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CHAPITRE VI LA PERSONNALITÉ LITTÉRAIRE

Comme Alfred de Musset, bien qu'en un autre sens, Alfred de Vigny peut être dit la victime du Romantisme. C'est une haute nature dont l'inoculation romantique, reçue jusqu'aux dernières fibres du cœur, a fait avorter plus qu'à demi les desseins et accablé la vie d'une tristesse stérile. Vigny pâtit d'une mortelle contradiction entre sa nature, sa volonté, son sérieux scrupule de poète philosophe, soucieux d'inspirer ses sentiments d'une conception réfléchie sur la relation de l'homme avec l'univers, et son emprisonnement incurable dans un subjectivisme aussi entêté au fond que celui de René. Sa gravité méditative, qui se traduit par l'ordonnance serrée et la ferme tenue logique de ses plus beaux poèmes, le marquent d'un signe à part entre les poètes ses contemporains, le distinguent à son avantage de Lamartine, qui conçoit grandement, mais en im.provisateur, et abandonne si facilement le sort de l'idée aux

pentes tenlatrices de rexpression. Malheureusement Vigny n'a guère réussi à faire entrer dans l'orbe de ses méditations autre chose que Vigny. En apparence, le moi est absent de ses ouvrages. Il a conscience du devoir qui s'impose à l'artiste de réduire ses expériences personnelles à l'essentiel, d'en recueillir ce qui appartient à l'expérience générale de l'humanité- Mais cette haute exigence ne reçoit de la noble et sévère application d'Alfred de Vigny qu'une satisfaction plutôt formelle que réelle, parce que, si son esprit veut le vrai, sa vision moi aie est bornée et altéée par un certain parti pris d'isolement hautain et comme pudique où il croit voir une sagesse et où il y a bien de l'artifice et de la faiblesse. Pour vraiment observer et connaître en lui-même l'Homme, il s'observe dans une atmosphère trop spéciale et resserrée, qui n'est pas celle que déchirent nos vents et que réchaufîe notre soleil, qui est trop particulièrement la sienne ; il y a nécessairement dans cette « tour d'ivoire » d'où il croit prendre sur toutes choses la phis profonde perspective, des jeux d'ombre et de lumière qui ne seront jamais bien famihers qu'à lui. De là une difficulté qu'il n'a jamais surmontée, à l'établissement de rapports libres et ouverts entre son intelligence et les choses, de rapports hardis et généreux entre sa sensibilité et la vie.

Ce conflit entre les intentions élevées de la pensée et la servitude du cœur explique l'espèce de mythe moral qui forme le centre et le fond de la philosophie d'Alfred de Vigny, et qui revient à faire du « génie » la plus grande comme la plus haute des

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infortunes humaines. Alfred de Vigny accorde les visées plùlosopliiqiies de son esprit avec l'iridividualisme sentimental auquel son âme est asservie, en se représentant le desenchantement de tout, qui est le dernier mol de l'individualisme, autrement dit sa propre mélancolie, comme la rançon universelle et nécessaire, comme le iceau fatal du « g-énie ». Hé quoi! la thèse n'a-t-elle pas une vérité générale indépendante de l'individualité de Vigny ? La nature et l'humanité ne sont-elles pas d'autant plus désolantes que l'esprit connaît et comprend davantag-e, que le cœur a plus d'enthousiasme et d'amour, que la conscience est plus éprise de justice? Peut-être. Il existe d'ailleurs bien de la marge entre la gaîté, et le désespoir de la Mort du Loup. Mais sans insister pour l'instant sur cette considération modérée, médiocre, si l'on veut, il y a dans la conception d'Alfred de Vigny une équivoque qui en fait une des tromperies socialement et moralement les plus inquiétantes du romantisme.

