A. LA RÉVOLUTION PURE
La Révolution le fut en ceci, que ses principes ne contiennent pas le programme (iéfîiii d'une révolution déterminée et d'un ordre politique déterminé
devant succéder à celle révolution, mais le programme iliiiriilé d'une révolution éternelle.
Oui, le dog-me de 1789-1798 est de nature telle, qu'à peine un état politi({ue tant soit peu consistant aurat-il été violemment réalisé en son nom, il se retournera de toute sa force contre cet état lui-même et n'imposera pas moins rigoureusement sa subversion à des logiciens nouveaux, qu'il n'imposa à des logiciens maintenant apaisés la subversion de l'état précédent.
S'il en est ainsi (j'essaierai après bien d'autres de l'établir), les Romantiques ne se trompaient pas sur le fond, en célébrant la Révolution française pour ce qu'ils sentaient en elle d'infini. Seulement c'était un infini de destruction; ou plutôt, il n'est d'infini qu'en ce sens, du moins dans l'ordre terrestre, si toute construction de l'intelligence et de l'industrie humaine a nécessairement une contenance arrêtée, si construire, c'est limiter.
L'infini de destruction latent dans les « principes » de 1789 et de 1798 tient uniquement à cette fiction fondamentale, que l'homme posséderait des droits, à son seul titre d'homme, c'est-à-dire d'individu, indépendamment de son rapport à la société. Ces droits « naturels et impresci'iptihles » ne seraient que la conséquence de la « liberté « dont il est censé jouir antérieurement à son incorporation dans la société, et qu'il est censé engager dans le contrat social. On s'épargnera la peine de beaucoup d'objections inutiles, en reconnaissant que la théorie révolutionnaire n'a pas besoin de donner cette condition de liberté individuelle, comme une réalité ajant efïectivement préexisté
LES IDIK ROMANTIQUES 333
selon le dire fabuleux de Rousseau, à la formation des sociétés humaines. Il s'agit d'un contrat idéal, d'un postulat juridique, conçu par la philosophie, par la « Conscience moderne », disent certains, comme l'expression de la justice, et qui doit, dès lors qu'il a été conçu, servir de règle à la constitution du gouvernement et de la société. Je donne au dogme révolutionnaire le sens le plus plausible que ses croyants lui aient donné, je crois, sous la pression des critiques. Ce sens est en définitive, le suivant. Quelles que soient les forces, nécessités ou violences naturelles qui aient déterminé en fait la formation primitive de la société, celle-ci doit maintenant reconnaître à tous ses membres la qualité de libres contractants vis-à-vis d'elle ; les institutions publiques n'ont d'autre fin qued'assurer et de conserver à chacun les prérogatives qui découlent de cette qualité idéale ; à cette fin, le lég-islateur doit détruire tous les liens historiques qu'elle exclut, toutes les organisations naturelles susceptibles de s'imposer à l'individu et de limiter sa destinée, toutes les traditions capables de donner, indépendamment de son libre choix entre les possibles, une certaine direction à son âme; et non seulement il lesdoit détruire, mais encore empêcher qu'il ne s'en reforme par le jeu de la spontanéité sociale; lajustice veut qu'on ne naisse « chrétien ni français », sujet ni débiteur d'aucune communauté humaine. On naît « homme ». Conception, dis-je, absolument creuse, et partant, dès qu'on en tente l'application, anarchique. Le plus élémentaire traité de philoso};hie définit un « droit » un pouvoir légitime. De même, il n'y a pas de « liber-
