INTRODUCTION
CARACTÈRE GÉNÉRAL DU ROMANTISME DEPUIS i83o
La division d'une analyse du romantisme en deux parties (sentiments idées) a été justifiée précédemment par une convenance de méthode. Elle offre en outre, ajoulais-je, cet avantage de correspondre à peu près à la succession historique des manifestations du romantisme. Après Rousseau, Senancour, Constant, M"'* de Staël, Chateaubriand, le Romantisme a dit son dernier mol, le plus vif, le plus pathétique, le plus exaspéré, en fait de désordre sentimental. Ni le Sainte- Beuve de Joseph Delorme et de Volupté, ni le Vigny de Stello, ni le Musset de Rolla et de la Confession-, De nous ménageraient, après de telles explorations, de découvertes essentielles dans le domaine du cœur. Rêves téméraires de félicité, crainte de la vie réelle, pratique ou nostalgie de la solitude, idolâtrie de la passion, orgueil de la passion, instabilité féminine, culture du caprice, tels sont les égarements où s'épuisent, à la fois par penchant et par système, ces troubles jeunesses. Sainte-Beuve, le plus sincère et le plus secret de tous, de beaucoup le plus intéressant par sa personne, c'est à la fois Senancour, Constant et le
Chateaubriand de Combour^^, mais un Senancour beaucoup moins innocent, un Constant aussi désolé, mais d'une désolation plus chantante, et se séduisant à son propre l/risme, un Chateaubriand bourgeois, timide et comme meurtri.
Mon ami, mon ami, que puis-je vous dire?... En ce moment et plus tard encore, ce sera perpétuellement de même une vie monotone et subtile, des pages l)lanohes, des jours vides, des intervalles immenses pour des riens, des attentes dévorantes et si longues qu'elles finiraient par rendre stupide ; peu d'actes, des sentiments sans fin... Ainsi j'ai vécu : ainsi vont les années fécondes. J'ai peu vu directement, peu pratiqué, je n'ai rien entamé en plein; mais j'ai côtoyé par les principaux endroits un certain nombre d'existences; et la mienne propre, je l'ai côtoyée, plutôt que traversée et remplie (i)...
N'est-ce pas, avec une lucidité de diagnostic dont Senancour n'a pas tout à fait le courage, le mal d'Obermann?
Et les confessions suivantes, à une certaine palpitation du style près, ne semblent-elles pas sorties de la bouche d'Adolphe :
Lorsque, après les premières secousses... je rentrai en moi-même pour me sonder et m'examiner, il se trouva que ma disposition intérieure s'était défaite tonte seule..., mon éternelle pensée d'esclave qui veut fuir m'était revenue (2).
C'était toujours la même façon ruineuse de pousser à bout au dedans, de pourrir presque en moi la pensée avant l'acte, d'amonceler mille ferments mortels avant de rien produire (3).
il) Volupté, éd. Charpealier, p. b^ 3) Ibtd., p. 1 16.
i3) /bid., p. 133.
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La tentative de passion avorta (i).
Facilité abusive! versatilité mortelle à toute foi et au véritable amour! L'âme humaine, sujette à cette fatale habitude, au lieu d'être un foyer persistant et vivant, devient bientôt comme une machine ingénieuse qui s'électrise contrairement en un rien de temps, au gré des circonstances diverses. Le centre, à force de vojag-er d'un pôle à l'autre, n'existe plus nulle part. . . Notre personne morale se réduit à n'être qu'un composé délié de courants et de fluides, un amas mobile et tournoyant, une scène commode à mille jeux, espèce de nature, je ne dis pas hypocrite, mais toujours à demi sincère et toujours vaine (2).
Est-il besoin de dire que, pour en arriver à une telle incapacité de se prendre à rien, celte âme a dû fatiguer son adolescence à construire iinaginairetnenl le bonheur, et s'habituer à prendre les prodig'alilés de la rêverie pour les promesses de la réalité? Mais Joseph Delorme, fils d'un petit médecin de province, « élevé au bruit des miracles de l'Empire, amoureux de la splendeur militaire », ne voit pas, comme l'impérieux et fastueux René, une Armide, une reine au faîte des splendeurs de ce monde, venir le chercher « à minuit, au travers desjardins d'oraug-ers, dans les galeries d'un palais baigné des flots de la mer, au rivage embaumé de Naples et de Messine. » Ses fantômes sont plus modestes.
