CHAPITRE V LE LYRISME ROMANTIQUE
Cette disproportion entre un fond chélif et une forme opulente, entre l'indig-ence de la conception et la surabondance factice de l'expression, cette fausse grandeur, en un mot, que j'ai donnée comme le caractère le plus général de la littérature romantique, je la voudrais rechercher dans la partie la plus glorifiée de cette littérature, dans le lyrisme — et particulièrement dans l'œuvre lyrique de Victor Hu2:o. Ce sera l'occasion de (jueltjues remarques applicables à l'esthétique romantique en général.
La plupart des critiques de quelque autorité s'accordent à reconnaître en Victor Hugo un des hommes les plus « impuissants à penser (i) » qui aient jamais tenu la plume.
Il est singulier de voir cette appréciation, dont ce n'est pas trop de dire qu'elle est consacrée, aller généralemen de pair avec celle qui proclame Hugo très
(i) G. Lîinson, fîhtoiri- du la lUli^rrilnr" française, p. io'^7. On Terra (m^riK* paee) par r|iipl i)iais l'cfiiinent critiipie ps>aie de rîrTober le ■ poêle » aux coups que par celte formule et d'autres nou moiuii énergiques il porte au peoseur.
grand poète lyrique, le plus grand poète lyrique, de notre littérature et de toutes les littératures. On loue ses drames et ses romans, à défaut des qualités qu'ils devraient avoir, précisément pour leur « lyrisme » . Il en résulterait que la grandeur dans le genre lyrique n'exclut pas l'obscurité de l'intelligence, qu'elle s'en accommode même très bien.
Mais il faudrait que la lyre se montrât plus accommodante encore et qu'elle pût rendre ses sons les plus beaux sous le souffle d'une âme sans magnanimité comme sans élégance. Je ne crois pas qu'aucun de ceux qui ont exploré le caractère, la sensibilité et les passions de Victor Hugo, tels d'ailleurs qu'ils s'avéreraient à la seule lecture attentive de son œuvre, indépendamment des renseignements biographiques, conteste, à quelques nuances près, le portrait que trace de sa personne morale M. Gustave Lanson:
L'homme, moralement, est assez médiocre: immensément vaniteux, toujours quêtant l'admiration du monde, toujours occupé de l'etlet, et capable de toutes les petitesses pour se grandir, n'ayant ni crainte ni sens du ridicule, rancunier impitoyablement contre tous ceux qui ont une fois piqué son moi superlje et bouffi, point homme du monde, malgré cette politesse méticuleuse qui fut une de ses afi'ectations, grand artiste avec une âme très bourg-eoise, laborieux, rangé, serré, peuple surtout par une certaine gros^-ièreté de tempérament, par l'épaisse jovialité et par la colère brutale, charmé du calembour et débordant en injures ; nature, somme toute, vulgaire et forle, où l'égoïsme intempérant domine ( i) » ..
La sensibilité de Victor Hugo est donc assez limitée, et
(i) G. Lanson, loc. cit., p. io35.
presque toujours contenue, dirig-ée, refroidie, par la préoccupation d'agrandir son personnage (i).
Ou je n'entends rien à la poésie, ce qji est bien possible, ou le caractère poétique appartient primordialement aux idées et aux sentiments qui inspirent le poète et qui sont sa raison intérieure de chanter, secondairement, aux beautés d'expression qui ouvrent les autres esprits à l'enthousiasme de son esprit et sont moins la poésie elle-même que le talisman poétique. Qu'un poète d'intelligence essentiellement désorientée puisse rencontrer des idées mag^nifiques, dominer de ses vues de vastes et émouvants aspects de l'humanité, de l'histoire ou de la nature, comment l'admettre? Encore moins attendrai-je d'un poète dominé à ce point par l'égoïsme et la vanité, qu'il transporte mon âme au-dessus de ses perspectives et de ses émotions le plus tristement coutumières. Grandeur d'âme et haute clairvoyance sont-elles séparables d'ailleurs? Y a-t-il des émotions généreuses et superbes là où il n'y a pas lucidité? Je n'en crois rien. Quoi qu'il en soit, si avant d'avoir ouvert les recueils lyriques de Victor Hugo, je pouvais avoir des raisons certaines de croire qu'il est bien l'âme qu'a peinte M. Lanson, je les ouvrirais, avec curiosité peut-être, mais sans rien de cette piété avec laquelle on prend son Homère, son Virgile, son Shakespeare, son Racine, son Goethe et, malgré tout, son Lamartine
La vérité ne serait-elle pas plutôt que Victor Hugo, peu riche de fonds poétique^ est extraordinairement
(i) G. Lansoa, p. io3ft.
LES IDÉES HOMANTIQUSS a5l
riche en moyens poétiques, et que le genre lyrique est, de tous les genres, celui qui se prête le mieux à la prodigalité, à l'éclatant abus de ces moyens ? De ces étonnantes ressources d'expression qui composent le génie de Hugo, nous avons observé la moins rare : cette verve, cette « furia » du discours qui s'échauffe et s'alimente elle-même, indépendamment de l'objet du discours. Mais il a des dons autrement précieux qu'il est à peine besoin de nommer ; l'opulence de l'imagination physique, l'art souverain avec lequel il compose la métaphore, l'image, le tableau. Je ne crois pas que le genre lyrique comporte plus qu'au* cUn autre la faiblesse de la conception ou la médiocre qualité dusentiment.Gependant,commesa matière. à l'opposé de la comédie ou de la tragédie qui ne se rapportent l'une et l'autre qu'à certains aspects et à certaiiis incidents déterminés de la vie, est illimitée, comme elle n'a d'autres bornes que celles de la pensée et du cœur humains, comme enfin une certaine brièveté est de son essence, c'est dans le poème lyririque que des conceptions et des sentiments affectés de ces vices rédhibitoires « passeront » le plus aisément, à l'abri d'un couvert de charmes et d'éblouissements. C'est dans les œuvres lyriques de Hugo que l'épanouissement le plus libre de ses fastueuses qualités donne le mieux le change sur les terribles insuffisances de son esprit et de son âme. Ceux-là seulement, à vrai dire, auront pour cet art une admiration franche, qui, en musique, ressentent, des raffinements de de l'harmonie, des complications de la polyphonie et de U chaleur du coloris instrumental, de si complètes
aSa LE ROMANTISME FRANÇAIS
délices, que les thèmes mélodiques les plus dénués d'inlérèl leur semblent sous celte enveloppe quelque chose de g-lorieux.
