DE LA PART DU ROMANTISME DANS LA POÉSIE DE LAMARTLNE
De Jean-Jacques Rousseau à M™* de Staël, les écrivains que je viens d'étudier sont généralement considérés par les historiens de la littérature comme les « précurseurs » du Romantisme. Je pense avoir montré que ces génies sans timidité n'ébauchent pas seulement, mais consomment, poussent à l'extrême les dispositions de sensibilité qu'il faut désigner par ce mot. Il appartiendra à la littérature de i83o, que l'usage et la tradition appellent proprement « romantique », d'achever cette révolution morale fo portant
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dans les idées un désordre correspondant à celui que nous venons d'observer dans les sentiments, et qu n'en sera, à vrai dire, que le prolongement intellectuel.
Entre l'avènement de cette littérature, que la date de i83o n'inaugure pas précisément, mais affirme avec un brusque éclat, et les retraites littéraires de Chateaubriand et de M°^« de Staël, se place la carrière poétique de Lamartine. Si soucieux que nous soyons de suivre, dans cette investigation psychologique d'une révolution de la nature humaine, l'ordre historique des manifestations successives qui en composeront le tableau complet, nos obligations demeurent fort distinctes de celles des historiens littéraires. Le génie de Lamartine, l'importance de son œuvre ne nous imposent pas de nous arrêter à lui, si, sans pouvoir certes être rangé parmi les antagonistes du courant romantique, il n'a d'autre part révélé ni développé aucun élément nouveau de la sensibilité romantique, si sa poésie n'est, par rapport aux thèmes de celte sensibilité qu'un écho merveilleusement musical.
Ni réacteur contre le romantisme, ni créateur d'un fief à lui dans l'empire romantique, oii serait donc l'originalité de ce grand poète ? Dans la réunion des deux dispositions d'âme et des deux directions de pensée les plus contraires entre elles : d'une part, la sensibilité romantique, telle que je viens d'en analyser es affections et tendances constitutives ; d'autre part, ce que j'appellerai la grande ingénuité homérique. Oui, il me semble que Lamartine, destiné par les plus nobles et les plus heureuses [)arlies de son naturel à Be ranger dans la lignée de ceux dont un ancien sco-
liaste disait « Gloire aux seuls homérides ! », de ces poètes qui chantent le vrai et l'éternel de la nature et de l'existence humaine, Homère lui-même, V'irg^ile, Goethe, Mistral, il me semble, dis-je, que Lamartine a été à demi dissipé et gâté, jeté dans le vain et dans le faux, par l'influence des sent me ils et des passions qui triomphaient depuis Jean-Jacques dans la plus illustre portion de la littérature française.
Le poète qui, en 1819,3 l'aurore de sa célébrité, mais à l'apogée de son talent, écrivait ces vers :
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie. Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ; Et moi je suis semblable à la feuille flétrie : Emportez-moi comme elle, orageux aquilons I
ce poète n'était peut-être pas René; mais il en avait profondément subi la séduction, qui ne laisse complè tement intacte aucune des parties d'un cœur ou d'un esprit où elle a pénétré, qui ne laisse aucune place à la parfaite pureté du naturel dans le sentiment et la notion de la vie. Et ce n'est pas seulement Chateaubriand,c'est Rousseau, c'est Senancour, qui ont coulé de bonne heure, pour n'en jamais sortir, dans les veines de Lamartine. Toutes les chimères, toutes les nostalgies de la passion et de l'imagination, auxquelles ces maîtres ont fait un haut sort poétique et que nous avons relevées, nous les trouvons dans son œuvre et dans sa carrière publique, interposant un voile fallacieux et brillant entre sa [)ensée ou sa volonté elles réalités, brouillant l'une avec la vision vraie des choses et l'autre avec les conditions objectives de l'action.
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Elégiaque qu'on appelietail volontiers divin, nul n'avait jamais chanté avec tant de suavité et d'Iiar monie le mol enthousiasme de la volupté, la mélancolie de l'espérance, les délicieuses langueurs du souvenir et du rêve amoureux, ni tout ce que la beauté de la nuit, le silence de la terre et le murmure des flots ajoutent d'émotion à l'amour. Mais quand il s'est agi de peindre l'amour lui-même, l'amour au naturel, en dehors de ce halo musical, de cette capiteuse atmosphère de jasmin et d'oranger, l'amour tel que l'éprouve non pas un poète célèbre, mais un sincère cœur de femme, le frémissement de la flèche d'Eros dans la chair, n'a-t il pas été, je le demande, un peintre bien pâle ou bien faux ? Pâle dans Grasiella^oix tout ce qui est (qu'on me passe ces expressions barbares) subjectivité ou ambiance, ej^l admirable en soi, mais où la Graziella elle-même, c'est-à-dire la passion, les éléments de pure nature auxquels un Mérimée eut sacrifié tout le reste, est bien faiblement senti et rendu. Faux, quintessencié, prétentieux dans ce Raphaël dont la Julie, terrible phraseuse qui « élève Tamour au-dessus de l'abjecte nature des sensations vulgaires, à la hauteur d'une pensée pure », qui, jusque-là disciple d'Holbach, trouve dans les beaux yeux et les beaux cheveux de son jeune amant, la preuve de l'existence de « Dieu », mériterait qu'on lui fredonnât les plus vifs couplets de Parny.
