A. CE QU IL BAPTISE DU NOM D HISTOIRE
Michelet a consacré à l'investigation, à l'enseig-nemcnt et à la composition de l'histoire une des plus laborieuses existences de son siècle. Il était donc de ces rares mortels qui ont la passion de la vérité? Cette passion fut toujours aussi étrangère à ce grand érudit que la faculté d'articuler un syllogisme le peut être à un enfant en nourrice. 11 demeura perpétuellement incapable de la plus légère distinction entre la réalité et ses propres imaginations, entre les faits tels qu ils sont et les faits tels que sa fantHÏ^ie et ses sentiments (qui n'étaient pas modérés) exigeaient qu'ils fussent. Qu'avec son procédé de refaire arbitrairement l'histoire, soit selon ses convenances d'artiste, d'écrivain à grand elïet, d'imagier fantastique, d'élincelant amuseur, soit selon ses frénésies
de sectaire et d'illuminé, il rencontre très souvent de précieuses parcelles du vrai, chacune de ses assertions, n'en impose pas moins le doute, parce qu'on sent que le vrai n'a pas été un instant son but. Il donne bien plus encore au vrai un air de faux qu'au faux un air de vrai.
Qu'il se fût trompé mille fois, dix mille fois, à toutes les lignes, ceci n'aurait qu'une faible importance, toute erreur étant susceptible de revision. Mais la possibilité de se tromper ne lui est jamais apparue; dans le torrent d'idées et d'impressions qui traversaient sans cesse cet esprit, la notion et le sentiment de l'erreur n'ont pas trouvé la plus petite place. Réellement, il a tout rêvé, sauf cela. — C'était un artiste, un peintre ! — C'était un historien et un historien de son pays, c'est-à-dire un homme qui s'était chargé de la plus haute responsabilité, non seulement scientifique, mais civique et morale. Le souci du vrai, l'apprentissage et la rigoureuse pratique des précautions à prendre sans cesse contre soi-même pour ne pas le trahir, constituaient la condition la plus élémentaire de sa probité professionnelle. Il ne l'a pas soupçonnée. 11 l'a violée avec enthousiasme et délire Il a, nous dit-il, écrit l'histoire « avec son cœur ». Ceci l'excuse, si l'on veut, mais le peint et le classe.
Un historien, qui, de l'aveu universel, se jette hors de la voie droite, de la voie royale de l'analyse, de la critique et de la méditation, pour courir la ligne /igzaganteet brisée de l'intuition, c'est-à-dire de la rêverie, du caprice; qui, quand il n'est pas entraîné par l'imagination et par la recherche de l'etïet, l'est par
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les émotions de la haine el de l'amour, de l'horreur et de l'extase; qui ne se g^ou veine pas une minute; qui, dans l'impétuosité et la diversité de ses mouvements, rencontre souvent les directions de la véritable histoire, les suit sur un certain parcours, mais sans qu'aucun signe nous en avertisse et sans qu'il sache même alors nous paraître plus sei!sé;qui enfin, parmi tant d'effets variés produits sur l'esprit du lecteur, y détermine invariablement le soupçon contre le sérieux et le bien-fondé de ses dires ; — un tel historien peut avoir possédé d'ailleurs les plus preslig-ieuses qualités : leur valeur est nulle ou plutôt négative. Je me divertis autant qu'un autre à Michelet. Je ne le crois jamais. On en fait un éducateur, bien plus, une espèce de saint. Serait-ce que ses vénérateurs le dispensent de véracité? Ils n'oseraient ni le dire, ni se l'avouer à eux-mêmes. Du moins le dispensent-ils de preuves. Michelet ne serait pas un historien, mais mieux qu'un historien, le mag-e de l'histoire. En raison de cette sorte de vérité supérieure à la vérité, ses ouvrag^es insuffisants pour les savants, seraient merveilleux pour la foule. Disons plus clairement que personne n'ose déclarer d'estime pour l'Histoire de Michelet; on idolâtre Michelet lui-même.
La tâche de l'histoire, c'est de nous montrer comment les hommes du passé ont vécu, pensé et senti, et, dans ce but, d'analyser les sig-nes, d'évaluer les facteurs généraux de leur condition matérielle, intellectuelle et morale : institutions, religions, gouvernement, état de la science, des arts, des industries, du commerce . Il n'est pas de genre qui, en dehors de sa
technique spéciale, exige de rintelliçeuce plus d'étendue et de fermeté philosophique. Sans une connaissance imperturbable de la nature humaine, sans le sens des réalités et possibilités politiques et sociales, sans rexpérience. des intérêts privés et généraux qu'affectent les niouveinents des peuples et des sociétés et qui réagissent sur ces mouvements, la plus riche documentation du monde ne sera plus que le réservoir ténébreux où l'on puisera à plaisir la matière justificative des hypothèses arbitraires et des théories naïves. Les textes et les monuments apportent à l'historien une masse immense d'allég'ations et d'indices. Son œuvre, c'est de discerner, à travers le dédale des données particulières, quelles forces, matérielles ou morales, collectives ou individuelles, gouvernaient la vie d'une époque. Si personne ne peut contester celte définition de l'œuvre historique, personne ne contestera qu'un esprit nourri de fables sentimentales, de visions populaires et d'opinions de rue, aussi dépourvu de réalisme qu'un innocent de malice, s'y doive montrer pitoyable. C'était le cas de Michelet. On n'évoque ici l'idéal de l'historien que parce qu'on a affaire à lidéa! de celui qui ne l'est pas. Qu'on loue tant qu'on voudra ses séductions lyriques et pittoresques, son esprit, aux prises avec la matière de l'histoire, apparaît comme une chose tristement frêle; son Histoire, comparée aux lois du genre, est un balbutiement.