L'équivoque se révèle toute entière dans Moïse, un des ouvrages de la jeunesse de Vigny (1822) que Sainte-Beuve place à côté d'Eloa, au dessous de la Colère de Samson, parmi « ses trois plus beaux et plus parfaits poèmes (i) »,et où l'idée principale s'enveloppe en effet d'un tissu de beautés incomparables Que nous n'exagérions pas la profondeur de signification de Moïse par rapport à la pensée d'Alfred de Vigny, lui-même nous en est le garant dans ces lignes qu'il adressait à une amie de Genève, seize ans après l'avoir composé :

(i) Nouveaojc Lundis, t. VI, p. 448.

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Aucun de mes poèmes oncore n'a dit toute mon âme, mais s'il v en a un que je préfère aux autres, c'est Moïse. Je l'ai toujours placé le premier, peut-être à cause de an tristesse dont le sentiment se continue dans Stello.

El le poète explique ainsi l'intention, d'ailleurs patente, de son oeuvre :

Mon MoVse n'est pas celui des Juifs. Ce grand nom ne sert que de masque à un homme de tous les siècles et plus moderne qu'antique : Ihomme de «••'nie, las de son éternel veuv i^e et désespéré de voir sa solitude plus vaste et plus aride à mesure qu'il grandit. Fatigué de sa grandeur, il demande le néant. Ce désespoir n'est ni juif ni chrétien, c'est peut être un criminel mouvement: mais tel qu'il est, il me semble ne manquer ni de vérité ni d'élévation (i).

L'homnne du Sinaï, ses communications surnaturelles, ses pouvoirs miraculeux, n'interviennent donc ici qu'à titre de symbole. Et le choix d'un tel symbole signifie évidemment qu'il y a dans le « génie » un allribut surhumain dont la possession frappe d'une sublime et irrémédiable infortune un être lié à la condition humaine. Mais comment sympathiserais-je à cette infortune? Comment seulement l'entendrais-je, moi qui ne suis qu'un homme? Devant une douleur dont le principe intérieur est au-dessus de ma nature, je ne puis, comme la foule juive, que « baisser les yeux », « trembler, » « tomber à genoux, » à moins que je n'y demeure absolument indifférent.

Les hommes se sont dit : « TI nous est étranc;'er »

Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,

Car lis venaient héias ! d y voir phis que mon âme.

(i) Cité par Léon Séché. Alfred de Vigny et son temps, p. 237.

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J'ai vu l'amour s'éteindre et l'arniLié tarir ;

Les viers^es se voilaient et craic^iiaienl de mourir.

M'enveloppanl alors de la colonne noire,

J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,

Et j'ai dit dans mon cœur : « que vouloir à présent? »

Four dormir sur un sein mon front est trop pesant,

Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle louche,

L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma b)uche;

Aussi, loin de m'aimer, voilà .qu'ils tremblent tous,

El, quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux.

Ainsi le «g-énie » est un mystère, un mal sacré, inintelligibible au comm..:: des mortels, mais dont la présence dans une âme s'innonce par l'atmosphère de solitude qu'elle crée autour de soi. Voilà la dangereuse confusion dont je parlais. D'autres dispositions que celle-là vouent également à la solitude morale : par exemple, une trop haute idée de soi-même, une sensibilité maladive, l'impuissance mêlée à l'orgueil, un esprit chagrin, une sombre humeur de réfractaire. Comment, demanderai-je au poète, distinguer du « génie », tel qu'il le signale, ces diverses disgrâces et compressions de l'âme qui ont le môme signalement? Gomment leur persuader à elles-mêmes qu'elles ne sont pas le génie?

Mais quoi 1 le langage de ce Moïse est-il nouveau pour nous?

Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.

Ne connaissons-nous pas une cantilène bien approchante?

Aimer et souffrir était la double fatalité que René imposait à quiconque s'approchait de sa personne... c'est ainsi

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qu'il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir et respirer sans mourir.

Pourquoi, demande Mo'ise à Dieu,

Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances. Ne pas me laisser homme avec mes ignorances. Puisque du mont Horeb jiisques au monl Nébo Je n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau?

