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C. — l'individualisme, ruine de l'individu

La Révolution est le dissolvant de l'ordre. Par là même elle est le dissolvant de l'Individu, dont la prospérité dépend de la vigueur de l'ordre. En tant qu'application de la Liberté-principe, ces fameuses libertés de 17B9 sont stériles. Elles suppriment tous les obstacles autour de l'individu. Mais le désert aussi est absence d'obstacle. Il faut à l'individu des soutiens. Le vagabond inoffensif ne jouit-il pas de la « liberté d'aller et de venir » ? Le chômeur forcé, de la « liberté du travail * ? L'ignordit, de la « liberté de penser et d'écrire » ? Le mendiant, du « droit de propriété » ? Des gens incapables de rien entreprendre ensemble, du « droit de se réunir» ?

Représentez-vous au contraire, sous une forme concrète et efficace, les facultés humaines dont ces creuses formules font s évanouir la notion dans un vague absolu. Il apparaît avec évidence que l'individu n'en est rendu possesseur qu'au prix de sa participation, et, par conséquent, de sa subordination, sinon légale, du moins réelle, à quelque organisation, à quelque communauté, à quelque discipline, à quelque statut préexistants à lui , organisation , communauté, discipline ou statut qui n'ont pas toujours, mais qui devraient toujours avoir leur raison d'être dans quel

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que fonction utile ou noh!e de l'économie sociale, qui possèdent, sinon lég'alement, du moins réellement, que!(juc monopole, et qui départissent à lindividu avec une part de ce monopole, des garanties, des libertés, des facultés d'initiative différenciées, limitées, par conséquent effectives. Or l'existence, le dévelo[)[)ementde telles puissances sociales est ce que l'Individualisme révolutionnaire ne tolère pas. La léy^alité individualiste égalitaire dissout les soutiens économi jues, intellectuels, relig-ieux et moraux de l'indi vidu.

Pour assurer à tous les individus la « liberté du travail », l'Individualisme égalitaire s'oppose à l'org'anisation du travail; il exclut le statut de la corporation professionnelle, seul org-ane capable de protéger le travailleur, de l'élever en proportion de sa valeur, de défendre avec une pacif:que puissance ses intérêts dans la concurrence générale des intérêts, de lui assurer une dignité sociale, de mettre à sa portée cette portion de privilège sans laquelle la condition d'un homme demeure tellement précaire qu'il la faut appeler servile.

Pour assurer à tous les individus la liberté de l'industrie et du commerce, l'Individualisme égalitaire déchaîne ce qu'on ajustement appelé l'anarchie de la libre concurrence. Dans son horreur d'une ombre de monopole, il s'oppose à ces ententes, à ces traités limitatifs, si naturels entre intérêts concurrents^ mais similaires, et qui sont le seul moyen, surtout dans une époque de lutte économique intense, d'entourer l'initiative individuelle, d'une certaine ?tmos-

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phère de sécurité, de soutenir l'esprit d'entreprise. Il inti-rdit la fornialion par régions^ par industries, de ces faisceaux de puissances économiques, seuls capables de briser et de morceler le perpétuel courant des à- coups économiques, générale irs de ruines et fauteurs de brigandages.

Pour assurer à tous les individus la « libre disposition d'eux-mêmes » dans le sens le plus général, l'Individualisme égalitaire tend à leur ôter leur plus sûre boussole senlimenlale, la source de tout solide fonds moral, en s'en prenant à tout ce qui peut soutenir matériellement et moralement la force et l'empire du lien domestique. 11 met à la disposition de l'individu le plus de facilités qu il peut pour sortir légalement de la Famille; il assure l'autonomie des destinées individuelles en permettant au plus fou, au plus éphémère caprice de sentiment de se rendre maître dune destinée et de la précipiter dans l'inconnu.

Pour assurer à tous les indivi lus l'entière « liberté de penser », l'Individualisme égalitaire omet de voir que celte liberté est une dérision ou un ig-noble abus, quand un esprit n'est pas libre, qu'il n'a pas l'amour désintéressé du vrai, qu'il n'est pas profondément Sensible aux règles si délicates de sa recherche, au danger du maniement des idées. Ces vertus ne poussent pas comme le chardon; il n'en est pas qui demandent plus de préparation, de culture; beaucoup de notions acquises et beaucoup de talent ne les donnent pas; il y faut une formation de l'âme elle-même, formation nécessairement exceptionnelle et qui ne se puise que dans des milieux assez autonomes, assez traditionnels

pour procurer à l'individu cette hauteur de perspec- I tive et cette vieillesse d'expérience sans lesquelles il peut y avoir enivrement, mais non pas liberté de l'inlellig-ence (i). Or l'existence, la continuité, l'autonomie matérielle ou spirituelle de pareils milieux au sein de 1? société, offense les « Droits de l'homme » des hommes voués à des intérêts difïérents. Mais quoi ! en dehors d'un petit nombre de choses, appartenant au domaine de leurs intérêts et de leurs travaux, qu'il leur importe de comprendre et qu'il importe au service social qu'ils comprennent par euxmêmes, la plupart des hommes sont-ils donc si enragés de « penser » ? La grande proclamation individualiste les y surexcite, c'est-à-dire qu'elle tend à subj^ merger le petit nombre qui est capable de penser sous les folies d'opinion, non de la multitude, mais des plus elïrontés et des plus impudents parmi la multir lude. Elle est conjurée contre la plus noble et la plus féconde des libertés.

