F. LE PAUPÉRISME ROMANTIQUE
Des principes politiques qui ne peuvent trouver leur réalisation adéquate que dans la dissolution sociale et la mort nationale, ont une affinité profonde avec des tendances et des aspirations subjectives auxquelles l'individu ne s'abandonne qu'au prix de sa décompo-
sition psychique. C'est de telles aspirations et tendances (jfue se compose la sensibilité romantique ; et l'imagination romantique pare faussement des couleurs sacrées de l'enthousiasme ces vains soulèvements d'une personnalité ruinée. Les romantiques étaient bien, par nature, les « hommes de la Révolution. »
Liberté I liberté indéterminée, infinie, absolue, existant par elle-même, Liberté-dieu, voilà ce que proclame la Déclaration des Droits, du fait seul d'énoncer la liberté, avant la société, la civilisation, la religion, la science, la patrie, c'est-à-dire avant les subordinations, les nobles et les fécondes servitudes par lesquelles l'intelligence et l'âme de l'homme conquièrent sur les fatalités de la nature et de sa nature une part d'empire. Cette liberté qui ne demande aucun travail, qui n'est pas une acquisition, une victoire, ne se propose-t-elle pas naturellement aux invocations de la paresse et de l'impuissance? n'est-ce pas d'elle que des âmes pâtissant d'un malaise vital, d'une contradiction cruelle avec elles-mêmes, mais trop orgueilleuses pour .se connaître, attendent le miracle nouveau ?
L'œuvre propre des romantiques par rapport à la Révolution, c'a été de la passionner, de la chanter, d'enflammer son esprit destructeur, mais aride, de leur lyrisme, de leur mauvaise religiosité, d'adresser aux principes désorganisateurs les hymnes dus aux idées et aux forces créatrices, de la déifier, d'en faire l'objet d'un « culte», et par là d'ôter aux générations soumises à leur influence, toute liberté d'examen et de critique, toute possibilité de clair-
voyance è^ son égard. C'est ainsi qu'ils ont embelli la diminution nationale dont elle fait peser sur notre patrie la permanente menace, en baptisant la France «le Christ des nations ». N'est-il pas sublime d'être le Christ des nations !
Devant la poussée de jeunes forces qui renouvellent depuis près d'un siècle les éléments de la civilisation moderne et qui demandent aux individus et aux nations résolues à ne pas dépérir une industrie si alerte et si vig^oureuse, l'idéologie individualiste de la Révolution apparaît comme une survivance singulièrement sénile et décrépite; elle mène à la mort, par le chemin de l'hallucination, ceux qui continuent d'orienter sur elle leurs opinions et leurs efforts. Mais la vapeur romantique leur voile les plus proches réalités et ils appellent : Avenir, le néant vers lequel ils s'avancent. Après cette analyse du contenu et de réelles promesses du dogme révolutionnaire, objet de la religion romantique, elle apparaîtra, je le crois, profonde, cette définition proposée par Nietzsche du « classique » et du « romantique » :
Les esprits classiques, tout aussi bien que les esprits romantiques — les deux espèces existent toujours — portent en eux une vision de l'avenir : mais la première catégorie fait jaillir cette vision de la force de son temps, la seconde, de sa faiblesse (i).
(i) Fr. Nietzsche, Le Voyageur et ton Ombre, I "7'