Quelle différence, pour qui va au fond, entre ces accents et ceux de Piené :

Les déserts n'avaient pas plus satisfait René que le monde, et, dans l'insatiabilité de ses vag-ues désirs, il avait déjà tari la solitude comme il avait épuisé la société,

entre cette plainte :

Hélas I je suis, Seigneur, puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!

et ceci .

Je m'ennuie de la vie ; l'ennui m'a toujours dévoré : ce qui intéresse les hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne ? Je serais ég'alement fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune... Je voudrais n'être jamais né ou être à jamais oublié.

« Insatiabilité de ses vagues désirs », « dévorant ennui », « ce qui intéresse les hommes ne me louche point, » voilà les aveux audacieusement individuels, dépouillés et brûlants que Vigny n'ose pas proférer, les étals d'âme qu'il éprouve aussi, mais avec bien moins de feu, ce qui permet à sa pensée d'en composer une interprétation hiératique. L'esprit qui a baptisé René, Mo'ise, est-il, avec son intention de haute

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sagesse, des esprits romantiques le moins désordonné ?

La thèse poétique de Viçrny est fausse, en ce qu'il nous dépeint le « géiîie » sous une figure nébuleuse, partant, suspecte, susceptible de servir de masque et de passeport à de creuses et folles prétentions. Mais, si on la dégage de cette présentation fâcheuse, si on la ramène à ses termes propres, quelle vérité contientelle? Le vrai génie, le génie sous les espèces authentiques et magnanimes d'un Sophocle, d'un Aristote, d'un Shakespeare, d'un Michel Ange, d'un Galilée, d'un Auguste Comte, de ces grands homme de tous les âges, qui, philosophes, savants, artistes ou poètes, forment les pôles de notre pensée et de nos travaux, n'est-il pas une croix? Le bon sens répondrait qu'il y a eu des génies heureux et de malheureux, et il faudrait ajouter que prospérité ou infortune ont généralement dépendu du fait que cette richesse spirituelle, la plus précieuse, mais la plus fragile et la plus jalousée de toutes, trouvait ou ne trouvait pas, dans l'argent intelligentd'un Mécène ou la puissance d'un Louis XIV, l'organe épais nécessaire à sa protection. Imaginons cependant un véritable créateur, seul, sans aide matérielle, sans recommandation sociale, obligé de gagner son pain quotidien de la même main dont il compose son œuvre et dont il frappe aux portes de la publicité. Une épreuve terrible l'attend. L'hostilité instinctive de la multitude? Non pas, elle est passive, elle aime le faux, mais plus encore le vrai, si on le lui propose. Cette fosse aux lions, c'est la haine professionnelle. Oui, le très rare penseur qui a l'insolence ingénue de

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montrer n'être sérieusement attaché qu'an vrai, suscite chez l'immense majorité de la gent écrivante, professante et philosophante, qu'il réduit à la cruelle extrémité de se connaître, une animadversion ins-' linctive et vig-oureuse qui, si elle ne parvient pas à élouiïer sa pensée sous une savante conspiration de silence, s'attachera à en prévenir l'eiTet redoutable par des traductions défigurées. Oui, l'artiste dont l'imagination généreuse s'égale à une franche et lucide compréhension de la nature, liguera contre lui l'armée composite de tous ceux qui la déforment dans le sens des impuissances, des défauts de leur talent ou des inquiétudes de leur cœur. Le génie n'est pas incompris, comme s'en plaint Vigny; il est trop compris. Calamité sans doute; mais quel tonique pour l'âme! Quel excitant de l'énergie intérieure, dont l'exaltation est pour de tels hommes le plus grand des biens ! Voilà pour l'épreuve et la guerre du dehors. Mais, à lui supposer la carrière glorieuse et couronnée d'un Goethe, le génie n'ouvre-t-il pas une source de souffrances intérieures inconnues des autres hommes? Il y a les tourments de l'œuvre ; mais il y en a les joies. 11 y a une sensibilité plus étendue que celle du vulgaire, donc plus vulnérable ; mais il y a l'enthousiasme. Il y a une lucidité de l'esprit qui est une terrible ennemie de l'espérance; mais aussi « on se lasse de tout excepté de comprendre ». Enfin le génie sous toutes ses formes est la plus puissante des passions, aussi intense que l'amour, mais son objet n'est pas trompeur, fûtil vain du point de vue de Sirius, et e!!e soulève toute la durée d'une existence.

