose, qui après lui réclamera le laisser aller universel des choses humaines sous le nom de Liberté. C'est un beau cri que « liberté » entre les murs d'une prison ou sous le poing du conquérant. Mais quand le joug dont nous nous sentons oppressé n'est rien d'autre que la nature du réel, c'est le cri désolé d'une servitude qui s'accepte en se maudissant.