Tout comme chez Chateaubriand, n'arrive-t-il pas chez Lamartine qu'une certaine inspiration trop envanissanle de volupté et aussi une sorte de narcissisme lavi mêlent à l'expression de sentiments humains
autres que l'amour et qui exigent pour des raisniig plus délicates encore la vérité, des touches peu séantes? Ne voit-on pas dans les Confidences, dans Joceli/Rj un fils détailler avec une désobligeante insistance, avec une trop caressante science de pinceau, la beauté de sa mère ? Un fils ne peut s'empêcher d'apercevoir, de ressentir, dirai-je même, que sa mère est ûelle : mais que ce sentiment se fonde dans celui d'une douce influence générale et ne constitue pas un élément séparé !
Comme Chateaubriand encore, mais surtout comme Rousseau, et pour des raisons psychologiques assez semblables, Lamartine ne s'est-il pas montré toujours impuissant à peindre un caractère ? Ses personnages romanesques ou historiques sont de véritables chaos d'impossibilités morales. Analysant lui-même avec beaucoup de perspicacité, dans une page de Raphaël, 1 les contradictions du caractère prêté à M""* de Wareng par l'auteur des Co'ifessions, il en est si déconcerté qu'il les attribue à un « mystère dans la main égarée du poète ». Mais ce mystère, c'est-à-dire l'avis de soa oropre caprice substitué à celui de la nature, égare sa main aussi; et, par exemple, le portrait de Brissot dans l'Histoire des Girondins n'est pas plus absurde que tous les autres portraits de Lamartine. Brissot « a traîné sa misère et sa vanité au milieu de Paris et de Londres, dans ces sentines d'infamies où pullulent les aventuriers et les pamphlétaires ». Il en est sorti «un intrigant » et « souillé ». Il a « rambitk.">n d'un korame impatient avec l'indécision d'un homme qui flaire le vent »; il « flatte l'avenir en allant plus vile
que le pas même des factions. » Eh bien ! ce même personnage dans la même page rebondit de son cloaque jusqu'au ciel : il a « foi à la liberté, à la vérité, à la vertu »et « dans l'âme ce dévouement sans réserve à l'humanité, qui est la charité des philosophes ».
Comme chez Rousseau et M'"' de Slaël. le sentiment relig-ieux n'est-il pas, souvent du moins, chez Lamartine, chose assez trouble, assez mêlée aux vapeurs des sens et de l'imagination physique ? Ne lui arrive-t-il pas de prendre pour spiritualisme et platonisme un sensualisme infiniment et vaguement épandu?
Enfin, s'il fallait résumer d'un seul mot, ramener à un unique principe ces diverses manifestations de l'imprégnation romantique de Lamartine, je dirais : paresse, paresse glorieuse et magnifique, paresse enivrée, si l'on veut, mais qui, en tout cas, a condamné à un demi-avortement ce beau génie. Les plus riches facultés naturelles ont besoin, pour produire œuvre viable, d'une culture. El qu'est-ce que la culture des facultés, sinon la méditation et l'approfondissement des réalités? Le romantisme systématise, glorifie, divinise l'abandon au pur subjectivisme. Or, même un ange ne saurait confier son esprit aux conseils de la pure subjectivité, sans devenir un esprit faux, puisqu'il n'y a rien d'angélique en ce monde. La Muse de Lamartine n'aime pas qu'elle-même (je vais le dire; ; mais elle s'aime trop; elle aime trop certaine mélodie, certain tissu d'or et d'azur qui se déroulent de son sein comme par miracle. Volontiers, elle se persuade d'avoir peint les êtres et les choses,
quand, d'un mouvemenl dont le néj^ligfé peut avoir bien de la mag-nificence et de la grâce, elle les en a drapés. Il y a là le principe d'une continuelle illusion et l'on arrive bientôt, avec ce procédé, à prendre pour la force de l'expression la prodig'alité des moyens d'expression. Il est nécessaire que l'imagination d'un artisie, pour s'égaler aux amples et bauts sujets, porte et balance en elle cette richesse d'éléments colorés et sonores, de mouvements émotionnels. Mais que ces éléments intérieurs, émanés des nerfs et du sang- ou recueillis sans cesse du plus exquis de la perception sensible et morale, soient affectés à des constructions où l'artiste observe profondément les lois mêmes selon lesquelles la nature compose les réalités! Que la sensibilité et la passion poétiques mettent dans le vrai cette « délectation » dont parle Poussin, sans laquelle il n'y a pas d'art. Qu'elles ne se proposent pas elles mêmes direclenient et à flots à la délectation! Plus savoureuse et capiteuse à 1 impression première que la « sobriété « de nos vieux classiques, la volupté ne tarderait pas alors à se détruire elle-même.
