‹ Le romantisme françaisChapitre 14 sur 69 · OBJET ET DIVISION · texte numérisé non relu

OBJET ET DIVISION

Les préceptes d'éducation humaine les mieux éprouvés dégénèrent en routine, quand une autre autorité leur est attribuée que celle de rexpérience. Il peut être bon que des esprits négatifs, comme Montaigne ou même Rousseau, quelque inconstant ou mauvais modèle d'humanité qu'offrent leurs personnes, nous rappellent parfois que l'honnête homme ne se fabriqne pas mécaniquement. Cependant, je ne crois pas que la nature de l'honnête homme concède la moindre parcelle d'elle-même à la spontanéité pure. Qu'il y ait des règles à observer et beaucoup de précautions à prendre pour penser avec justesse, personne ne l'oserait nier, si beaucoup s'en moquent. Rousseau, qui ne pense qu'avec ses instincts, rend cet hommage à la discipline intellectuelle, d'affecter partout à l'excès la rigueur du raisonnement. Même aujourd'hui, après un siècle et demi de perversion romantique, il est aisé de faire convenir, texte en main, les plus gâtés, qu'un Michelet donne ses sensations pour des opinions et la forme grammaticale du jugement à de simples cris. En revanche, il y a peu de principes plus généralement obscurcis que celui qui affirme la nécessité d'une organisation des sentiments. Ce principe répond

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pourtant à l'ofiice primordial Je l'éducation, si la sensibilité est un facteur capital des attitudes de l'iiitellig^ence, et, si, par conséquent, la qualité de celles-ci dépend, dans une grande mesure, de la qualité de celle-là.

Pour un homme qui sent avec quelque force les événements spirituels, c'est un cruel malaise d'être divisé contre soi-même. Mais qu'une âme s'accorde avec elle-même dans toutes ses parties, c'est là un art et une fortune. Ni toutes les circonstances extérieures, ni surtout toutes les époques ne le favorisent. L'important, c'est de savoir la mag^nificeuce morale ou plutôt la vitale nécessité de l'unité en nous, et, si elle doit nous demeurer inaccessible, d'en ményger le bien à nos enfants. Je m'étonnerais, si aucune folie d'opinion pouvait étonner, d'entendre aujourd'hui glorifierlft contraire, louer qu'une conscience démente ses principes par ses sentiments, qualifier de noble et de généreuse telle passion qui, passée en acte, produirait des elFels absurdes et dégradants. On est, par exemple, monarchiste, comme Chateaubriand, et on avoue à la démocratie n'aimer qu'elle. On ne conteste pas la nécessité de la patrie ni des sacrifices individuels qu'elle impose, mais on a le cœur trop grand pour la préférer. On est un patricien de fait, soutenant de ses opinions elleclives le patriciat, n'en déclinant pas la fonction, et on s'accorde l'élégance morale d'être bourrelé par l'injustice des inégalités. ]1 y a une vertu émotionnelle parée de tous les honneurs et une vertu pratique dont on accepte les exigences eo la dédaigr.ant du haut de la première, L'oi-

LF.S SENTIMENTS P.OMAVTIQUES -^f)

Bcau qui souille son nid est l'emblème de cette morale par laquelle les forces conservatrices au xix* siècle ont si puissamment collaboré contre elles-mêmes avec la Révolution. Entre des passions conformes aux exigences objectives et des passions qui ne peuvent, en s'admirant, que déplorer leur inopportunité, ce sont celles-là qui sont saines et celles-ci perverties. Le sentiment pur, le sentiment g-ratuit, soutenu par lui seul et alimenté de sa seule substance, peut se croire sublime, il porte en soi l'abjection d'une versatilité infinie.

Je dis qu'une âme a des mœurs quand ses sentiments sont organisés en harmonie avec l'ordre nécessaire de la vie et de l'action, quand il règne entre eux une hiérarchie d'accord avec la hiérarchie des intérêts naturels et sociaux.

Je me propose d'étudier dans cette seconde partie la désorganisation des mœurs par le Romantisme, d'après les poètes et les livres romantiques qui nous offrent les plus magnifiques modèles de l'anarchie sentimentale et qui en épuisent le spectacle.

Dans une troisième partie, j'analyserai la désorganisation romantique de la faculté de penser. Ce fait se superpose étroitement au précédent et il est inévitable que les deux sujets débordent l'un sur l'autre en quelque mesure.

Cette division, que justifierait suffisamment une raison de méthode, est assez conforme à l'ordre historique. En i8i5,avec Senancour, Constant, Chateaubriand et M™^ de Staël, le désordre des sentiments a déjà trouvé de magnifiques et de complets interprètes.

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Par la suite, rien d'essentiel ne sera ajouté pour le fond. Il y aura surtout chang-ement (et abaissement) dans la forme poétiiiue et le ton. — C'est au contraire après i8i5 que s'affirme et se g-énéraiise le désordre idéologique pour arriver avec i83o à son plein éclat.

Rousseau demeure la source commune des deux courants et il faudra sans cesse remonter à lui.

La désorganisation des sentiments ou anarchie des mœurs (dans le sens tout psychologique que j'ai précisé) nous offrira à son tour le sujet de deux livres.

Je rencontre d'abord une classe d'esprits, qui, chastes, pour ainsi dire, dans la débauche, austères dans le dévergondage, ne retiennent de l'exemple de Rousseau que le principe de solitude. D'autres, pervertis au même idéal d'impossible jouissance, le poursuivront par l'abus des passions et ravageront toutes choses autour d'eux. Les premiers ne consument que leur propre vie et sont les amants de la chimère pure. Tout lettré a déjà nommé Senancour. Il s'agit de creuser sans illusions le cas lamentable de cet homme si distingué- Bien que le présent ouvrage se restreigne au romantisme en France, soucieux surtout de complète information psychologique, je montrerai dans le Faust de Goethe un témoin privilégié d'une autre forme essentielle du mènie mal.

LÎVRE PREMIER

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