‹ Le romantisme françaisChapitre 42 sur 69 · E. — IDÉES MODERNES ET FORCES MODERNES · texte numérisé non relu

E. — IDÉES MODERNES ET FORCES MODERNES

Philosophiquement, le bien de l'individu est le but de l'institution politique. Politiquement, le calcul du bien individuel ne peut s'établir par rapport aux unités individuelles prises à part, parce que les commodités, vœux et aspirations des individus considérés un à un, se contredisent et s'entre-détruisent à l'infini. Politiquement, la société est le lieu de forces générales qui se forment et disparaissent en beaucoup

}ilus de temps que les individus n'en niellent à naître, vivre et mourir, qui donc préexistent aux individus, les soutiennent ou les oppriment, les eontrarienl ou leur fournissent un levier. Le but direct de l'institution politique, c'est, à l'intérieur, de discipliner, de canaliser dans la diredion la plus utile au bien commun les forces sociales, d'en réaliser l'harmonie ; c'est, à l'extérieur, de défendre et de porter au plus haut degré la force nationale prolectrice des intérêts nationaux. La Déclaration des Droits de l'Homme fait abstraction de tous les intermédiaires organiques entre l'individu et l'Etal. En quoi son irréalisme se montre si radical, que le tableau de société politique qu'elle dresse doit produire sur tout esprit ayant le sens du réel une pénible impression de corps décharné. C'est en cela d'ailleurs qu'elle enthousiasme des idéalistes fanatiques : la maigreur a une fausse ressemblance à la spiritualité.

La pesauteur liée aux pieds du geiii e Immain Se brisa.

Si les principes et le but de la politique sont aussi invariables que la nature des choses, l'équilibre des sociétés et des nations n'est jamais stable. De jeunes forces se développent sans cesse, des forces anciennes se transforment ou dépérissent dans le champ de la vie sociale et de la vie internationale. Ces chang-ements renouvellent les données du problème g^ouvernementab Ils sont parfois si lents qu'ils échappent au sentiment des contemporains et ne se révèlent qu'à une intuition et une prévoyance supérieures. D'autres fois,

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ils sont de nature à s'accotiiplir en pea d'années el à envahir brusquement une grande étendue. C'est en présence de ces déchaînements de forces la veille inconnues, qu'il est le plus aviintag^eux aux hommes que l'appareil politique et la constitution de la société possèdent leur pleine vi^-ueur, condition de leur souplesse. C'est quand la matière à régler et à distribuer se multiplie et bouillonne, qu'il est à souhaiiter que les organes distributeurs et régulateurs aient des réserves de résistance et d'élasticité à leur appliquer.

Le XIX® siècle a vu naître el grandir avec une rapidité saisissante des réalités sociales et des réalités internationales de portée immense dont on peut dire qu'elles contiennent la jeunesse du monde moderne. Quelle puissance, quelle prise les principes de 1789, dogme de tant de Français au xix^ siècle, donnent-ils à l'intelligence française, à la politique, à l'action française, sur ces phénomènes, gros de biens, mais gros aussi de perturbations pour les peuples, selon que ceux-ci se montreront habiles ou inhabiles à les adapter! En d'autres termes, quelle est par rapport aux faits modernes, la vertu des « idées modernes » ? Ces faits se moquent terriblement de ces idées. Il est dans la nature de ces idées de désarmer vis à vis de ces faits une société, une nation qui se paie d'elles, et de lui assurer dans les règlements de compte de l'Europe el de la civilisation moderne, la part de dupe et de victime.

Les découvertes de la mécanique physique au xix* siècle ont déterminé l'avènement de la grande indus-

Irie avec ses incalculables conséquences mondiales. 1! faut l'ëbriété mentale d'un Michclet pour apercevoir un lien de cause à effet entre la Révolution et ces découvertes préparées par trois siècles de progrès scientifique. En cinquante ans, on a vu de formidables puissances économiques naître de rien; des sécurités séculaires détruites; l'ancien arrangement et les anciens rapports des conditions sociales bouleversés au profit des uns, pour l'écrasement des autres; les modes traditionnels du travail et de l'échange renouvelés et, avec eux, les mœurs; d'énormes accroissements et déplacements de population. C-elte transformation brutale et magnifique qui a nolammeut abouti à l'apparition d'une féodalilé et d'un prolétariat nouveaux et aggravé la séparation des classes, s'est produite sans aucune permission de la « Justice », de la « Fraternité » et de 1' « Egalité » proclamées peu auparavant. Et ceci suffirait à rendre la proclamation assez dérisoire. Mais il y a plus. La Révolution était strictement obligée par ses principes à détester, à détruire, à empêcher de naître ou de renaître les organisations sociales capables de régler et d'harmoniser les tumultueux effets spontanés de la transformation industrielle et économique, de faire profiter de cette transformation la justice, la fraternité et la liberté, non celles du ciel, mais celles de la terre. Ces organisations que nous n'avons pas besoin d'imaginer, que le passé a connues sous bien des formes, qui tendent d'elles-mêmes à se constituer, dès qu'une législation systématiquement négative ne s'y oppose pas, un mouvement puissant les réveille de toutes parts aujour-