Je voudrais montrer ce qu'il y a le plus souvent de vide intérieur, de froid, d'insincère et d'artificiel sous les beautés du lyrisme de Hugo.
Il existe une nombreuse catégorie de pièces lyriques de Victor Hug-o, les plus mauvaises, je m'empresse de le dire, dont on ne peut même alléguer que la conception soit faible ou le sentiment médiocre : car ils sont nuls, il n'y a pas de sujet. Ce sont des séries parfois fort prolongées d'impressions, ou décousues, ou reliées seulement par le lien tout matériel d'une fluidité sans nom. C'est sans doute en songeant à ces amorphes poèmes qu'une des plus sûres intelligences du siècle, Eugène Delacroix, portait en i844 ce jugement A méditer : « Les ouvrages d'Hugo ressemblent au brouillon d'un homme qui a du talent : il dit tout ce qui lui vient (i). »
La preuve de ce défaut profond est difficile à administrer, elle demanderait des cilalions bien longues. On l'observera notamment dans des poèmes ou des morceaux qui ont pour ap[)arence de sujet l'inspiration et la mission du poète elles mêmes. Beau thème, à condition d'être énergiquement particularisé — car il y a vingt sortes de poésies et de poètes — mais sous le prétexte duquel Hugo ne nous offre qu'un flot cha-
(i) Journal d'Eugène Delacroix, t. I, p. lao.
lovant et ag-ité de larves poétiques, images, éniolions deaii-phjsiqnes épandues, selon le laisser-aller de la nit'inoire imug-ioative et alî'ective, et qui ne recevraient que de leur subordination à quelque dessein ferme et [Supérieur, une vie véritable. Cependant il se persuade d'avoir dénni la Poésie Je prends dans les Voix intérieurea la pièce intitulée : à Olympia. Le poète veut montrer la différence de ses préoccupations calmes et élevées avec les pensées agitées des hommes :
Moi, je rêve! écoutant le cyprès soupirer
Autour des croix d'ëbône.
Et murmuier le fleuve et la cloche pleurer
Dans un coin de la plaine.
Recueillant le cri sourd de l'oiseau qui s'enfuît.
Du char traînant la s^orbe Et la plainte qui sort des roseaux, et le bruit
Que fait la touffe d'herbe.
Prêtant Torpille aux flots qui ne peuvent dormir,
A l'air dans la nuée, J'erre sur les hauts lieux d'où l'on entend gémir
Toute chose créée !
Là, je vois, comme un vase allumé sur l'autel.
Le toit lointain qui fume ; Et le soir je compare aux purs flambeaux du ciel
Tout flambeau qui s'allume.
Là, j'abandonne aux vents mon esprit sérieux
Comme l'oiseau sa |)lume ; Là, je sons;e au malheur de l'homme et j'entends mieux
Le bruit de cette enclume.
Là, je contemple, ému, tout ce qui s'offre aux yeux,
Diide, terre, verdure ; Et je vois l'homme au loin, mage mystérieux
Traverser la nature 1
Il y en a onze strophes encore. Sauf la comparaison d'un espril « sérieux » avec la plume de l'oiseau, lor4 cela dans le détail est agréable, est délicieux, si vous voulez. Mais poursuivez la lecture : l'imagination se lasse très vite devant ces profusions ininterrompues de délices , parce qu'il faut pour entretenir sa fraîcheur, un intérêt assidu et vif de 1 intelligence, et que le poète n'occupe que les sens.
Même sorte de déliquescence dans la pièce des Feuilles d'Automne qui a pour titre Pan. Le poète conseille aux poètes de « répandre leurs âmes sur les cîmes, sur les sommets de neige... sur les déserts pieux... sur les bois en automne... sur les lacs endormis de les répandre partout où la nature est
gracieuse et belle, où l'herbe s'épaissit pour le troupeau qui bêle, où chante un pâtre... où la brise du soir fouette le rocher en fleurs. . . partout o'i va la plume et le flocon de laine, mer... plaine... vieille forêt, îles au sol désert, lacs à l'eau solitaire,
Montagnes, océans, nei2:e ou sable, onde uu terre. Flots ou sillons ; partout où vont les quatre vents,
partout OÙ le couchant grandit l'ombre des chênes... partout où sont des coteaux, des champs, des moissons, des cités... partout où pend un fruit... partout où l'oiseau boit. » Je résume cinq strophes sur treize. Le reste est tout pareil, c'est-à-dire pareillement indistinct et sans réalité.
Dans une autre pièce du même recueil, le poète, en nous prévenant par ce titre: la Pente de la Rêverie, du vagabondage auquel il va se livrer, semble s'en faire
LBS IDSXS ROMANTIQUKS »55
un droit. Mais on n'a pas le droit de prendru le paresseux abandon de l'esprit, même le plus abondant, pour une création esthétique. Que dirait-on du potier qui croirait faire œuvre d'art en gâchant sans dessein des glaises brillantes ? En pétrit-il de quoi faire cent vases, que toute cette précieuse matière ne vaudrait pas encore le vase où nous attendons l'ouvrier. Sous les apparences d'un poème, ce sont quelques rudiments d'inspirations incoordonnées que Hug-o met ici bout à bout.
Le début peint une impression suffisamment déterminée. C'est un matin de printemps parisien.