Il lui semblait que sur un balcon pavoisé, derrière une jalousie entr'ouverte, quelque forme ravissante de jeune fille a demi voilée, quelque longue et gracieuse figure eu blanc
(i) Volupté, p aa8.
(2j Jbid., p. laô.
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se penchait d'en haut pour saluer le vainqueur au passage et pour lui sourire (i).
Et ces délires de jeune provincial, il ne les poursuit pas sur l'étendue de la lande bretonne, mais « le long d'un petit sentier (2) ».
Parla sensibilité, les romantiques de i83o ne sont donc à l'égard de leurs illustres prédécesseurs que des héritiers. Aussi l'objet de notre investigation, jusqu'ici appliquée à des sentiments, va-t-il changer jusqu'à un certain point de nature. Le Romantisme, comme désordre sentimental, nous a manifesté toute son essence, livré tous ses témoignages. Nous n'avons plus à attendre que des redites. Comment se fait-il que la période où nous arrivons et qui nous paraît correspondre à l'épuisement du Romantisme, soit celle à laquelle l'opinion commune et l'usage historique en réservent le nom?
C'est que le Romantisme ne s'est vulgarisé qu'alors et que le mot n'a revêtu la chose, depuis longtemps existante et déterminée, qu'au moment où la chose elle-même, devenue vulgaire, a commencé de pénétrer par tous les canaux de la littérature et de l'art dans l'âme de la société française. Il s'est trouvé qu'une ardente génération, extraordinairemenl riche en talents, avide d'un renouvellement intellectuel et esthétique, n'a su ou pu voir la sénilité et la mort que dans les survivances, elïeclivement languissantes, de l'esprit encyclopédique en philosophie, de la forme
(i) Vie de Joseph Z)tf/or/n« ^ Poésies complètes de Sainte-Beuve, éd. tharpPNiier, p. 7.) (a) laid.
classique dans les lettres, et s'est imag^iné de boire la jeunesse et la vie dans la coupe de Rousseau, de Senancour , de M™^ de Slaël et de Chateaubriand. Le romantisme français n'avait guère été jusque-là que l'allitude de quelques individualités poétiques hautement curieuses, mais isolées, plus soucieuses de s'offrir en spectacle au public ou à elles-mêmes que de former école (ce (jui leur eût donné des semblables) et dont l'œuvre entière garde un caractère autobiographique. Il devient ou est violemment sollicité à devenir (car un tel résultat est le contradictoire, l'impossible) système, programme, centre de ralliement des esprits. Il s'évertue à fournir des idées à la philosophie, une philosophie à l'histoire, des sujets, des caractères, une psychologie au drame et au roman, une doctrine à l'estiiétique. Des écrivains du naturel le moins romantique possible, Victor Hugo, G. Sand, jusqu'au bon Dumas, sont entraînés dans ce mouvement et ajoutent à la maladie toute la puissance de leur santé. C'est donc du nom d'explosion ou de tumulte romantique qu'il faudrait appeler la courte époque d'histoire littéraire désignée couramment comme celle du Romantisme. Elle achevée, il poursuivra, sous d'autres aspects, à travers le siècle, son cours dissolvant.