Faute d'une distinction prudente entre le vrai et le faux g"énie, distinction qui eût d'ailleurs ôté tout objet à sa plainte elle-même, Alfred de Vigny composa une littérature qui rendait d'un accès trop facile la qualité de victime poétique. Je veux parler de Stello, de Chatterton et de la Préface de Chatterton, où l'auteur affirme avec un singulier entêtement que les sociétés et les gouvernements haïssent, méprisent et laissent toujours mourir de faim « le Poète », assertion factice et impossible à discuter en général, particulièrement mal venue en un momicnt où tout le monde connaissait les gâteries de la Restauration pour Lamartine et Victor Hugo, démentie par l'impropriété des exemples dont elle est appuyée, et qui ne trouverait un semblant de confirmation pour l'époque où Vigny écrivait, que dans le suicide de trois ou quatre ratés littéraires, dont la mort ne fut une perte que pour leur famille et qui avaient certainem.ent lu Stello et vu jouer Chatterton. On ne remuerait pas une doléance qui fut quelque temps à la mode, mais sur l'inconsistance et en tout cas la vanité de laquelle personne n'a plus d'illusion, s'il n'en fallait retenir le tort quepeut faire à la poésie elle-même, dans l'opinion d'un bon esprit, l'idée affectée et, si j'ose dire, déplacée, que Vigny nous propose du poète et de sa fonction parmi les hommes.

Au chapitre XVII de Siello, Chatterton parlant au lord maire compare l'Etat à un navire.

Le Roi, les Lords, les Communes, sont au pavillon, au gouvernail et à la boussole; nous autre, nous devons tous avoir la main aux cordages, monter aux mâts, tendre les voiles et charger les canons.

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Le lord maire qui représente ici le plus bas positivisme, lui demande ce que diable peul faire le poêle dans la manœuvre.

Chatterton resta dans sa première immobilité : c'était celle d'un homme absorbé par un travail intérieur qui ne cesse jamais et qui lui iait voir des ombres sur ses pas. Il leva seulement les yeux au plafond, et dit : « Le poète cherche aux étoiles quelle route nous montre le doigt du Selg-neur ».

Sublime préciosité! Mais surtout quelle confusion! C'est le capitaine qui montre la roule. Et « le doigt du Seigneur », c'est la science de la navigation, c'est les directions puissantes qu'un vigoureux esprit d'homme d'Etat trouve dans l'Histoire, dans les expériences heureuses ou malheureuses du passé. Le poète chante pendant la rude manœuvre. Et sa présence certes est précieuse, puisque les esprits des hommes ont besoin d'être charmés. Je crains que, s'il se mêlait de commander la route, il n'impatientât fort les chefs responsables : car il y a des écueils nimbés d'une lumière tentatrice, de fallacieux Edcns à l'horizon, où guettent des monstres. Le poète serait-il poète, s'il ne désiraitd'y aborder? Peut-être : car le chimérisme n'est pas nécessairement lié au don poétique, ou plutôt les plus grands des poètes, Homère, Shakespeare, Gœthe sont de grands sages, ils associent à l'entliousiasme la vue la plus profonde et la plus naturelle des nécessités hu* maines. Mais au-dessous de ces mortels supérieurs, il y a de doux et brillants génies chez qui l'imagination, les éléments féminins de l'esprit séduiseni tellement la raison, que, loin de leur confier la conduite du vais-

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seau social, il convient de les dispenser dans la plus large mesure de la commune corvée. C'est précisément sous ces traits qu'Alfred de Vig^ny dans un autre endroit se représente le poète et le caresse.