Le soleil se jouait sur la pelouse verte
Dans les gouttes de pluie, et ma fenêtre ouverte
Apportait du jardin à mon esprit heureux
Un bruit d'enfants joueurs et d'oiseaux amoureux;
Paris, les a^rands ormeaux, maison, donie, chaumière»
Tout flottait à mes yeux dans la riche lumière
De cet astre de mai dont le rayon charmant
Au bout de tout brin d'herbe allume un diamant I
Je me laissais aller à ces trois harmonies.
Printemps, matin, enfance en ma retraite unies.
C'est un prélude, une incantation lumineuse et légère par laquelle le poète me jette dans une disposition poétique conforme aux sentiments qu'il va chanter. Ce devrait être cela. Malheureusement ces gracieux accords n'introduisent ni un air en rapport avec eux, ni même, on va s'en rendre compte, aucun air qui en vaille la peine. Dans cette belle matinée de mai, il arrive à Hugo de se représenter les visages desannis qui viennent ou qui venaient s'asseoir à son foyer le soir. Il les évoque, les présents et les absents, les vivants et les morts.
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Alors dans mon esprit, je vis autour de moi Mes amis, non conlus, mais tels que je les voi Quand ils viennent le soir, troupe grave et fidèle. ... Ils élaient bien là tous, je voyais leurs visages. Tous, même les absents qui font de longs voyages, Puis tous ceux qui sont morts vinrent après ceux-ci, Avecl'air qu'ils avaient, quand ils vivaient aussi.
Que le jeu passif de l'association des idées ait amené à ce moment dans la conscience du poète l'image de cette assemblée chère et familière, au lieu de toute autre représentation, quelle harmonie, ou logique ou émotionnelle, quelle communauté non seulement de sujet, mais d'atmosphère, y a-t-il entre le tableau de tout à l'heure, matinée de printemps, bruit d'enfants joueurs et d'oiseaux amoureux, etcelte vision d'objet et de signification sidifiérenle? Encore cette vision pourrait-elle elle-même commencer une noble et émouvante méditationpoélique qui nous ferait bien pardonner à Hugo la stérilité de son prélude. Mais elle nefait que passer, et voici, après les dix vers qui l'ébauchent, une nouvelle déviation non plus dans un sujet différent, mais dans le vague et l'indéterrainé^ purs, où dès lors l'auteur va nager en liberté.
Quand j'eus, quelques instants des yeux de ma pensée,
Contemplé leur famille à mon toyer pressée.
Je vis trembler leurs traits confus, et par degrés
Pâlir en s'effaçant leurs fronts décolorés,
El tous, comme un ruisseau dans un lac qui s'écoule.
Se perdre autour de moi dans une immense foule.
Foule sans nom ! Chaos ! des voix, des yeux, di's pas.
Tous les vivants ! — cités bourdonnant aux oreilles
Plus qu'un bois d'Amérique ou des ruches d'abeilles.
Caravanes campant sur le désert en feu,
MateloUi dispersés sur l'Océan de Dieu,
LES IDÉKS ROMANTIOUES 267
Et comme un pont l.ardi, sur l'onde qui chavire. Jetant d'un monde A l'i^ulre un sillon de navire, Ainsi que l'araii^née entre deux cl;êiies verts Jette un fil ar eiiié ijm flotte dans les airs ! Les deux pùles ! le monde entier I la mer, la terre, Alpes aux fronts de neiçe Etnas au noir cratère. Tout à la lois, automne, été, printemps, hiver.
Et cœtera 1 S'étant ainsi mis à l'aise, s'étaiitdonné pour matière l'univers, le passé, le présent, l'avenir, le poêle peut écrire « ce qui lui vient » sans sortir cette fois du sujet.
Je ne serais pas embarrassé de multiplier à l'infini les preuves de cette facilité de Victor Hugo à prodiguer sur un fond dont l'embrouillement ou l'incohérente multiplicité équivalent au néant, toutes les richesses de l'expression. Sagesse, le poème final des Rayons et des Ombres, est un modèle de cette magnificence à décevoir le lecteur. Mais le défaut vital que je signale ne corrompt pas seulement certaines œuvres déterminées. Il y a bien peu d'œuvres de Hugo où il ne lui arrive point de parler sur un très long espace pour ne rien dire.
Nombre de poèmes lyriques de Hugo ont un sujet philosophique, ou qui veul l'être. Rendons-nous brièvement compte de la qualité «le philosophie de Hugo.
Renouvier, après un très intéressant volume sur Victor Hugo poêle, où il le taxe d' « Ignorance ec d'Absurdité » (c'est le titre d'un de ses chapitres), a écrit sur Viclor Huyo^ le pldlosophe, un ouvrage
a58 LE ROMANTISME FRANÇAIS
dont l'intention apologétique est surprenante : car, à supposer qu'une part d'absurdité dans l'esprit n'empêche pas d'être un çrand poète, je me demande com ment, jointe surtout à l' « ig-norance » , elle peut coexister avec la profondeur philosophique. Il me semble que Renouvier se iivr:' à un jeu. Dans les vastes nuées d'un ciel orageux on aperçoit avec un peu d'effort des cathédrales, des navires, des géants, des hippogriffes ou des léopards. Ne faut-il pas au puissant dialecticien la même complaisance pour tracer dans le demi-chaos du verbalisme métaphysique ou apocalyptique de Victor Hugo, les linéaments d'un système ou de plusieurs systèmes du monde, ou d'un s\stème à plusieurs «moments », comme on disait jadis en Allemagne?
Un des « moments » de la philosophie de Hugo et, je crois bien, le plus prolongé de tous, c'est le panthéisme ; non pas le panthéisme réfléchi de Spinoza, qui cherche à se représenter par une déduction mathématique les rapports de toutes les réalités au sein de la substance unique, mais le panthéisme de la sensation, ce panthéisme déliquescent et vulgaire qui « sent » Dieu dans l'arbre, dans le vent, dans le rocher, dans les grognements de la brute, dans le regard du génie et dans le sourire de l'idiot, dans le petit las de boue qui fut Alexandre, César ou Bathvlle. Merveilleux prétexte pour évoquer tout, ^ propos de tout, et se livrer à des énumérations descriptives ou historiques, torrentielles et désordonnées, avec l'apparence de suivre la plus profonde des pensées et le plus riche des sentiments.
