‹ Le romantisme françaisChapitre 27 sur 69 · THÉORIE DE L'EMPHASE ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

THÉORIE DE L'EMPHASE ROMANTIQUE

Une littérature qui avait pour fond intellectuel d* telles absurdités, pour fond moral de telles misères, et qui enivra la jeunesse, devait être extraordinairement pourvue en moyens de faire illusiort. C'est sa caractéristique. L'esprit de la littérature romantique esl un très petit esprit. Ses apparences simulent une grande et débordante inspiration. C'est une littérature mort-née (car l'art ne se rajeunit que par le dedans,

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par la vërît^ des conceptions et le naturel des senfitiienls) et elle vient au monde dans je ne sais quel tourbillon de vitalité folle. Assurément ce masque, si conlradicloire qu'il fût à son visag-e vrai, ne lui a pas été composé par un froid artifice de littérateurs puisant tranquillement dans l'arsenal des grands mots. Ils n'auraient trompé personne. Il a fallu que les poètes romantiques se trompassent eux-mêmes, éprouvassent eux-mêmes le vertig-e, qu'ils eussent comrrve un génie particulier de s'abuser, de s'étourdir, sur la qualité et la portée de leurs idées et d'en recevoir des émotions tout à fait disproportionnées à ce que ces idées contiennent réellement. Ce génie, qu'on me permette de l'apfjeler le Génie ou la Muse de l'Eniphase.

On entend bien que l'Emphase romantique est d'une espèce fort distincte. Elle consiste dans un désordre de la pensée elle-même. Du moins, l'abus de moyens verbaux procède-t-il chez les romantiques d'une exaltation vraiment ressentie. C'est cette exaltation qui est emphatique par rapport à la petitesse ou l'indignité des objets auxquels elle s'attache et qu'elle revêt d'une importance ou d'une sublimité menteuses. L'esprit romantique a une irrépressible tendance à s'émerveiller, s'extasier, s'indigner, s'épouvanter, qui regarde peu à la qualité des occasions, et d'où il tire, sur tout propos, une inépuisable disponibilité depathéti(|ue.

Comment expliquer une telle disposition, singulier alliage de mimique et de sincérité?

Un adulte entre dans la vie plein de chimères dictées par les désirs de son cœur. Les plus banales expériences vont lui causer des stupéfactions et des

d«*replîons loiit à f;iit déconcerlantos au reî^ard d'un jii;;;^ernenl el d'une sensibilité tant soit peu p;trnunis. Si cet homme est Of^u 'illfux, sans coura^"e et poète, s'il trouve un auditoire blasé et badaud pour accueillir sans huées répanchement public de ses trag^iques découvertes, il persistera à revendiquer contre les réalités le droit de son rêve, à ne les jug-er et estimer qu'à la lueur de celui-ci. C'est riiisloire de Jean-Jacques Rousseau. Il aborde la société convaincu que les hommes sont bons, c'est-à-dire que le bonheur de Jean-Jacques est leur princi[)ale affaire. Tout ce qui lui fait constater qu'il en est autrement est pour lui un Himalaya d'im[)révu et de scauvlale. Ses aventures deviennent le drame de la niali<'e liumaine et de la perversité sociale ; ses attendrissements, de sublimes inspirations de la vertu. Il fait d'un Irou un abîme et les plus simples mouvements de son âme l'étonnent au point de lui persuader qu'elle est la plus étonnante de son temps et de tous les temps. On connaissait avant lui la « pompe », c'est-à-dire l'elFort purement verbal d'un écrivain ou d'un orateur pour parler grandement de grandes choses qui ne l'émeuvent pas du tout. Dans cette dis[)osition naturelle et cultivée à s'abandonner, à propos des [dus chélifs objets, à d'extrêmes états d'émotion et de saisissement, il y avait le levain d'un genre de pathos tout nouveau dans la littérature française.

Chateaubriand fut avec Jean-Jacques, mais d'une antre manière, le grand maître de 1 Emphase romantique. Parfaitement supérieur aux fades et viles illusions de son prédécesseur, clairvoyant, froid et désa-

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busé jusqu'à l'excès dans ses jugements parlés et sa philosophie du coin du feu, la nature, l'histoire et riiumaiiilé se montraient à lui, dès qu'il prenait la plume, sur un théâtre éclatant dont il était le principal personnage. A la splendeur trop continue que les objets reçoivent de son imagination d'artiste sans sobriété, s'ajoute le véritable émerveillement qu'il éprouve de les avoir, lui Chateaubriand, contemplés, conçus ou rêvés. Cette circonstance relève la splendeur des plus éclatants; mais elle rehausse parfois jusqu'au grandiose les plus futiles.