Oui, quand j'ouvre les Harmonies, les Recueillements^ Jocelyn, Raphaël^ la Chute d'un ange, les Girondins, la « splendeur du faux » et ses fatigantes délices me gâtent à tout instant d'authentiques beautés. Je suis très sûr que tous les admirateurs de Lamartine éprouvent le même combat entre l'agacement et le charme. Mais quand je pense au poète, un peu loin de la lecture, quand je pense, non à tel ou tel outrage, telle ou telle conception de Lamartine, mais à
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Lamartine, pourquoi en reçois-je une impression toute contraire ? En lui aussi, je crois sentir le grand et serein naturel des classiques, une sensibilité ample et pure, une abondante faculté d'amour sans caprice, une âme de lumière qui ne porte en elle aucun secret et honteux intérêt à troubler le sincère reflet des choses, à en fêler la répercussion, « transparente enfin, comme elle dit elle-même, à toute la beauté « éparse dans les œuvres de Dieu. » C'est là un Lamartine natif qui n'a pas donné ses fruits, puisque en fait il étale, il a été étalant de plus en plus les défauts opposés à ces vertus. Mais quels beaux vestig-es il en subsiste !
Tout d'abord l'ampleur même, la suave et majestueuse lucidité des premières élégies de Lamartine (ses seules œuvres pures) sont, dans le genre en lui-même le moins homérique, quelque chose d'homérique. Repris par lui, les plus anciens lieux communs du sentiment, — du sentiment, non immédiat et aux prises avec l'objet, mais déjà rêveur, et à certaine distance de l'objet — s'enrichissent de consonnances qui semblaient avoir dormi jusque là, et cependant d'une facilité divine. Des chants comme le Lac, Ischia, le Golfe de Baïa, à Eluire, sont tirés d'une corde éternelle d'où tombent, une à une, et chacune achevant toute sa vibration avant qu'une autre suive, des notes éternelles. Ou ce sont, si l'on veut, des ondes qui se pressent et se multiplient, jusqu'à couvrir bientôt toute l'étendue, mais sans confusion et gardant chacisne, sous l'œil ravi, la glorieuse douceur de ses reflets propres : créations dont on conçoit que les beaux gol-
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fes siciliens forment le cadre favori, car elles participent du mouvement et de l'immobilité.
Mais cette pureté de naturel, Lamartine ne l'a pb i portée seulement dans la peinture de l'ég^oïste volupté juvénile. Pendant que le romantisme « égarait sa main » comme peintre des passions et des caractères, comme historien et homme politique, les thèmes antiques et familiers delà commune existence domestique et sociale, la maison, la famille, le villag-e, le travail, les tombes, la relig^ion lui parlaient poétiquement. Après le violon de Naples et de Sorrenle, il écoutait, de sa tour de Milly,la cloche qui sonne la naissance, les fêtes et la mort. Dans la Lettre préface des Recueillements il délimite avec la plus belle grâce le domaine intérieur où il se réfugiait aux vacances et où le siècle ne pénétrait pas. Des fragments tels que les Laboureurs dans Jocelyn, les pages consacrées à la vie des pêcheurs napolitains dans Graziella, à l'enfance ou à la jeunesse du poète lui-même dans Milly ou la Terre natale, la Cloche du Village, la Vigne et la maison, et tant d'autres morceaux sur ces objets agrestes, sur ces circonstances élémentaires et universellement touchantes de la vie humaine qui ne passent pas, quand tout passe, ou qui renaissent toujours, n'appartiennent-ils pas à cette poésie dont l'Odyssée est, en quelque sorte, la « somme » et qui a produit dans l'époque moderne (si peu propice) Hermann et Dorothée, Mireille, le Poème du Rhône ? Si jusque dans ces pages 1* « homéride » se dégage suffisamment du romantique, si les feux du caprice, les éclairs aventureux d'une improvisation impatiente ne se substituent pas souvent à la loyale
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et limpide lumière des choses, il appartient au critique litlérairc d'opérer ce délicat départ. Mais l'hariiionieuse et sereine impression d'ensemble subsi-le en dépit de lant de taches si bien faites pour l'éclipser. Le b(*au naturel de Lamartine perce à travers toutes ses erreurs. Sans insister davantage sur un jugement dont je ne prétends avoir qu'effleuré les motifs, j'en ai dit assez, je suppose, pour faire admettre l'inutilité d'une étude particulière de Lamartine dans un ouvrag-e quia pour but de définir et d'épuiser l'essence du roniaiitisine*