C'est là chez Hugo, comme en général chez les romantiques, une philosophie, si philosophie il y a, toute instinctive et spontanée. Mais ses efforts ou ses velléités méditatives visent plus haut. Son discours se noie sans cesse dans l'orgie panthéistique. Ses prétentions vont à un idéalisme excessif. Dans ces essais fuligineux de cosmologie transcendante, qui remplissent notamment le livre sixième des Contemplations, on voit bien qu'il se prend pour un Platon doublé d'un mage. De fait, si la philosophie de Hugo était une philosophie, elle dépasserait de bien loin les plus hardies métaphysiques connues, par sa violence de pénétration dans l'inaccessible. D'un bond, il franchit toutes les gradations de la dialectique pour sejeter sur le problème suprême, « au bord de l'infini », comme il dit. Cette position vertigineuse est la seule d'où il daigne spéculer . Le pourquoi et la fin absolus de l'existence universelle, cette question des questions devant laquelle chancelle l'esprit humain, soulève son esprit. Là où on cesse de voir, lui commence à être inspiré. Mais cette inspiration est fallacieuse, et ce bond illusoire. Tandis qu'il se persuade d'atteindre des réalités métaphysiques, Hugo ne fait que grossir au delà de toute mesure des imaginations physiques. Dans ces imaginations matérielles démesurées, sa fantaisie accumule le bizarre et le ténébreux et il les prend pour le miroir du mystère de l'Etre.
On a très justement observé que le séjour de l'Océan (de i85'2 à 1870), en mettant sans jesse sous les yeux de Victor Hugo un spectacle dont l'immensité accable un pouvoir de vision et de sensation moyen, contri-
aSo LE ROMANTISME FRANÇAIS
bua beaucoup à ce renouvellement poétique qui a été appelé sa « seconde manière » et qui se caractérise notamment par la grandeur colossale des constructions Imaginatives, par le fantastique apocalyptique. Par la même influence, l'Océan fit aussi de Victor Hu' o le « philosophe » cher à Renouvier. En appliquant sa perpétuelle confusion du matériel et du spirituel aux babels et aux léviathans que son œil dessinait dans le gouffre et la tempête, il crut contempler face à face 1' « incréé » lui-même et ses ineffables générations.
Il a inscrit l'énormité de son illusion dans chacun des vers de la pièce célèbre intitulée Ibo, qui est censée exprimer l'effort d'ascension d'une intelligence et d'une âme supérieure vers... vers quoi? C'est ce que je ne saurais dégager de c^» fatras. Ce que j'y sens bien, c'est quelque chose d'ailleurs de très puissant : celte exaltation momentanée de force physique qui nous fait lancer aux éléments une espèce de défi, lequel ne signifie rien de plus que notre surcroît de force, ce rêve d'une vitalité exceptionnellement robuste de s'élancer à travers l'espace pour s'y décharger d'une ardeur qui l'excède. C'est un soir, au bord de la mer, face au ciel troublé par l'orage prochain, que le poète s'est livré à l'énergie de ces frissons et son imagination audacieuse en fait de la poésie :
Ame à l'abîme habituée
Dès le berceau.
Je n'ai pas peur de la uuée ;
Je suis oiseau.
... J'ai des ailes. J'aspire au faîte, Moo vol est sûr ;
LB8 IDÉES ROMA.NTIQUU >&l
J*u des ailes pour la tompétc Et pour l'azur.
... Vous savez bien que l'âme est forte
Et ne craint rien Quand le souffle de Dieu l'emporte I
Vous savez bien
Que j'irai jusqu'aux bleus pilastres
Et que mon pas Sur l'échelle qui monte aux astres
Ne tremble pas !
Qu'il fût possible d'utiliser ces impulsions vigoureuses et les images hardies qu'elles siigifèrent, pour peindre poétiquement l'élan de l'esprit vers la vérité, cette aspiration intellectuelle étant supposée le sujet delà piècCj rien de plus certain, à condition que le tumulte matériel ne s'exagérât pas au point d'accaparer toute l'attention du lecteur et que les images n'offusquassent point par l'épaisseur du coloris et la surcharge des détails, le rayonnement de l'idée. Hugo fait exactement le contraire: parmi ces flots pressés d'images poussées à fond, de gestes violents et de cris éperdus, il jette quelques abstractions : vérité, beauté, idéal, foi, amour, raison, infini, Dieu, dont le nom seul inspire tant de respect qu'elles [saraitront peut-être à un lecteur très naïf emporter tout le mouvement du poème, mais qui ne correspondent en réalité à rien de contemjjlé par l'esprit, d'éprouvé par l'âme du poète; car il est aussi impuissant à les développer, que savant à masquer cette impuissance en leur prodiguant de gigantesques attributs physiques.
Dites pourquoi dans l'insondable Au mur d'airain^
iti LX ROMANTISME FRANÇAIS
Dans l'obscurité formidable Du ciel serein,
Pourquoi dans ce graud sanctuaire
Sourd et béni.
Pourquoi sous l'immense suaire
De l'infini,
Enfouir vos lois éternelles
Et vos clartés ?
Vous savez bien que j'ai des ailes,
0 vérités !
Pourquoi vous cachez-vous dans l'ombre
Qui nous confond ?
Pourquoi fuyez-vous 1 homme sombre
Au vol profond ?