té » OÙ il n'y a pas d»; pouvoir. Je ne puis parler du droit ni de la liberté que j'aurais d'habiter le fond de l'eau. Sauf le pouvoir de vivre de racines et de me vêlir de feuilles, je suis redevable à la société de toutes mes facultés, matérielles et spirituelles. Plus ces facultés sont étendues, plus surtout elles sont précieuses et caractérisent un type élevé de civilisation, plus définie, plus distincte, plus éloignée delà « nature », plus sélectionnée, plus riche de passé historique est l'org-anisation à moi préexistante à laquelle j'en suis particulièrement tributaire. Le concept d'un droit anté-social ou supra social de l'individu n'a pas de contenu. La société humaine en général, plus spécialement, telles ou telles formations sociales, naturelles ou historiques, en créant les conditions essentielles de l'acquisition de mes pouvoirs et capacités, créent l'étoffe de mes droits. Elles en demeurent donc les arbitres, et leur ordre en fournit la mesure. Il doit être jug-é de mes droits d'après les exigences de leur conservation et de leur prospérité, et non pas de la légitimité ou de l'illégitimité de leur propre constitution, d'après mon droit individuel préalablement érigé en absolu. Un droit dérivé de ma qualité abstraite d'individu humain est purement indéterminé. Or l'indéterminé, ce n'est rien, ou bien c'es*, tout, selon qu'on le prend. Un droit qui n'est aucun droit défini, une liberté qui n'est aucune liberté définie, sont des minoîaures insatiables. L'individu persuadé que d'un tel Droit, d une telle Liberté, dérivent les droits et libertés que la société lui doit reconnaître, ne verra pas de borne à ses revendications.
LKS IDÉES ROMANTIQUES 335
Nulle possession ne lui paraîtra égaler son titre. Les <« Droits de l'Homme » sont les Droits de l'iiisuri^-é et ne peuvent autheiiliquement se manifester que j ar des vœuK e dissolution.
Après avoir introduit la subversion éternelle par la porte de la « Liberté», la Révolution s'en débarrasse par la porte de 1' « Egalité ». Mais l'Egalité révolutionnaire n'est pas moins subversive, n'étant pas moins insatiable, que la Liberté révolutionnaire, pour la simple raison qu'elle en est la fill -, et que cette Liberté chimérique n'a pas d'autre moyen pratique de réaliser ses vœux que cette Egalité horrible. Le passage dialectique de l'une à l'autre, s'accomplissant dans le vide des concepts sans matière, se fait sans difficulté. Tous les hommes étant gratifiés par le postulat de la Justice révolutionnaire du même infini de Liberté anté-sociale, il n'y a pas de raison pour que les uns en aliènent une plus grande part que les autres dans le contrat social. Les hommes, » naissent et demeurent libres et égaux en droits... l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurant aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ». Ainsi s'exprime la Déclaration de 1789 dans un style dont le vague apparent s'explique par les hésitations de la plume à exprimer une pensée franchement insoutenable, mais dont le sens non équivoque est : égalité absolue, égalité sous tous les rapports entre tous les membres de la société. Cette égalité, qui l'assurera ? La (( loi », détruisant au nom de la justice toutes les inégalités qu'elle peut atteindre, inégalités de fortune,
336 LE ROMANTISME FRA?fÇA.IS
de condition, de profession, d'éducation. Mais le nivelletnenl n'est-il pas éternellement à recommencer? Les instincts les plus profonds et les plus vivaces de l'homme, la nature des choses ne crèverontils pas de leurs pousses puissantes le sol nivelé ? On peut ériger l'Egalité en idéal ; mais on aura beau jeter les réalités sociales dans le gouffre égalitaire, jamais, jamais, il ne sera rempli.
Destruction, dissolution au nom de la Liberté ou souveraineté individuelle. Destruction, dissolution au nom de l'Egalité. Le dogme révolutionnaire nous laisse le choix entre les deux chemins, dont on peut dire qu'ils se rejoignent dans l'infini. Sans choisir précisément l'un ou l'autre (car ils n'étaient pas théoriciens) iCs Romantiques en pressentaient puissamment le terme commun. C'est pourquoi ils avaient raison de juger la Révolution chose incommensurable avec tous les régimes humains antérieurs. C'est pourquoi ils étaient, par le vertige même de leur pensée, profonds commentateurs de la Révolution.