‹ Le romantisme françaisChapitre 46 sur 69 · B. NATURE DE SON INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

B. NATURE DE SON INTELLIGENCE

Tel est l'aspect de l'Histoire de Michelet. En précisant ces assertions par des preuves, nous pénétrerons dans la nature intime de cet esprit. Point n'est besoin de prendre Michelet sur tels excès, telles intempérances de pensée ou de plume. Etant incapable de mesure, il l'est d'excès. Je choisirai des exemples plutôt modérés de sa manière normale, de son procédé constant.

Je cherche au hasard, dans la table des matières de son Histoire de France, le sujet de quelque exposé d'ensemble. Le sommaire du chapitre r" du livre VII m'annonce un « Etat général de l'Europe w en i38o.

L'Italie sous ses belles formes était déjà faible et malade. Ici les tyrans, successeurs des Gibelins; là les villes guelfes, autres tyrans, qui avaient absorbé toute vie. Naples était ce qu'elle est, mêlée d'éléments divers, une grosse tête sans corps... L'Allemagne ne valait pas mieux. Elle se

LES IDÉES ROMANTIQUES SlS

dég'ag'eait à grand peine de son ancien état de hiérarchie féodale, sans attendre encore son nouvel état de fédrration. Elle tournait, cette grande Allemagne, vacillante et lourdement ivre, comme son empereur Wenceslas. ... Celte orgueilleuse Angleterre avait alors une terrible fièvre. Le roi, les barons et leur homme WiclelF, avaient lâché le peuple contre l'Eglise. Mais le dogue, une fois lancé, se retournait contre les barons. Dans ce péril, tout ce qui avait autorité ou propriété, roi, évoques, barons, se serrèrent et firent corps (i).. .

L'incapacité de soutenir l'expression propre l'espace d'une demi-phrase est flagrante ici. Il n'y a pas de signe plus certain de l'inconsistance et de i'à peu près dans l'idée. Que « les villes guelfes « aient absorbé toute vie » que « le roi, les barons » aient « lâché le peuple contre l'Eglise », ce sont là des mots, et il faudra que je cherche ailleurs les faits positifs dont ces mots rapportent l'impression obscure et déformée. L'auteur, ayant tant fait que de nous annoncer un tableau de la politique européenne, retournait tristement ce téméraire projet, quand le jeu de l'association des idées emplissant soudain son cerveau des visions d'une belle femme malade, d'une grosse tête sans corps, d'un ivrogne qui titube, de la fièvre, d'une meute aboyante, de gens serrés les uns contre les autres tout cela en moins de trente lignes) l'a tiré d'embarras.

L'état des esprits au xv« siècle :

Le découragement, le désespoir du bien, l'ennui et le mal du cœur. 11 semble que le jour ait baissé; le temps

(i) Histoire de France, t V, p. 83.

n'est pas noir, mais gris. Un monotone brouillard décore la création. Que l'infatigable cloche sonne aux heures accoutumées, l'on bâille; qu'un chant nasillard continue dans le vieux latin. Ton bâille; tout est prévu; on n'espère rien de ce monde. Les choses reviendront les mêmes. L'ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd'hui. ..du cerveau à l'estomac, de l'estomac à la bouche, l'automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans fin ni remède (i),

La poétique de Ronsard ;

Cet homme cloué là, se rong-cant les ongles, le nez sur ses livres latins, arrachant des g-riftes et des dents des lambeaux de l'antiquité... poursuivant la muse de son brutal amour. Gentilhomme et soldat, il n'était pas fait pour attendre, ménager son caprice ; de haute lutte, il la violait. Il frappait, comme un sourd sur la pauvre langue française (2).

Pourquoi la Renaissance n'eut pas lieu au xii* siècle ?