L'imag-ination emporte ses facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon enlève la nacelle. Au moindre choc, elle part: au plus petit souffle, elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes humaines. Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez l'habitude invincible de son âme! Dès lors, plus de rapports avec les hommes qui ne soient altérés et rompus sur quelques points. Les déo'oûts, les froissements et les résistances delà société humaine le jettent dans des abattements profonds, dans de noires indignations, dans dos 'lésolalions insurmontables (i)...

Eh bien! Il f;^udrait à ccl être exquis et insupportable une triple enveloppe de ouate entre la vie et lui, un hôpital doré, d'où on ne le sortirait que quand on est de loisir, mais quelle fête on lui ferait dans ces instants privilégiés! Les prétentions qu'Alfred de Vigny élève en son nom sont malheureusement beaucoup plus étendues et, à vrai dire, n'ont pas de bornes. Ce rêveur défaillant pour lequel il réclame « toutes nos larmes, toute notre pitié », au fond c'est pour lui le premier des hommes, c'est « l'homme spiritualiste étouffé par une société matérialiste (2) », c'est l'incarnation de Psyché sur la terre, c'est à lui qu'il appartiendrait légitimement de régner sur les nations, car il représente « le vrai », tandis que le Pouvoir politique représente par essence « le faux ».

(i) T'.-éface de Chatterton. (Ed. Calmann-Ury, p. 7, (aj Ibid., p. i3.

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Comme le Pouvoir est une science de convention, selon les temps, dit dans Siello le Docteur Noir (qui représente le raisonnement) et que tout orilre social est basé sur un mensong-e plus ou moins ridirule, tandis qu'au contraire lc.>-- beautés de tout art ne sont possibles que dérivant de la vérité la plus intime, vous comprenez que le Pouvoir, quel qu'il soit, trouve une continuelle opposition dans toute œuvre ainsi '".réée. De là ses efrorts éternels pour comprimer ou séduire... L" ooète, apôtre de la vérité toujours jeune, cause un éternel ombrage à l'homme du Pouvoir, apôtre d'une vieillt fiction (i)...

Dans son Discours de Réception à l'Académie, Vigny reçu par le comte Mole disait les mêmes choses avec plus de politesse et concluait une louange aigredouce de l'homme d'Etat en le définissant « l'Improvisateur ».

On ne relèverait pas une telle infatuation, si elle n'était qu'une manie personnelle d'Alfred de Vigny. Mais celte dépréciation de l'œuvre et de l'ordre politiques au profit de la personnalité littéraire est un lieu commun ou plutôt une attitude nécessaire de l'esprit romantique. Dans ses Réjîexiohs sur Jean-Jacques Rousseau (iStii), George Sand met« les hommes d'action ou hommes forts » bien au-dessous des « hommes de pensée ou grands hommes ». Ceux-ci, c'est-à-dire les artistes, les poètes sont les « sapeurs de Tambulanle [ halange humaine », d'où il suit que les premiers, en- U tidez les législateurs et chefs d'Etat, ne devraient se considérer que comme les serviteurs et metteurs en œuvre des inspirations des seconds. On en viendra là, ajoute l'impétueuse femme « le jour où la notion du

(I) Stello, ch. XXXIX.

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proorès sera consacrée comme principe fondamental de toute lé i 4a lion sur la terre », formule qui s'éclaircit sin^'ulièrement par cette autre, qu'alors « l'essence même de la loi sera le renouvellement perpétue! des formes ». En attendant ce gouvernement des hommes de lettres, l'art de gouverner les peuples est livré à un matérialisme et à un empirisme barbare. Légende néfaste, aussi préjudiciable à la prospérité des arts qu'à l'ordre des sociétés. Non! il n'est pas vrai que l'artiste puisse se substituer à l'homme d'Etat, il l'est moins encore que les institutions puissent se modeler, sans péril de subversion, sur des idées esthétiquement séduisantes. Bien au contraire, la floraison de l'art, exigeant l'existence d'un goût public, d'un monde de connaisseurs, présuppose un ordre politique puissant et durable. L'art el la poésie sont des fruits. La sensibilité et l'imagination, quand elles s'érigent en reconstruclrices de la société, sont nécessairement révolutionnaires. Il n'est pas vrai que l'homme d'Etat digne de ce nom soit un « improvisateur ». Il n'y a pas de travaux qui, plus que les siens, demandent la continuité, la patience, les longs desseins, les prudentes préparations et, avec la souplesse dans l'application, la solidité des principes puisés aux sources de la plus antique expérience. Convenons que le régime de la Parole, qui tend à faire des politiciens de mauvais concurrents des poètes, excusait jusqu'à un certain point les impertinences de Vigny.