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d'hui. Nécessairement elles substituent aux prétendus « droits primordiaux » inviolables, mais parfaitement insubslantiels, de ! individu, des droits nés de la communauté et de la variété des intérêts, des droits à fondements objectifs, limités et différenciés. Coordination systématique de la production, réglementation du travail, protection, coopération, corporation, régionalisme, mononolos de fait, tout cela aspire de plus en plus vigoureusement à être; tout cela marque la direction des vœux ^l des efforts des éléments les plus actifs et les meilleurs de la sociélé ; et tout cela est contre-révolutionnaire. La Contre-Révolution n'est pas encore dans les idées. Elle est de plus en plus manifestement dans les nécesbi,,és. Elle est lisible dans les formes de développement et les principes d'action de tout ce qui acquiert de la puissance et apparaît riche d'avenir.

La Révolution, il est vrai, n'est pas demeurée aveugle à la menace universelle de cette contre-révolution de fait. Le socialisme ou plutôt le collectivisme, est venu, qui a eu pour fin de faire dévier vers le gouffre révolutionnaire le mouvement de reconstitution sociale et les tendances progressives. Il serait aisé de prouver que la théorie collectiviste n'est que la dénatura tion des nécessités et des besoin- de la situation économique moderne dans le sens d'un individualisme exaspéré.

L'histoire internationale du xix* siècle élève contre les principes de 1789 une réfutation de fait plus brutale et plus humiliante encore que son histoire économique. Ces principes ne se montrent pas seulement

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impuissants à diriger dans un sens utile la politique d'une nation, ils vouent à la nécessité de mort nationale un peuple dont la politique s'inspire d'eux. Ils sont, comme on dit aujourd'hui, internationalistes. Ils ne connaissent pas la [silrie, mais l'homme. Suppression des frontières, établissement d'une république ég'alitaire universelle, telles en sont les conséquences rig^oureuses. Les hommes de la Révolution en eurent conscience. Mais la suppression des frontières ne peut être réalisée que par les armes, et la république universelle que par la jO'uerre aux rois, ce qui pratiquement doit aboutir à liguer contre l'armée de la France toutes les armées de l'Europe. Ainsi, sans entrer dans l'appréciation historique de la diplomatie et des guerres de la République et de l'Empire, et, à ne considérer toujours la Révolution que dans son esprit et dans son dogme, on peut dire que les principes de 1789 imposent à la France une entreprise permanente de croisade européenne au service de la Liberté et de l'Egalité. La théorie suppose que les peuples, heureux d'être « arrachés à l'esclavage », abandonneront leurs chefs pour se jeter dans les bras de la France. Dès avant l'expérience, il n'était pas difficile de prévoir ce que l'expérience a démontré : que des entreprises de ce genre, quand la victoire les couronne, ne peuvent avoir d'autre elTcl durable que de constituer ou de reconstituer des nations puissantes, de créer de nouvelles et formidables rivales à la patrie. En rêve, on libère et on unifie le genre humain; en réalité, on accroît les difficultés d'existence de la France dans une Europe de plus en plus

militarisée et nationalisée. Cette ruineuse bévue fut décorée de i83o à 1870 du nom de politique des nationalités. Pour que les principes retrouvassent leur compte à cet absurde résultat et pussent s'en honorer, on convint de reconnaître dans les « nationalités » de véritables individualités munies en tant que telles de tous les Droits que la Déclaration attribue à l'Individu lui-même. Cette notion est l'essence du nationalisme. Elle est profondément inscrite dans le cœur des nations qui veulent vivre. Mais la même philosophie qui l'appliquait à l'étranger, en refusait le bénéfice à la France. Elle ne voulait voir en ses fils que des individus librement associés, libres par conséquent de se dissocier, entraînés à se disputer sans cesse et à faire valoir leurs préférences particulières quant aux statuts et aux fins de l'association. La Révolution, en même temps qu'elle tend à soulever de tous les points de r Europe des tempêtes contre la France, décrète pour la France un régime de division intestine et de guerre civile éternelle. Mais nulle guerre civile n'est éternelle, et quand le peuple qu'elle déchire ne la termine pas lui-môme, l'Etranger s'en est toujours chargé.

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