Ne sentez-vous pas jusqu'à l'évidence que les expressions inalérielies, « insondable; mur d'airain; obscurité du ciel ; sanctuaire sourd; immense suaire; ailes; ombre; sombre; vol », contiennent ici toute la substance de la pensée poétique, au lieu que les termes abstraits, « infini; lois; vérité w, auxquels tout le sens devrait être suspendu, ne jouent dans le discours que le rôle de remtdissaçe normalement dévolu aux plus vaines épithètes ? Tout ce qui nous est dit de r « amour w et de la a raison », c'est qu'ils « se lèvent comme l'aurore sur l'horizon », de la « foi », qu'elle est « ceinte d'étoiles )),de Dieu, qu'il apparaît en « des lueurs sans fin ni borne » qui « habitent la profondeur morne du çoulFre bleu «.Attributions éclatantes, mais qu'on peut tout à son aise transporter de l'ime de ces entités à l'atitre : la rime seule en souffrirait*
V'^ictor Hii^o est-il donc un esprit si inconsistant que, sous cette écaille épaisse d'images et ces jactan-
LES IDÉES n' MANTIQUES yG3
ces déclamatoires, ii ny ail aucune pcisce? Sa métaphysiqi.'e est, à mon avis, une pure parade, comme il faut l'attendre d'une inteliigence parfaitement incapable d'abstraction. Mais il n'est pas difficile de démêler sous la truculence et tous les faux-semblants de ses poèmes pseudo-philosophiques, un certain fonds de croyances enfantines (dans le sens le plus beau du mot), populaires, en partie très vénérables, qui en est comme l'humble et fruste armature.
Hug-o croit tout d'abord, et, si j'ose dire, fondamentalement, tout ce que croit un enfant au sortie du catéchisme. Il croit en Dieu, à la providence, au péché originel, à la vie future, au châtiment des méchants, à la récompense des bons, au ciel, à l'enfer et au purgatoire. Seulement il a modifié ces deux derniers dogmes à sa manière, qui est une très vieille manière. II {.rofesse la métemf)sycose comme l'instrument de la justice divine, l'âme des méchants devant habiter après leur mort des formes dégradées de l'être. Dans le Phédon, nous voyons Socrate soutenir avec un humour discret et nuancer agréablement cette tradition venue des plus anciens âges :
N'est-il pas vraisemblable, Cébès, que les goinfres, les ivrognes, les intempérants sans décence ni retenue entrent dans des corps d'ânes ou autres animaux de ce rang; ne le penses-tu [)as? — C'est en effet très vraisemblable. — Et le^ âmes qui ne se sont adonnées qu'à l'injustice, à la tyrannie et aux rapines, ne vont-elles pas ha})ilcr des corps de loups, d'éperviers et de faucons? Crois-tu que des âmes de cette qualité aillent ailleurs...? — Non, sans doute, Socrate (i).
(i) Phidon, XXXL
s64 LK nOUANTISMK FRANÇAIS
Quant aux âmes de citoyens laborieux, mais trop absorbés par l'utile pour donner une minute à la philosophie, le subtil philosophe les destine à des corps de fourmis ou d'abeilles. Hugo ne saurait diversifier ainsi les formes de la condition future, l'humanilë romantique, moins complexe que l'alhénienue, ne se composant que d ang'es et de démons. En outre, infiniment plus rig^oureux que Socrate pour les méchants, il les relègue généralement dans le monde minéral.
Qu'a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre Glacé du froid profood de la terre lugubre,
Intbrme et châtié, Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère, Il pense et se souvient... — Quoi! ce n'est que Tibère!
Seigneur, ayez pitié !
Ce dur silex noyé dans la terre, âpre et fruste, Couvert d'ombre, pendant que le ciel s'ouvre au juste
Qui s'y réfugia, Jaloux du chien qui jappe et de l'âne qui passe, Songe et dit : Je suis là ! Dieu vivant, faites grâce.
Ce n'est que Borgia (i).
L'âme assiste à sa chute et, dur caillou qui roule, Pense : Je suis Octave; et, vil chardon qu'on foule, Crie au talon : Je suis Attila le géant; Et ver de terre au fond du charnier, et songeant.
Un crâne infect et noir, dit : Je suis (iléopâtre .,
Un arbre est ià, dressant ses branches héri^sées, Une daile s'etfondre au milieu des chaussées Que la charrette écrase et que l'hiver détruit. Et, sous ces épaisseurs de iiialirre et de nuit. Arbre, bête, pavé, poids que rien ne soulève. Dans celle profondeur terrible une àme rêve (2).
(i) Les Contemplations, livre VI : « Pleurs dans la naît ». (a) Ibid. « Ce que dit la bouche d'ombre. »
LES loiES ROMANTIQUES 265
On ne reprocherait certes pas à Hugo d'avoir trouvé dans ces rêveries de 1 Inde antique quelque chose de conforme à son sentiment religieux, encore moins d'avoir ing-énument partagé la croyance et l'espérance surnaturelles des foules chrétiennes. Il avait, hélas! de moins nobles manières d'être « peuple ». Ce qui fait des poèmes dont ces naïves ou ces saintes vieilleries sont le vrai et le seul fond, des monuments de convulsif désordre, c'est que Hugo, pensant si simplement, ait si fabuleusement manqué de simplicité, c'est que son délire de vanité ait été jusqu'à boursoufler ce qu'il avait de plus ingénu dans l'esprit et dans le cœur. Rien de ce qui se peut concevoir sur l'origine de l'univers et la destinée de l'homme ne demande moins de complexité cérébrale que ce qu'il en a conçu. Rien n'est surtout moins « moderne ». Et il se prend, il se donne pour un révélateur ajoutant à ce qu'ont médité de plus profond les « Hobbes aux yeux de marbre, les Kants aux larges fronts », des rayons directement émanés de la divinité. Il se croit le iMoïse du xix" siècle. C'est cette gageure perpétuellement soutenue qui fait grimacer effroyablement ses poèmes métaphysiques. Pénibles alors qu'on ne discerne pas encore ce qu'il pense dans la confusion de ce qu'il dit, ils le sont plus encore quand on s'est rendu compte de ce qu'il pense et qu'on le confronte à ce qu'il dit. Pour dilater la brièveté rudimenlaire et puérile de sa conception aux proportions d'un monde, il grossit colossalement et parfois hideusement le détail ; il tourmente, il torture tout. Ces pierres qui sont des âmes, il ie« énumère en quantité telle qu'on finit vite
par ne plus lui savoir aucun ^ré du pittoresque, pourtant si intense, de ces visions hag^ardes. Sa cécité à toute sig'nification spirituelle ou abstraite tant soit peu reculée, jointe à sa fureur de voir profond, le fait recourir à des comparaisons matérielles violentes qui semblent dérouler le sens des concepts, alors qu'elles n'y sont appliquées qu'en vertu d'une analogie grossière, parfois arbitrairement. La plupart de ces comparaisons ont de la magnificence à condition de ne pas faire attention à leur emploi.