II était savant. Il avait infiniment lu. Il a passé aux Archives ses années de plus active production. Avec toutes ces richesses à sa disposition il a pratiqué uaa
manière plus frivole que les historiens improvisateurs du xviii« siècle. On admire qu'il appelle l'Histoire une « Ilésurrection ». Assurément, ses imaginations les plus chimériques, vivant en lui d'une vie folle et débridée, brûlent aussi le papier. Mais, puisqu'il voulait un grand et beau mot pour caractériser l'Histoire, en n'employant pas celui de « Reconstruction », qui est le vrai, il signale la débilité de ses mains.
Ce n'est pas qu'aucun des éléments de la réalité historique fasse défaut dans l'œuvre de Michelet. Ils y sont représentés tous, comme tous les éléments de la nature dans le chaudron des sorcières de Macbeth. Ils y sont jetés au travers les uns des autres et sans qu'on puisse jamais espérer d'en suivre un seul le temps nécessaire pour en comprendre la nature exacte, pour en apprécier l'importance et l'action. Le fil casse à chaque instant. Des bouts de faits, des bouts d'idées que j'appellerai, si l'on veut, des éclairs, une impuissance absolue à la continuité. Il commence l'analyse d'une institution, s'interrompt tout de suite pour une anecdote, une réflexion ou exclamation perscnnelle et passe à autre chose, ne demeurant lisible qu'autant que la violence, la féline tyrannie, les contrastes fascinants, les beautés et les drôleries de son perpétuel imprévu font taire les exigences de la raison chez un lecteur, d'ailleurs coutumier de ces exigences. En cela, Michelet est un maître. Mais c'est tout de même un étrange monstre qu'une Histoire de France en 19 volumes dont presque tous les chapitres font le plus indéchiffrable hiéroglyphe pour celui qui ne sait pas déjà ce qu'ils sont destinés à faire connaître. Une
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Histoire de France qui suppose, je ne dis pas pour être jugf^e, mais pour être entendue, un lecteur très solidement instruit sur le sujet, doit ))orter un autre nom : recueil de vignettes, d'impressions, d'odes, de rêveries, de caprices, de satires et de dithyrambes, snr diverses circonstances, très inég-alement importantes, de l'Histoire de France.
Il y a des historiens, d'intention impartiale, mais d'esprit systématique, prévenus de quelque conception transcendante sur la genèse et l'ordre nécessaire des événements historiques, qui lisent les textes avec des œillères. C'est d'une autre façon que Michelet frelate la vérité. Dépourvu de bon sens, il l'est heureusement d'une philosophie. C'est pourquoi, le plus faux des écrivains, il en est le moins ennuyeux. Dans les textes que cherche-t-il ? Uniquement l'étincelle électrique de la fantaisie et de l'émotion, autant dire les curiosités pittoresques, dramatiques, caricaturales, tout ce qui arrêterait également Alexandre Dumas et Eugène Siie, s'ils étaient archivistes. De Michelet à eux, la différence est dans le style, dans la violence et la finesse du frémissement nerveux. C'est un amuseur qui se croit un prophète et qui en éprouve les secousses. L'inaptitude profonde de cet esprit à réfléchir les rapports n'a d'égale que sa faculté d'être subjugue par les particularités. L'histoire est essentiellement une analyse et une synthèse de rapports. Elle est explicative, ou elle n'est pas. Michelet le sent confusément et il voudrait bien s'égaler au genre. De là ce fréquent bégaiement sibyllin par lequel il semble en dire plus qu'il n'en dit, ce halètement qui donne Tillusion d'une
pensée trop pleine. Ses ouvrages isi^rimacent d'une perpétuelle torture pour donner le change sur la signification, la portée, la valeur des matières mal choisies qui les composent. L'analyse d'une situation politique, d'un état social ou moral, d'un système administratif, religieux, intellectuel le trouve tout à fait dénué de moyens. Il s'en remet à une image de nous faire entendre les généralités qu'il ne débrouille pas. Inversement, quand il s'abandonne un peu longuement à une sensation, il croit planer sur les sommets de la réflexion.