La Renaissance s'était présentée au xii* siècle comme la sibvlle à cet ancien roi de Rome, les mains toutes pleines d'avenir, chargées des livres du destin. Il hésite... Puis ce moment solennel étant passé et manqué, les voies de la Renaissance deviennent obliques; elle ne s'achemine au but que par des circuits immenses, bien plus, par des tâtonnements, des impasses où elle se heurte. L'esprit humain fourvoyé, las de ces ambages infinis, s'asseoit plus d'une fo'" ; aux pierres du chemin, et, là, comme un enfant qui pleure, ne veut plus écouter personne, ni marcher, ni avancer, sinon peut être à reculons pour faire en arrière

(i) T. IX, introduction, p. 07.

(a) T. XI, p. 117.

LES IDKES ROMANTIQUES

des pas réliogrades qui doubleront sa fatigue et 1 eloigne-

ronl du but (i).

Presque tous les critiques signalent 1' « abus » d • l'imag-e et du détail matériel cliez Michelet. Le mol n'est pas juste. Quand il ne matérialise pas, il uc pense pas. La sensation fait, non pas toute, mais (ce qui est pis) {)resque toute la substance de sa pensée. « Dès qu'une idée cesse de se manifester à lui sous une forme sensible, dit un de ses plus bienveillants critiques, elle lui échap[>e, et il s'épuise en elforts infinis pour la conquérir. En vain il l'appelle dans des phrases pleines d'une émotion quasi mystique^ en vain il la poursuit de ses désirs ardents et l'interpelle presque avec des larmes, elle refuse de se laisser saisir (2). h Finalement il se rabat sur l'imag-e el la métaphore, les prolong-eant, les raffinant pour y faire rentrer les lambeaux de peusée qu'il n'est pas parvenu à rassembler. On le loue d'être un « voyant «. C'est lui faire tort. Tous les sens physiques, et non le moins, celui que les psychologues appellent, je crois, « interne n ou peut-être « viscéral », versent un torrent d'impressions sur sa plume. Quand il a ajouté à ses embryons d'idées, couleur, chaleur et odeur, il les prend ingénument pour des produits de l'intelligence. Les ensemljles historiques, les grands mouvements de faits ou d'idées, Moven Age, Croisades, Scolastique, Renaissance, Réforme, Science moderne, lui apparaissent comme des figures matérielles, dans une certaine posture, une

(i) T. IX, introduction, p. 59.

(a) Emile Montégut, Revue des Deuai-Mondet, i" 'imer 1867.

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certaine action. Il indiviiluaiise le général et l'abstrait et il les individualise physiquement. Faute de quoi il ne discerne plus rien et ne saurait parler. C'est le procédé intellectuel du primitif.

Rien n'est donc plus faux que la louang^e qui lui est si communément décernée de faire vivre la physionomie ou le « génie » des époques, i'« âme » des siècles. Mais à défaut de ces synthèses méditées, nourries de faits, Michelet nous en propose-t-iî du moins d'imaginaires? Vérité à part, à ne demander que des évocations amples et vivantes, fidèles ou non au modèle, peint-il, comme on le répèle, la fresque ou le grand tableau? 11 me frappe au contraire comme illustrateur, souvent mêmecomme prodig^ieux miniaturiste- C'est une erreur assez forte de confondre la rapidité vertigineuse avec laquelle il jette image sur image, pochade sur pochade, avec l'enchaînement délibéré qui subordonne les parties à un effet général. « Quand on vient de lire ses quatre volumes sur le xvi» siècle, dit Emile Montégul, on est rempli d'impressions laissées par le spectacle des événements. On a assisté à la représentation en quehjue sorte de l'époque, on en revient comme d'un voyage, d'une longue excursion, plein de souvenirs, d'éblouissements, d'anecdotes curieuses. On a vu les fêtes de Borgia, le martyre de Savonarole, la cour de Fontainebleau, le sombre intérieur de l'Escurial, les voûtes de la Chapelle Sixtine et l'atelier d'Albert Durer et cependant on n'a aucune idée générale et bien précise sur le XVI' siècle (i ). » Détails, particularités, curiosités (i ) £. Montégut, loc. cit.

petites histoires : dans ces limites, tout le génie qu'on voudra.

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