L'énorme éternité luit, splendide et stagnante; Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante, Nous terrasse éblouis (i).
Dans les Mages (2), voulant caractériser le génie et l'âme des grands poètes, savants et fondateurs de religion, son impuissance à percevoir le moral se rabat sur des déterminations physiques dont l'emphase semble dire beaucoup et ne dit rien...
L.es Virgiles, les Isaïes, Toutes les âmes envahies Par la grande brume du sort...
....Hésiode médite et marche, Grand prêtre fauve des forêts ; Moïse, immense créature, Etend ses mains sur la nature...
....0 figures dont la prunelle Est la vitre de l'idéal....
....L'âme des Pindares se hausse A la hauteur des Pelions...
...Les Solons aux lois respectées,
(i) Pleurs dans In nuit.
(a) Les Conlernplattons, liTre VI,
lES IDÉES ROMANTIQUES 2G7
Les PJatons et les llapl.aëls, Fronts d'inspirés, d'esprits, d'arbitres, Pla.= resplendissants que des mitres Dans l'auréole des Noëls.
Il lui arrive aussi constamment que ces comparaisons matérielles, loin de conserver dans leur développement une suffisante appropriation à l'objet, soient développées pourelles-mèmes jusqu'à l'extrême détail, dételle façon que la nature de l'objet auquel elles se rapportent est bientôt perdue de vue :
Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre, Habite, âpre sondeur, la rêverie obscure
Aux tlols plombôs et bleus, Lac hideux où l'horreur tord ses bras, pâle nymphe. Et qui fait boire une eau morte comme la nymp'ie
Aux rochers scrofuleux (1).
Certes il faut être Hugo pour composer avec des mots ce tableau de langueur infernale: mais quel doit être l'effet d'ensemble de longs poèmes où la moindre idée n'intervient qu'ainsi écrasée sous un tableau complet par lui-même? L'indiscernable pur. Voici deux strophes dont la première veut mettre devant nos yeux l'énigme universelle et la seconde nous propose « Dieu » comme le mot de cette énigme. Je demande si, entre les termes de la question et les termes de la réponse, tels que Hugo les énonce, on perçoit plus de différence (et il en vaudrait pourtant la peine) qu'entre les vagues figures successives d'un même nuage poussé par le vent.
Le problème muet gonfle la mer sonore, Et sans cesse oscillant, va du soir à l'aurore Et de la taupe au lynx ;
I) PUuri dam la Nuit,
908 LE HOMANTISMS FRANÇAIi
L'éniçme aux yeux profoiids nous rec^arde obstinée; Dans l'ombre nous voyons sur noire destinée Les deux griffes du sphinx.
Le mot, c'est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves, Il tremble dans la flamme ; onde, il coule en tes fleuves,
Homme il coule en ton sang ; Les constellations le disent au silence ; Et le volcan, mortier de l'infini, le lance
Aux astres en passant (1).
Faites cet essai d'appliquer à Dieu lui-même tout ce qui est dit de l'obscurité que Dieu éclaircit, et réciproquement: le sens en souffre-t-il?
Certes, il serait parfaitement mesquin d'accabler Hug^o sous un monceau de mauvais passag;-es, comme il est insuffisant, pour le prouver de la famille home rique, de relever chez lui des « beautés » innombrables. Mais je prétends que dans ses poèmes de « phi' losophe» tout absolument appartient à la qualité ou, comme dirait un géologue, à la formation dont j'ai cité quelques échantillons moyens. Vous critiquez un poète, observera-t-on, et non pas un philosophe. Assurément; et tout mon propos revient à dire que cela est laid et surtout que cela est froid.
Ce ne sont pas là des œuvres, mais des fantômes d'œuvres. Sous une richesse et une virtuosité d'expression invariablement extraordinaires, l'invention tâtonne dans les ténèbres. Je pourrais maintenant étu-
(i) Plgurt de la Naît.
LBS loics ROMANTIQUES aCg
T beaucoup de poèmes où le même faste cache un
î md, non pas obscurci indéterminé, maîsloutà fait indig^iie [)ar sa petitesse morale d'être tiré au g-randjour; parmi eux, presque tous ceux dont Hug-o est personnellement le sujet. Dans la pièce intitulée à Olympia, il se fait parler à lui-même en ces termes par un ami :
Te voilà donc, ô toi dont la foule rampante
Admirait la vertu, Déraciné, flétri, tombé sur une pente.
Gomme un cèdre abattu.
Te voilà sous les pieds des envieux sans nombre
Et des passants rieurs, Toi dont le front superbe accoutumait i l'ombre
Les fronts inférieurs...
Mais va, pour qui comprend ton âme haute et grave.
Tu n'en es que plus grand. Ta vie a, maintenant que l'obstacle l'entrave,
La rumeur du torrent.
Tous ceux qui de tes jours orageux et sublimes
S'approchent sans effroi, Reviennent eu disant qu'ils ont vu des abimes
En se penchant sur toi.
...On s'arrête aux brouillards dont Ion âme est voilée.
Mais moi, juge et témoin, Je sais qu'on trouverait une voûte étoUée,
Si on allait plus loin
« Vani.é » est bien vite dit I Mais voici qui est certain : ni ces élans de vénération lyrique, ni la beauté du langage n'empêchent la pièce d'être {glaciale et d'imposer d'un bout à l'autre l'impression de l'artificiel. On en cherche la raison et on la découvre dans la mesquinerie du fait comparée à l'ambition et à la so-
a-JO LK ROMANTISME FRANÇAIS
lennité du dire. Le poète jusque-là réputé pour ses vertus familiales est en ce moment le sujet de la chronique parisienne.