Si notre but était proprement d'étudier et de juger Alfred de Vigny, nous devrions maintenant le suivre dans cette partie tardive de son oeuvre et de sa

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carrière, dont les Destinées sont le monument et à laquelle notre génération, justementoublieuse àftSlello et de Chatterton^ peu émue, je le crois, par Moïse et Eloa,a raison d'adresser son admiration, sa curiosité, son respect : car c'est seulement alors que la pensée du poète s'affranchit suffisamment des susceptibilités recherchées, des ombrag-es resserrés de sa personnalité, pour pouvoir méditer, dans un esprit de philosophie véritable, sur certaines données éternelles de la condition de l'Homme. Mais ne cessons de rappeler que l'objet de notre investig-ation, c'est le Romantisme. Vigny n'est intervenu que comme sujet éminent et témoin indispensable de certaines parties du g-rand phénomène romantique. A ce point de vue, il n'y a pas dans son œuvre de livre plus important que Stello, qui est de la frénésie et de la manie romantiques concentrées. Pour l'homme de g-oût qui cherche son plaisir, c'est un ouvrage plus que négligeable. D'autre part, il est inadmissible de mutiler tout à fait un sujet. Je dirai d'autant plus volontiers un mot de cette partie sombre, singulière et supérieure des poésies d'Alfred de Vigny, qu'il existe entre son inspiration et les impressions antérieures que j'ai décrites, unecontinuité psychologique qui se discerne aisément. Jeune, Vigny portait au nom des souffrances du g-énie, entendez au nom de ses rêves, non hardiment ressentis et affirmés comme siens, mais colorés d'une vague universahté et suspendus dans une espèce de nuage, un jugement amer et désolé sur la vie. Plus tard, sous l'action de l'âge et de coups, qui vinrent l'atteindre, non mollement et poétiquement dans ce

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nuag-e, mais cruellement dans son amour-propre et sa commune nalure d'iiotnme, il lui devint impossible de cultiver les souffrances d'exception. Mais l'amertume resta. Il fut jusqu'à la fin celui qui ne veut pas être consolé. Sa pensée chercha hors de lui-même, dans la destinée individuelle et collective des hommes, dans le spectacle de l'histoire, dans le rapport général de l'humanité à l'univers, des motifs de désespoir. Ils ne manquent pas. De toutes les causes philosophiques, celle du pessimisme est la plus riche en arg-uments et la plus difficile à réfuter. Il a revêtu quelques-uns de ces arguments d'une harmonie immortelle.

On n'aura garde d'opposer à ces plaidoyers d'une âpre et hautaine poési*' qui s'appellent les Destinées, la Colère de Samson, la Mort du Loup, de timides revendications en faveur d'une interprétation optimiste de l'univers et de la condition humaine. Que l'homme soit jeté au sein d'un monde indifférent « comme une passas:ère et sublime marionnette » ; que « plus ou moins lafemmesoil toujours Dalila »; qu'en dépit non seulement des leurres, mais même des réalités de l'amour et de l'amitié, il demeure en nous un vide et une solitude que rien ne comble ; que, dans la sphère privée comme dans le domaine social, l'injustice, la ruse el la bassesse disposent de moyens d'attaque et de défense aussi variés que la nature, contre la raison, qui cesse d'être tout à fait elle-même, dès qu'elle s'arme et se protège ; qu'il ne puisse jamais y avoir pour celle-ci de succès purs; qu'elle ne puisse jamais influencer les choses humaines que moyennant un