Cependant le romantisme, n'ayant pour tout fond que les éternelles défaites infligées par la commune expérience de la vie aux aspirations indépendantes d'un individu qui se prend lui-même pour une fin et pour un tout, seml)le ne pouvoir s'exprimer que sous la forme, avouée ou dissimulée, de l'élégie
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It de la confidence. Comment ce thème aussi mono- X)ue qu'inépuisable pouirait-il alimenter des genres littéraires qui ont pour objet la peinture de l'humanité! Celte contradiction ori^inill frappût de mort la littérature romantique. Ce sujet fut l'unique sujet de ses poèmes, de ses drames et de ses romans. Elle se travailla à le multiplier et le varier, à l'ag-randir en le dég-uisant sous mille masques. Mais il eût fallu en sortir, s'arracher à la tyrannie, à la petitesse, à la langueur et aux impuissances du Moi, On voulut égaler ses conceptions et ses sentiments aux proportions et au contenu de l'Humanité, de la Société, de la Civilisation, de l'Histoire, de la Nature. Et on commençait par s'en retrancher en quelque sorte; on n'apercevait l'Humanité, la Société, la Civilisation, l'Histoire et Dieu lui-même, on n'en recevait plus les rayons, que par la fenêtre misérable de l'égoïsme. Il semblait que l'univers se donnât tout entier à lire et à sonder dans les réactions capricieuses d'une sensibilité individuelle. Chacun cherchaiten soi-même l'alpha et l'oméga de^tont. C'était renoncer superbement à l'observation et fermer l'intelligence à la réalité, tout en gardant la prétention de penser et de faire vrai, profond et grand. De là, la création imaginaire d'une réalité illusoire et fantastique, une inlassable génération d'inventions philosophiques, politiques, psychologiques, esthétiques et morales qui simulent la grandeur par l'extraordinaire, la profondeur par l'audace de la bizarrerie, la vérité par la complication forcée; inventions creuses et de pur artifice, pour qui les prend telles quelles,
et sans cnercher plus loin, mais au fond desquelles l'analyse retrouve toujours quelque chose de réel, un fait, la sédition aveugle de l'individu. Dépouillez-les de leur fantasmagorie, percez-en la comédie. Elles répètent invariablement ; Moi et Moi.
L'originalité du romantisme de i83o consiste dans ce furieux travail, dans cet enfantement frénétique d'idées fausses. La corde de la Nostalgie, de la vaine Espérance, de la Plainte, de la Désillusion, ne rendait plus que des sons étouffés. L'individualisme sentimental, ayant déroulé jusqu'au bout sa monodie, ne s'exprima plus directement, mais souleva un monde de théories et de déclamations générales qui portaient à la société la malédiction et la vengeance, non plus d'un moi, mais de tous les moi insatiables et déçus. Cette transposition, qui était en même temps une prolification, était nécessaire précisément pour vulgariser le romantisme. Sous cette forme, il fut possible de communier en lui à des natures aussi saines que Sand et Hugo, mieux faites pour goûter copieusement la vie que pour s'en désoler. Peu aptes à se disséquer et à gémir, ils trouvèrent à déployer leur puissance dans le développement des idées révolutionnaires et les jeux d'une imagination sans contrôle.
A. la vérité, les thèses romantiques n'étaient pas en i83o quelque chose de neuf. Sentiments et idées, le romantisme s'était épanoui chez Rousseau sous ces deux formes. Théodicée, religion, philosophie de l'histoire, politique, morale, psychologie, il avait tout refondu et corrompu, selon son bon plaisir. Mais s'il ne cessa pas de garder ses fidèles comme homme de
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sentiment, les terribles réalités révolutionnaires et contre-révolutionnaires avaient porté de rudes coups à son empire d'idéologue. Chateaubriand, à ce titre, le méprise. Constant, subversif surtout par son naïurel, ne donne pas dans sa mythologie préhistorique et sociale. Et le triste Senancour,à peine dans sa solitude en murmure-t-il un timide écho. M™' de Staël avait mis la religion, la métaphysique et la morale de moitié dans les affaires de cœurde Delphine etde Corinne. Mais ces romans lourds, infinis, suisses, illisibles à Paris, étaient à refaire. George Sand s'en chargera. Ainsi les ihèses romantiques, méchanceté de la civilisation, antinomie radicale de la société etde l'individu, absurdité des lois et des mœurs, légitimité en toute hypothèse et divinité de la passion, droit au bonheur, possibilité naturelle de félicité artificiellement entravée par les institutions, toutes ces vieilleries retrouvaient presque la vertu de l'inédit. Il ne s'agissait que de les rajeunir d'une flamme nouvelle, d'ajouter au Discours sur l'origine de V Inégalité la chair et le sang de René^ et tout ce qui se balançait de couleurs et de rythmes dans les génies d'une jeune et très riche génération. Il fallait refaire ce pénible traité en drames, en romans, en poèmes, en ouvrages historiques, en varier à l'infini l'application, en épuiser les conséquences, lui donner mille voix.