Ta chaste renommée aux exemples utiles
N'a plus rien qui reluit...
... Sillonnée en tous sens par les hideux reptiles
Qui ramppnt dans la nuit ..
... On ne parle de toi qu'en secouant la tète
Et l'on dit : Vous savez I
Indiscrète précision ! Ces sortes d'histoires ne font pas penser en France à un cèdre abaUu,ni à des abîmes, ni à des orai^i^es, sinon domestiques. A moins que l'incident inspirateur et ses suites ne tirent leur sig-nification héroïque d'être advenus à Hugo. Alors îa chaleur est sincère. Mais comment y prendrais-je part?
Hugo est très personnellement le sujet de nombre de ses poèmes qui ne parlent pas nommément de lui et qui n'en parlent qu'avec plus de munificence. Mais on ne s'y trompe point, et cette irrésistible observation est comme une fissure par où l'enthousiasme s'écoule aussi vite qu'il s'amasse. On voudrait se prêter, on ne peut pas. Le poète écrit : poésie, mais le sens crie : Hugo Le geste dont il se désigne est sacerdotal, il monte sur toutes les hauteurs, du Sinaï aux Alpes, pour reprendre perspective sur lui-même. Et c'est une belle course. Mais le prétexte en est chétif. Non qu'on n'ait pas l'âme assez généreuse pour admirer. Mais on ne dispose en faveur d'aucun mortel de la mesure d'admiration ou plutôt de slu[)éfaction que Hugo réclame à son adresse et pour des raisons qui
semblent d'ailleurs, dans son esprit même, mal éclairées.
Peuples I Ecoulez le poète 1
Ecoulez le rêveur sacré 1
Dans voire nuil, sans lui complète.
Lui seul a le front éclairé!
Des lemps futurs perçant les ombres
Lui seul dislingue en leurs flancs sombres
Le scerme qui n'est pas éclos.
Homme, il est doux comme une femme.
Dieu parle à voix basse à son âme
Comme aux forêts et comme aux flots (i).
Lui seul ! Lui et son auréole ; alentour, les ténèbres. Cela du moins se fait comprendre.
Même quand il ne se livre pas à cette célébration formelle de sa propre immensité, dans ses poèmes d'amour et de tous g^enres, il est rare de ne pas trouver cet épais gisement de vanité qui congèle une chaude poésie de surface.
Nous l'avons vu « philosophe » secouer vainement les portes closes de l'idée. Elégiaque, il lui arrive de s'évertuer aussi vainement après l'émotion morale. Voyez dans les Feuilles d'automne la pièce en plusieurs parties intitulée Soleils couchants.
J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs, Soit qu'ils dorent le fronl des antiques manoirs
Ensevelis dans les feuillages; Soil que la brume au loin s'allonge en bancs de feu, Soil que mille rayons brisent dans un ciel bleu
A des archipels de nuages.
(i) Fonction du Poète, (Les Ray ont et le$ Ombre»,]
37 3 l'S ROMANTISME PRA.NÇA»
Superbe évocation descriptive, mais qui se prolonge et se recommence pendant plus de cent vini^-t vers sans que le poète, en dépit de visibles efforts, aboutisse à l'expression d'un sentiment, nécessaire pourtant, sous peine que ce corps opulent n'ait pas d'âme. La dernière strophe s'acquitte de cette nécessité, mais combien faiblement! Hugo se retourne du spectacle extérieur vers lui-même :
Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête.
Sans que rien manque au monde immense et radieux I
Doléance. insipide, insuffisante même pour une romance (i). Dans la même pièce, ce tour de lyrisme prononcé :
Oh! qui m'emportera sur quelque tour sublime D'où la cité sous moi s'ouvre comme un abîme I
vous fait attendre quelque magnifique mouvement de l'âme, quelque haute vue de la pensée. Il faut lire le développement. Il ne fait que détailler, avec emportement, cette insignifiante imagination matériell • > Ilemême. Le poète s'est élevé, mais d'un certain nombre de mètres (2).
(il La pièce célè!>re ^fnqnitadf> Parvi a nn roiirt d»biit qu'on pfut rapprocher, pour l'impression, de celui des Silei/s coiichanls, ruiiis beaucoup plus i)eau. (Comparable à ce>soleniiels« adaijio ■■ par lesquels Beelhoven inlroduii parfois UD «Allegro» de sonal ou de symphonie, ce début DU is jelle bien vile dans le plus vain et le plus tumultueux assemblage d'imag;es et de paroles.
|-j) Dans la pièce intitulé- l'ai'is et qui part du même thème poétique : la grande riUe coalampiée d'une hauteur, Vigny prouve qu'on peut pentcr en vers.
LES IDÉES ROMANTIQUES 2'y3
Je ne multiplierai pas davantage les exemples d'un défaut qui, dans la diversité de toutes ses manifestations, est toujours le même. Le problème que le lyrisme de Hugo pose à la critique est celui-ci: comment un poète d'intelligence rudimentaire, philosophe ridicule, moraliste nul, d'une sensibilité commune et asservie au plus grossier personnalisme, a-t-il pu être un grand poète lyrique ? Car enfin il l'a été. Ce ne peut être que par une sorJe d'usur pation.