En héritant du chimérique optimisme de Rousseau et de l'égotisme de Chateaubriand, les romantiques de i83o héritaient de l'erreur d'optique générale qui produit l'emphase. Mais en outre, l'emphase prestigieuse dont ces maîtres avaient prodigué l'exemple, tendait à susciter et à porter au comble chez leurs disciples la disposition emphatique. L'éloquence de la Nouvelle Héloïse et de René^ cette diction exaltée, toujours étrangère aux régions tempérées, toujours montée au plus haut ton, se proposait par elle-même à l'émulation des écrivains. La prise violente et irrésistible qu'elle donne sur l'âme et même les nerfs du lecteur les entraînait à une sorte de surenchère. Il leur était impossible de rivaliser avec elle sans se mettre intérieurement à son ton. Elle les faisait pareils à elle par l'habitude de leur esprit, comme aussi le goût ardent qu'ils lui vouaient devait éteindre chez eux celles des exigences intellectuelles et esthétiques qu'elle sacrifie, et qui se rapportent à la justesse, à la vérité et au naturel.

Sans doute, c'est le propre du génie poétique que de ressentir avec plus de puissance, d'apercevoir dans une plus vive lumière que nous, simples mortels, tout ce qui appartient à la nature et à la destinée humaine. Les innombrables images de la vie se rajeunissent et s'enflamment au contact d'nne âme et d'une imagination supérieurement émues de tout ce qui est fait pour émouvoir l'homm -. L'émotion romantique procède d'une autre source, elle est d'une autre qualité. Elle naît de l'iilusion d'un certain rapport extraor dinaire, inouï, jamais vu, que le poète croit exister ou auquel il s'excite à croire entre les conditions de l'existence et lui-même. Jean-Jacques pensait ainsi au sujet de Jean-Jacques. En i83o, ce fut toute une génération qui s'attribua cette position exceptionnelle et étourdissante dans l'humanité et dans l'univers et les fit dater moralement de soi. (Jn cria à propos de tout au miracle et on découvrit tout, jusqu'à l'amour! On s'aima, amants et amis, comme si on était les premiers à s'aimer, au moins à de telles profondeurs, depuis le commencement des temps. On voyait et on proclamait chaque matin des prodiges. Remarquez la surabondance et l'allure prophétique des préfaces à cette époque. Quoi qu'on doive tenir, on promet infiniment. Chaque œuvre, chaque individu va contenir un monde nouveau. Ce ténébreux postulat avait la vertu d'enivrer d'eux-mêmes les esprits qui s'y asservissaient; il leur apportait une magnifique dispense d'étude, d'application, d'expérience et de philosophie. Sous prétexte d'inspiration plus libre et plus ardente il faisait oublier aux poètes le devoir de penser : il

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soustrayait à l'empire du jugement le jeu de ces éléments de chair et de sang qui sont comme la partie matérielle du génie. Les grands effets sur la seiisiliiiité et l'imagination du lecteur, où les classiques n'atteignent que par une progression honnête et savante de la pensée, par une accumulation de traits justes s'achévant dans une conclusion forte et saisissante, furent recherchés et obtenus indé[)endamment de la valeur du fond. Un certain aveuglement général de l'intelligence, joint à une surexcitation stérile de la sensibilité, fît que, sans jouer précisément la comédie, on attachât le pathétique le plus exagéré, les plus grandes images, les dires les plus exaltés, aux idées parfois les plus vides de substance, les plus dépourvues de sérieux.