Pour assurer à tous les individus la « liberté religieuse », l'individualisme égalitaire s'acharne contre les institutions religieuses. Cependant il n'est qu'une reliai'ion organisée, éprouvée par le temps, façonnée à la civilisation, pour disriplluer, pour contenir en de

|i) « Une formation de l'âme cil<»-mèm«... » Méditons ce texte de Bacon . n Intellecliis liiuTianiis lumiriis sicci non est ; sed recipit iufusioDcm a voluniale ei atr^rlibns ; id qiiod uenfral ad quod vuU scientias : "iiiod eiiim maviilt liomu verum ps>e, id i-Oliiis crédit. Kejicit itaqnc dil'ficilia, ob iM(|uirendi imiialieiitiam ; s hria, gain coaictnni sp''in', aliiora nalurse, propier supersiilint.em ; lumen experienlise, propier arroifantiam el fasium, ne videalur mens versari in vilibu- et flnxis ; para !oxa. propler o, midi.em vulgi ; demque innumeris noodis, iis(iue mierdum imperceidibiiibus, affectus intelleclum imbuit et inficit. » Novum Organnm, lio. I, xiix.

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saches bornes, compatibles avec une certaine aisance de la nature et de la raison, le sentiment religieux. L'Indivi(lualisme donne une prime au fanatisme et aux dévergondages mystiques.

Pour garantir également à tous les individus l'accès de toutes les fonctions, l'Individualisme égnlitaire médite de détruire jusqu'aux derniers vestiges tous les cadres sociaux capables de préparer des hommes en harmonie avec leurs fonctions et de fournir à un recrutement vigoureux des plus élevées. Hautes ou humbles, il se les représente toutes sous une forme abstraite, comme les facteurs d'une équation algébrique générale, ayant une sorte d'existence et de permanence indépendantes des valeurs concrètes qui leur sont affectées. Au contraire, l'esprit aristocratique et réaliste les conçoit en acte, lâches ou tendues, sommeillantes ou éveillées; il se soucie avant tout d'écarter les conditions qui en détermineraient le ralentissement, de les voir approvisionnées d'hommes et d'énergies. Il estime nécessaire qu'elles puisent dans des milieux profondément adaptés et préparés, celles-là surtout qui se rapportent aux intérêts les plus généraux de la société et de l'Etat et qui peuvent garder l'apparence d'être rem[)lies, sans l'être réellement : car elles ne sont pas d'essence administrative, elles demandent non des rouages, mais des forces, et des forces d'une certaine qualité rare. L'Individualisme déteste tous les obstacles naturels et politiques, propres, je ne dis pas à empêcher, mais à modérer, à rendre progressive l'ascension des familles et des individus, et par là à réduire au plus petit nombre possi-

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ble les infortunes matérielles et les déchéances morales résultant du désaccord des caractères et des sentiments avec les situations et les devoirs. Il tend à faire un peuple de déclassés.

Enfin, pour dérober au jou^ des générations passées la liberté des générations présentes, c'est-à-dire de la somme des individus actuellement vivants, l'Individualisme révolutionnaire consacre le plein droit de ceux-ci à changer complètement la constitution politique, par suite, tout ce qui dans la vie générale a du rapport à cette constitution, ce qui n'est pas peu dire. Cependant tout ce que les individus actuellement vivants peuvent en fait, c'est de réformer en quelques parties seulement les résultats de l'expérience organisatrice des ancêtres. Leur puissance n'est illimitée que dans le sens de la dissolution et de la dilapidation. «Une génération, dit la Déclaration de i793(art. 28), ne peut assujettir à ses lois les générations futures.» Assurément. Et pourtant quelle imprudence et quelle dangereuse invite dans cet énoncé! Les conditions d'existence d'une société changent sans cesse, tantôt très lentement, tantôt assez brusquement et en masse, proposant aux nouveaux venus des problèmes nouveaux. Mais ces problèmes diffèrent plus souvent de ceux qu'a heureusement résolus l'élite de l'humanité passée, par la grandeur, l'extension matérielle des facteurs, que par la nature et l'ordre des facteurs ; et l'on peut dire, sans méconnaître les droits de la raison sur les traditions, que la forme des meilleures solutions traditionnelles leur demeure presque toujours applicable. La vérité est qu'une génération ne