Cette usurpation, une remarque profonde de Nietzsche nous en fait bien comprendre la nature et le succès. C'est, dit-il, (je cite le sens) chez les artistes les plus inspirés qu'on rencontre les plus graves défaillances, parce que l'affaiblissement de l'inspiration, qui ne se commande pas et qui est le souverain « moyen » de ces grands sincères, les laisse dépourvus. Au contraire, ces artistes, non pas précisément inférieurs, mais de plus de savoir technique que d'esprit et d'àme, de plus de talent que de génie, disons mieux, d'un très réel génie, mais plutôt excité par les éléments de l'art luimême et la volupté qui s'en dégage, que par les idées et les sentiments, ces artistes composites, séducteurs, prestigieux, mais dont l'œuvre opulente souffre d'un certain vide central, et qui sont peut-être les premiers des époques de corruption esthétique, se montrent presque toujours égaux à eux-mêmes, presque toujours voisins de leur apogée, parce que leur immense appro-
visionnemerit de moyens leur permet de s'en tirer à tout coup brillamment. Il suffit de penser à Mozart et à Richard Wagner pour apprécier la justesse de cette observation. Mais ne reconnaît-on pas sous le second portrait Victor Hug-o? Si la médiocrité intrinsèque de beaucoup de ses inspirations désenchante un lecteur à qui il ne suffit pas pour crier au beau d'être enlevé dans un tourbillon des sens, il n'en est nullement g^êné, lui, dans le déploiement du tourbillon coloré et sonore. A défaut d'une vision intellectuelle, lucide et enthousiasmante, la donnée la plus factice, la plus péniblement combinée, la plus stérile, suffit à son olympien pouvoir d'enrichir, de grossir, d'enluminer et d' « orchestrer •>, Bien plus : la mollesse, rindlllcrence de la conception génératrice ou plutôt prétexte, permet d'y rattacher et d'y broder tout ce qu'on veut, de multiplier à l'infini les parties, de les traiter à l'excès, de tirer de chacune tout ce qu'elle peut donner deffet. La violence, la science, l'ensorcellement des moyens avec lesquels un tel art saisit et fascine ce que j'appellerai les portions périphériques de l'esprit, ces portions intermédiaire-'^ entre l'esprit luimême et l'animalité, sont le succédané de ce qu'un art, non pas certes immatériel (car il n'y a pas de beauté sans splendeur de chair), mais conscient de son essence et de sa fin, adresse par l'intermédiaire des sens à la partie supérieure et vraiment humaine de l'être humain. Il ne s'agit pas tant au surplus de juger que de classer. Ceux-là que Hugo ou Wagner jettent hors d'eux-mêmes ne feignent pas ce délire. Mais conformément au vœu de ces maîtres, ils ont le
LES IDEES nOMAN TlOrES i"0
goût perdu pour d'autres poètes que Hugo, d'aulres musiciens que Wagner.
On n'a{)plique pas ici à Hugo les règles d'un code littéraire arrêté d'avance. On a essayé en somme d'expliquer pourquoi on ne l'aime point. Et la raison g-éuérale en réside dans son insincérité.
Ce que nous regrettons surtout de ne pas trouver en lui, écrivait Henri Heine, c'est ce que nous Allemands appelons le naturel. Victor Hugo est forcé et faux et souvent dans le même vers l'un des hémistiches est en contradiction avec l'autre; il est essentiellement froid comme l'est le diable d'après les assertions des sorcières, froid et glacial dans ses eiîusions les plus passionnées; son enthousiasme n'est qu'une fantiismagorie, un calcul sans amour (i)...
Et Nisard répétait la même chose avec une exquise modération en disant qu'en Hugo on a affaire à un séducteur, non à un ami : « qu'il n'avait jamais eu la douceur de s'abandonner, de ne pas se défendre d'aller en lui, de se perdre en lui. (2) » Dans cette expérience que tout lettré véritable a cent fois refaite avec Hugo, reconnaissons l'effet d'une certaine tromperie qui frelate l'inspiration et dont le pressentiment nous paralyse l'àme, en même temps que la matière et le mouvement du style nous éblouissent. Le diable, comme dit Heine, glacé au dedans, a une superficie brûlante.
Pour qu'un tel artiste rencontre des chefs-d'œuvre, que lui faudra-t-il? Des sujets poétiques très simples, très populaires, tellement familiers à l'esprit, au cœur
(1) Henri Heine, Lutéce, (3o avril i84o). (a) Essais sur l'Ecole romantique, poctfacc.
et aux yeux de tous, que le poète n'ait pas besoin d'y ajouter les clartcs supérieures de l'intuition et du sentiment personnels, mais qu'il puisse se contenter de les illustrer. Il a trouvé de tels sujets dans les batailles impériales et dans les journées révolutionnaires, les unes et les autres vues comme le peuple les voit, de la rue où passent les aigles victorieuses, où s'édifient les barricades. Dans ces poèmes qu'il n'est point besoin de nommer, leçi^énie de Hug^o dilTère infiniment en degré de puissance, mais ne diffère pas en nature, du génie de la chanson. Pede libero pulsanda telliis. Hugo, chantre de Napoléon ou des journées de Juillet, ne frappe que la terre, mais d'un sabot d'airain. Il a été souverain dans une qualité de poésie qui ne demande pas une haute collaboration de l'âme, et qui aussi est peu étendue.
Pour qu'Hugo ne reçoive pas les louanges dues aux Virgile et aux Shakespeare, mais non à lui, et pour qu'il brille d'autre part de tout l'éclat qui n'est que sien, le choc de la critique doit briser l'unité factice de ses œuvres poétiques en mille morceaux. C'est la splendeur, la grâce, la mystérieuse harmonie des morceaux que je n'ai pas dite et qui demanderait un infini commentaire. On a comparé ce poète à un Cyclope. Il l'est tout au moins par la quantité des petits ouvrages qui sortent de sa forge et la dureté du métal dans laquelle il cisèle ces petits ouvrages. Il ne faut presque jamais faire attention à un titre de poème ou de livre de Hugo, mais savoir qu'il y a là une merveilleuse collection. Insincère ou petit, mais dans la conception et les visées, non dans l'exécution, aussi surabondant et
ardent en inspirations secondaires et toutes proclfcs des sens que privé d'inspirations supérieures. C'est le paï'ad(^xe de toutes les naliires romantiques. Il se réalise en lui avec un relief étonnant. Rarement visité par le dieu de la poésie, nul homme ne fut plus habité que lui par tous ses démons. M.iis l'illusion romantique voulait qu'il s'écriât mal à propos : Ecce Deus 1