B. IMPOSSIBILITÉ DE MITIGER LA REVOLUTION
Pendant tout le xix* siècle, des générations de philosophes ou théologiens officiels se sont appliqués à éteindre l'explosif de la logique révolutionnaire, en conservant le dogme de la Révolution. Ils ont essayé de borner le nombre et de fixer l'étendue des « droits naturels » que chaque homme apporterait dans la société avec sa qualité d'Homme, et dont l'égale jouissance doit être garantie à tous. Ils ont prudera-
ment retranché à la » nature » des droits dont l'inégale Répartition ne lenr paraissait pas blesser la » Justice ». Et quant aux autres droits, ils ont estimé que la mesure assignée à leur exercice soit par la lég-islntion des gouvernements successifs, soit par les programmes politiques de tel ou tel parti d'opposition, remplissaient l'exiei^ence de la « nature » ou de la « justice ». On reconnaîtra ici une attitude commune au libéralisme (i), au spiritualisme universitaire, au démocratisme modéré, généralement à tous les éléments de l'opinion française bourgeoise qui, en dépit des différences souvent extrêmes de leurs tendances et de leurs vœux respectifs, se sont accordés, s'accordent encore à avoir peur, par dessus tout, de qualifications telles que «réactionnaire », a contre-révolutionnaire », 0 rétrograde », ou sim[)lement « conservateur ».
La Liberté et l'Egalité posées en principe à titre primitif ou transcendant, par les deux Déclarations de 1789 et de 1793, sont la Révolution pure. Mais les libertés proclamées par l'une et par l'autre, après ces prémisses, liberté des cultes, liberté d'écrire, liberté de la presse, liberté de se réunir, liberté du travail, de l'industrie, du commerce, ne sont pas révolutionnaires nécessairement. Ce sont ces libertés qui formeraient,d'après le compromis dans lequel la bourgeoisie française du xix* siècle a cssnvé d'enliser la Révolu-
(i) Je parlp du libéralisme indivirlnali^te. On trouvera dans le Renjnmi'i Ciinstnnt de .M.Emile Fasi^cl iPolitiqunx et Afora/istes.i" série le dcieliippement d'une distinction très profonde entre ce lib^^ralisme-là et \p lihéralisme aristocratique, lequel, conçu dans toute l'amjjleur de ses conditions et dans toiit''s s^s possibilités d'ejtlen.>ioD sociale, aboutit k la doctrine dont on s'inspire ici.
tion sans la renier, le corps des « Droits de l'Homme » . Elles ne sont pas révolutionnaires, quelque étendue qu'en soit la pratique, si les exigences de l'activité et de la prospérité générales, si les besoins et facultés réelles des citoyens, si les nécessités et possiliilités de l'ordre public en un moment et un lieu donnés, si, en un mot, les données d'expérience fournissent cette mesure. Même très restreintes en fait, elles sont révolutionnaires, elles sont grosses de toute l'anarchie, si le peu qui en existe existe au nom des principes de 1789- 1793, c'est-à-dire comme conséquence d'un droit primordial appartenant à l'individu en tant que tel. Chacune d'elle peut, en ce cas, revendiquer tout.
Soit la liberté de croyance, c'est-à-dire des manifestations extérieures et publiques de la croyance religieuse. Des libertés cultuelles, empiriquement fondées et calculées sur la division des croyances manifestement existante dans la population d'un Etat moderne, diversifiées selon la nature, les exigences respectives de ces croyances, le nombre d'adhérents et l'influence de chacune d'elles, organisées enfin pour le contentement spirituel de plusieurs catégories de citoyens raisonnables, de telles libertés reçoivent de leur raison d'être elle-même leurs justes limites. La paix publique, la Satisfaction générale, qui forment cette raison d'être, seraient terriblement menacées, si la protection légale de la division dans le domaine spirituel devait ou pouvait consacrer la division dans le domaine temporel, s'il était permis, pour raison de religion, de se révolter contre les institutions politiques et civiles ou contre l'usage des mœurs, de se soustraire aux obliga-
LES IDÉES RO.dA.Miv'CES SSq
lions en\ôrs la patrie. C'est là pourtant ce qui doit arriver, si la libej'téde conscience relig-ieuse est érigée endroit individuel primordial ne reconnaissant d'autres fioutières que le « droit égal d'autrui ». Suis-je dune reUi^'-if n qui prescrit ou conseille la big'amie,je n'empèclie pas « autrui » de prendre deux femmes en prenant deux femmes. Suis-je d'une religion qui défend de porter les armes, en refusant le service militaire je n'empêche pas « autrui » de refuser le service militaire, non plus que de le consentir. La loi qui me frappe pour ces actions, ou plutôt pour ces « convictions », me frappe dans un titre « inviolable et sacré »• Qu'on cite une seule liberté au sujet de laquelle 1^ même raisonnement ne se puisse reproduire. Cette liberté-ci ou cette liberté-là, étendue à tout ce qui ne rend pas « autrui » c'est-à-dire un autre individu quelconque ou la masse des autres individus contemporains pris un à un, incapables de l'exercer, comporte des exigences et des fantaisies sans bornes. Elle ne diflere que par le nom, de la Liberté transcendante et infinie. Ce qu'on a dit de celle-ci peut et doit se répéter d'elle. La liberté est réglée sur toute son étendue par les nécessités et convenances d'un ordre général organisé, non pour la seule commodité des individus actuellement vivants, mais pour l'avantage aussi des géiiérattons futures et la conservation de la patrie ; ou bien elle n'est réglée aucunement. Elle est le dissolvant universel.
L'affaissement, au xix® siècle, de la vieille solidité intellectuelle des Français et, inévitable conséquence, la diminution de l'énergie, qui est la clarté dans l'ac-
lion, viennent de leur ohslination à bég-ayer un \nâéfinissable compromis entre la Révolution, à laquelle on ne fait pas sa part, et la Contre-Révolution ou Physique éternelle des sociétés.