peut rendre- victime de ses fantaisies subversives la g-énération du lendemain. En opposant à une loi de la nature de vains énoncés idéolog-iques, les hommes ne suppriment pas cette loi. Mais ils suppriment leur propre pouvoir de parer aux effets désastreux pour eux, que son jeu spontané peut produire, ensuite de l'utiliser pour leur bien. C'est une impossibilité inhérente à la nature des choses, que l'homme acquière et conserve à son seul titre d'homme, d'individu, des droits, c'est-à-dire quelque part de pouvoir effectif dans la société. C'est une nécessité inhérente à la nature des choses, que la société eng-endre d'ellemême groupes, communautés, puissances sociales; en dehors de ces agrégations et de leurs privilèges, on n'est qu'un nomade moral. L'individu le mieux doué ne saurait se soutenir ni se développer sur sa propre base. Mais, si la spontanéité sociale engeudre nécessairement groupes, puissances sociales, et privilèges, il ne s'ensuit pas que cette spontanéité s'exerce nécessairement dans un sens bienfaisant, et qu'il ne faille point pour la régler, au mieux du bonheur général, l'intervention de la raison et de l'industrie humaine. Cette industrie régulatrice, c'est la Politique; à l'Etat, de l'exercer, les anciens étaient fondés à dire qu'ii représente, dans la vie collective, la Raison. La seule justification de l'existence d'une puissance sociale et de sa part d'hégémonie se trouve dans la part du bien général qu'elle a prise à charge, dans la fonction matérielle ou spirituelle de la société et de la civilisation, dont elle assure la perpétuité et soutient la vigueur. Une puissance sociale dont le titre se fonde sur les

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services rendus et les exemples donnés s'appelle une aristocratie. Inversement, toute fonction, même la [)lus modeste, donne droit au groupe d'individus qui la remplissent à une partde puissance; elle est un ciment d'aristocratie. La lâche intérieure de l'Etat, c'est non seulement de protéger les aristocraties existantes, mais d'aider à se constituer, à conquérir leur place dans la hiérarchie générale, celles qui sont en germe dans les faits, dont la raison d'être objective existe, qui méritent d'être. Ici est la voie du progrès social. Jl consiste non dans la destruction, mais dans l'extension du princif)e aristocratique, lequel exprime la volonté profonde de la nature à l'égard des sociétés prospères.

Les principes de 1789- 1798 font de la destruction des aristocraties, la tàclie essentielle de l'Etat. Mais le gouvernement qui se vouera à cette entreprise d appauvrissement universel, parviendra-t-il du moins à réduire la société à l'état de dissémination atomique, à en faire, comme on l'a dit, une poussière d'individus ? Répétons que la formation des puissances sociales est aussi fatale dans l'ordre social que la pesanteur dans l'ordre physique. A l'abri de l'entreprise révolulutionnaire de l'Etat se formeront des puissances d'usurpation et d'aventure, sans contrepoids et sans contrôle, sans autre fin que l'égoïsme. Au surplus, une révolution ayant pour but la réalisation de la justice individualiste, nest-ce pas une contradiction dans les termes ? Il a fallu pour la mener à terme un groupe puissamment organisé, qui sera le maître de la situation nouvelle. Si Ton appelle « démocratie » le

résfime politique institué à la suite de cette révolution faite au nom du « Droit », il faut demander quels sont les tyrans secrets de la démocraiie.

La bourgeoisie libérale, les spiritualistes universitaires, les démocrates modérés du xix* siècle se sont flattés vainement de conserver les réalités de l'ordre social en en rejetant les principes, d'établir une surface paisible sur un fond d'ag^italion éternelle. La Liberté se moquait de leurs pauvres « libertés ». Les romantiques du moins ne se représentaient pas la déesse sous ces attributs parcimonieusement taillés. C'est à elle-même, à son essence infinie, que s'adressaient leur culte et leur passion. Ils n'en tracent jamais le nom qu'avec une majuscule. « Vous cherchez le dog-me moderne, s'écrie Ouinet... il s'appelle Liberté. » Laquelle ? la liberté de quoi faire ? Ne demandez pas à ces visionnaires de le préciser. Ces syllabes les jettent dans le délire et, à l'inverse du philosophe grec prouvant le mouvement en marchant, ils font bien entendre que leur Liberté équivaut à l'anéantissement de toutes les capacités humaines, en n'en conservant d'autre, dès qu'ils la célèbrent, que celle de crier ou de balbutier. Mais cette liberté infinie ou, ce qui revient au même, cette liberté néant, c'est bien celle dont il est question dans les articles i, 2 et 4 de la « Déclaration de 1789, » dans les articles 1,2 et 6 de la « Déclaration de 1798 ».

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