OBJET DE CE LIVRE
Je voudrais, conformément à !a division annoncée au début de cette troisième partie, rechercher dans le présent livre, les idées les plus générales du romantisme concernant le passé, le présent et l'avenir des sociétés humaines, autrement dit, en philosophie de l'histoire et en politique.
Ces idées se sont nécessairement produites sous l'influence de la Révolution française et seraient même inintelligibles sans elle. Des profondes affinités du Romantisme avec laRévolu!ion,onseraitsnfrisamment averti par cette remarque que « le Romantisme, c'est Rousseau», et que Rousseau est un des facteurs les plus importants de la Révolution. Négligeant cet arg-umeni a priori, j'examinerai les rapports de la philosophie de l'histoire et de la politique romantiques avec la Révolution française, tels qu'ils ressortent parexemple des opinions d'un Hug-o, d'un Michelet, d'un Quinet, d'un Pierre Leroux, du Lamartine des Girondins.
Avant de procéder à cet examen, une observation de méthode est nécessaire.
3a3 LE ROMANTISME FRANÇAIS
Comme l'a très opportunément observé M. Aulard, c'est faire de la notion de Révolution la plus incohérente et la plus trompeuse des notions, que de « désigner par le même nom, d'une part les principes qui constituent la Révolution française et les actes conformes à ces principes, d'autre part la période pendant laquelle se fit la Révolution, avec tout ce que cette période comporte d'actes conformes ou contradictoires à ces principes (i). » En éliminant aussi du concept de Révolution, des faits, comme il s'en est produit de si considérables pendant cette même période, notamment dans l'ordre diplomatique et militaire, qui ne sont précisément ni « conformes » ni « contradictoires » aux principes révolutionnaires, mais quisontnésdel'étatrévolutionnaire occasionnellement, l'éminent historien aurait plus complètement encore pur^é ce concept de tout élément étranger à son essence. « La Révolution, conclut-il, consiste dans !a Déclaration des droits rédig-ée en 1789 et complétée en 1793, et dans les tentatives faites pour réaliser cette déclaration (2). » Définition aussi propice à la lucidité et à l'objectivité des discussions politiques et philosophiques sur la valeur et la destinée de la Révolution, qu'utile pour écrire clairement l'histoire. Car elle détournera les Français des divers partis de se jeter éternellement et stérilement à la tète les victimes de la Terreur ou les victoires de la République, pour concentrer leur attention sur la signification intrinsèaue et permanente, sur ios e.'Tels nécessaires de dog--
(i''. Aulard, Histoire politique de la Révolution française, p. 78a. (a) Ibid.
LIS inÉKS ROMANTIQUES Sa 3
mes politiques qui n'ont pas cessé depuis 1789 d'affecter la condition intérieure et extérieure de la France, dont ni adversaires ni apologistes ne pensent qu'ils soient encore au bout de leur « réalisation », et dont l'action, funeste ou favorable à la prospérité nationale, doit être recherchée avec l'entière liberté d'une intelligence affranchie (au moins quant à cette recherche) des ressentiments comme des piétés historiques.
Cette distinction capitale entre le contenu chronologique et le contenu politique et philosophique de l'idée de Révolution, me dispense de discuter la vérité des couleurs sous lesquelles les événements de la période révolutionnaire se sont reflétés dans les imaginations des historiens et poètes romantiques. Pour moi, comme pour M. Aulard, Révolution voudra dire: principes de 1789-1798, et résultats pratiques obtenus ou à attendre de la mise en œuvre de ces principes. Il se peut bien que cet accord n'aille pas au delà d'une question de méthode et que nous différions profondément, soit quant au sens de ces principes, soit quant à la nature et à la valeur de leurs résultats. Mon objet direct n'est pas précisément d'apprécier en euxmêmes les uns ni les autres, mais seulementde rechercher ce que les esprits romantiques, en tant que tels, ont pensé, voulu, rêvé, imaginé, et par suite propagé de notions, de passions et de rêves à leur sujet. Comment ont-ils compris la Révolution, son rapport avec le passé humain, son influence sur le présent, sa destinée à venir? Assurément si leur interprétation de ce ffrand fait nous paraît chose déraisonnable en soi, liuùs ne pourrons nous dérober à la question de savoir
jusqu'à quel point elie en dénature ou au contraire en traduit fidèlement l'essence réelle.