Les conceptions romantiques, comme elles font le principal et le plus original de la liltérature romantique, depuis les années qui précèdent i83o, constitueront donc l'objet de notre étude dans cette troisième partie
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Si ces conccjjlious se foudeiil toutes dans une conception unique qui est une sorte d'abîme : l'apothéose de l'Individu, si elles résolvent tous les problèmes pratiques et théoriques qui touchent l'homme, en faveur d'une même fantaisie et selon un même décret primordial d'émancipation individuelle, c'est-à-dire suppriment ces problèmes, il y aurait quelque duperie à appliquer à leur étude la division méthodique qui conviendrait à un système d'idées objectivement et consciencieusement formées et enchaînées, à analyser séparément romantisme en leligion, romantisme en philosophie, en morale, en politique, en esthétique. D'autre part, c'est surtout dans IVnalyse de la confusion qu'il faudrait être clair. Si nous ne pouvons disling-uer par la nature des desseins qu'ils se proposent, par les parties ou les aspects de la réalité qu'ils considèrent, non plus que par leur méthode, le philosophe et le poète, le théoricien et l'artiste romantiques, si le même mélange indiscernable de raisonnement, d'imagination et de passion leur sert à tous de pensée, si conséquemment ils habitent tous la même région chaotique, du moins se peuvent-ils catégoriser ! par la forme extérieure de leurs travaux et leurs professions littéraires. Nous mettrons d'un côté la littérature proprement dite, de l'autre, la politique et la philosophie. La première nous montrera la nature humaine, la morale et l'art selon la conception romantique. Les autres nous feront voir le romantisme en travail de bouleverser les idées sur le passé, le présent et l'avenir des sociétés humaines. De là la matière de chacun des deux livres suivants. On aperçoit com-
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meut le second nous mettra en présence des rapports directs du romantisme avec la Révolution.
Mais cette division ne se recommande pas seulement par un intérêt de clarté. Si le romantisme est une « essence » déterminée, il ne s'ensuit pas qu'un esprit pénétré par lui le doive être complètement et dans toutes ses parties. Or la condition d'un homme à intentions théoriques et doctrinales, professeur ou apôtre, qui fait métier d'enseigner, de convaincre ou de vaticiner, comme Quinet, Michelet ou Pierre Leroux, nous paraît à cet égard bien plus désavantag-euse que celle d'un poète, d'un romancier, d'un artiste. Il est bien peu à prévoir que le premier, si l'Esprit Saint l'a visité une fois sous les espèces de quelque absurdité fondamentale, écrive jamais une page raisonnable, parce que la justesse d'une seule théorie tient à l'ordre de toute l'intelligence. Au contraire, l'artiste fût-il asservi aux idées générales les plus ténébreuses, peut, esprit plus mobile et plus aisé, retrouver, sous l'influence persuasive de la nature, des jours de liberté et de lucidité. Sa nature, trop réceptive pour être entêtée, et à qui l'air porte de toutes parts les semences fécondantes, accueille le mauvais et le bon. Si le mauvais, le faux flotte en grandes masses dans l'atmosphère d'une époque, il lui faudrait certes pour faire le nécessaire triage des inspirations, l'autonomie critique si exceptionnelle de Gœthe. La vérité, la vie, les antiques émotions et passions de l'homme, les vieilles lois du monde, n'en demeurent pas moins là, inspiratrices qui disputent aux thèmes ardents mais factices, d'une génération à demi-deshu-
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manisée par d'orgueilleuses cliimères, son âme aisémetil imprégnée. C'est un plaisir, par exemple, pour l'homme de goût de chercher jusque dans les romans les plus forcés de la période romantique de G. Sand, dans Jacques^ dans André, dans Indiana^ dans cet absurde et merveilleux Leone Leoni, les parties d'humanité vraie, de finesse, de fantaisie heureuse, de beauté, que les bonnes fortunes d'une intelligence claire et d'une imagination fraîche soustraient à la frénésie et à la manie. Toute l'œuvre de Hugo est à lire avec cette méthode de discernement perpétuel dont nous ne pouvons qu'indiquer ici le principe.