Que je ne force oomt le tableau de cette espèce de délire où la littérature romantique puisa ses grands moyens d'illusiomsme, je n en veux pour preuve que ces quelques lignes de la préhce d' A hasuerus cians lesquelles Ouinet caractérise la pensée dominante de la génération de i83o au sujet d'elle-même et à tout sujet :

Une étrange maladie nous tourmente aujourd'hui sans relâche. Gomment l'appellerai-je? Ce n'est pas, comme la tienne, René, celle des ruines; la nôtre est plus vive et plus cuisante. Chaque jour, elle ranime le cœur pour mieux s'en repaître. C'est le mal de l'avenir, mal aigu, sans sommeil, qui, à chaque heure, vous dit sur votre chevet comme au petit Capel : dors-tu? moi, je veille, Au fond de nos âmes nous sentons déjà ce qui va être. Ce rien est déjà quelque chose qui palpite dans noire sein. Nous le vojons, nous le touchons, quoique le monde l'ignore encore. Ce qui

nous tue, ce n'est pas la failjlesse de notre pensée; c'est le poids de l'avenir à sup[)orter dans le vide du présent Pour nous ^-uérir de notre fièvre, nous tenons sur noire bouche la coupe du lendemain, où des lèvres boiront, mais ce ne sont pas les nôtres. L'humanité est sourdement travaillée dans ses entrailles, comme si elle allait edfanter un Dieu.

Des écrivains qui se croient et se sentent gros du Messie, ne doivent évidemment rencontrer jamais parmi leurs pensées, ni leurs passions, ni leurs sensations, rien qui leur paraisse inférieur aux plus amples déploiements du lyrisme, aux plus solennels commentaires. Celle persuasion transfiçuratrice avait de quoi faciliter l'art autant qu'elle l'abaissait. Elle l'exonérait de tout scrupule quant à l'invention. Le premier devoir de l'artiste, quand il conçoit la première idée d'une œuvre, n'est-il pas d'éprouver lonsfuement la solidité, le poids, la noblesse de sa conception, de la fortifier et de l'épurer, autant qu'il est en lui, de la rejeter, si décidément elle lui |)araîl inégale à la dignité de l'art. C'est son devoir primordial, parce que c'est aussi la condition primordiale et, pour ainsi dire, génératrice de la beauté. L'expression heureuse jaillit aisée et abondante d'un fond profondément élaboré, d'une pensée lentement gonflée de riche et exquise substance, comme le suc sort, sous la pression la plus légère, du raisin mûri. La divinisation du moi avait pour conséquence nécessaire de décharger l'art de ces préparations profondes, de ces lentes méditations, de ce choix sévère. Elle le rendit accueillant à la première idée venue ; et la première idée venue, c'est, moralement, la plus anarchique, c'est,

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esibéliquenient, la moins résistante, la plus facile à développer; c'est, de toutes façons, celle qui représente le moindre effort. Mais, comme d'autre part, l'artiste était convaincu par ^ràce d'état de la grandeur de tout ce qu'il pouvait concevoir, son énergie créatrice se déoensa tout entière dans le faste de l'expression, qui tendit de plus en plus à se constituer une gloire indépendante et à passer de servante, maîtresse. Ajoutez à cet effet de la disposition emphatique, tout ce que le génie de la rêverie, avec Rousseau, Chateaubriand et Senancour avait introduit dans la langue littéraire, de voluptueuse mollesse, d'excessive harmonie, de moyens de séduction sensuelle et charnelle, et l'obligation qui s'impose aux romantiques de i83o de renchérir également de ce côté : il ne paraîtra pas exagéré de dire que leur littérature est caractérisée par la prédominance de la forme sur le fond, de la diction sur la pensée, de la mise en œuvre sur l'inspiration. Quand je considère cette littérature dans son ensemble, j'ai l'impression d'une âme débile tellement envahie et obnubilée par l'hypertrophie du corps, qu'elle prend l'opulence de ce corps pour la sienne propre.

Aussi est-ce tout ensemble faire trop d'honneur et faire tort à la littérature romantique que d'exposer les conceptions dont elle s'inspire, à part des procédés de théâtre par lesquels elle leur compose l'apparence d'une valeur qu'elles n'ont pas du tout. Nous devions, comme nous l'avons tenté en ce qui concerne l'ordre d'idées littérairement le plus important de tous, les idées psychologiques et morales, montrer à nu, par

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l'analyse de quelques exemples, le pitoyable contenu réel, le résidu brut de cette littérature. Maintenant que nous avons établi d'une part son fond d'idées, d'autre part la source et la nature de ses moyens d'expression, appliquons cette double connaissance à l'analyse de l'œuvre d'art romantique, drame, poésie lyrique, roman. Nous observerons parallèlement la petitesse ou l'indignité de ce que le romantisme dit et la manière artificieusement grande dont il le dit, la pauvreté de sa substance et l'immense trompe-l'œil grâce auquel il a su y faire mordre un siècle généreux.

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