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coefficient de déraison ; que la Divinité « oppose un éternel silence » à nos inquiétudes métaphysiques; que nous soyons organisés pour vouloir connaître le premier et le dernier mot de tout et pour ne le savoir jamais de rien; que Texpérience du père ne profite point à l'enfant, et, quand l'enfant la relient, que la vie lui tende des pièg-es auxquels elle ne se rapportait pas; que nous ayons l'esprit assez étendu pour douter si nous agissons en êtres libres ou en esclaves de la fatalité, et trop court pour résoudre absolument ce doute; comment discuter sérieusement ces constatations aussi vieilles que l'infelligence humaine et dont on pourrait allonger la liste? Il ne convient pas d'y opposer la vivacité de nos illusions, des espérances, des mirages individuels ou collectifs par lesquels le « vouloir-vivre » et le « génie de l'espèce », pour parler le langage des métaphysiciens du pessimisme, ne ces-^ sent d'inspirer aux générations successives un merveilleux entrain à la vie. Les avantages de l'irréflexion sont une faih'e raison à iiivoquer auprès du clairvoyant. Mais ce serait iiiie bien mauvaise note pour la clairvoyance pessimiste, qu'il ne faut pas confondre avec la déclamation pessimiste, qu'elle dût produire l'alFaissement de l'âme. C'est heureusement le contraire qui est le vrai, puisqu'elle est déjà une preuve du plus rare des courages, le courage de l'intelligence. Les penseurs qui ont le cœur lâche inclinent presque toujours à l'optimisme ; comme Rousseau, ils imputent toutes les duretés de la conditionhumaineàdes arrangements accidentels et factices qui empêchent la nature des choses de produire spon-

tanémenl le triomphe intégral de la raison, de la justice et de la bonté. Qu'à la bravoure inteliectuclle que de telles fadaises dég^oûtent,qui ose voir l'absence de toute finalité morale, de toute complaisance aux vœux de l'homme dans l'ordre de l'univers, l'abîme d'erreur éternellement ouvert à côté des individus et des sociétés, s'ajoutent la bravoure de l'humeur, un cœur épris de dévouement, et voilà, non pas un argument trouvé, mais une force surgie contre le mal, une arme ajoutée aux antiques défenses à l'abri desquelles l'élite de l'humanité essaie de créer à l'espèce entière un destin honorable. Le pessimisme est le postulat de l'héroïsme, l'excitant nécessaire de la conservation et du progrès.

C'est le mérite moral et c'a été le bonheur littéraire d'Alfred de Vigny de trouver enfin à la tristesse humaine des raisons plus sérieuses et plus impersonnelles que celles de Stello et d'être passé d'un demi-enfantillage poétique à la virilité de l'esprit. Mais chez lui l'humeur ne s'est pas libérée. Son pessimisme est vrai en ce que les considérants en sont irréfutables. Il est sain parsalucidité.Il tend la volonté. Mais cette volonté, l'auteur de la Mort du Loup n'a pas trop de toutes ses ressources pour lutter au dedans de lui-même contre les folies du sentiment. C'est un stoïcien, dit-on ; et la louange est juste, mais elle signale une humanité frappée dans quelques-unes de ses énergies essentielles et qui dépense ce qui lui en reste à se tenir debout. C'est un vaincu de la vie qui sauve l'honneur en devenant vainqueur dans ce combat intérieur, et là est sa servitude. Ce que les frères de Concourt disaient de Flaubert,

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on le dirait justement de lui : « Il semble porter la fatigue de la vaine escalade de quelque ciel. » Le ciel des vaines aspirations romantiques est lourdement retombé sur cette âme.

Tout ce que Vigny a pu voir du mal de vivre et de la malice de la nature, les plus grands poètes de tous les temps l'avaient vu aussi profondément que lui. Mais sur la face de cette nature perfide, le sombre Lucrèce lui-même apercevait le sourire de Vénus.

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