‹ Le romantisme françaisChapitre 52 sur 69 · LA RELIGION DU PROGRÈS · texte numérisé non relu

LA RELIGION DU PROGRÈS

En même temps que le dénigrement du passé civilisé, le Messianisme révoluli •nnairc imposait à ses sectateurs l'idolâtrie de l'Avenir ou Relig^ion du Progrès. Etudions-le sous ce nouvel aspect. Nous serons obligés d'étendre cette étude un peu au-delà des confins propres du romantisme, parce que la Religion du Progrès, quoique commandée toujours par des passions bien proches de celles qui constituent l'âme romantique, n'est pas un fait exclusivement romantique. Elle a eu, dès le xviii* siècle et hors de la sphère propre d'influence de Rousseau, un prophète retentissant. De plus, elle repose, dans l'esprit du moins de beaucoup de ses adeptes, sur une réalité : l'avancement prodigieux des sciences de la nature et généraement des connaissances positives dans les trois derniers siècles.

La Religion du Progrès, c'est la foi en la nécessité lu Progrès, soit qu'avec Condorcet on le considère comme « indéfini w, soit qu'avec les panthéistes allemands, Spencer, l'étrange Renan des Dialogues philosophiques, on lui assigne une apogée, un point de consommation qui se définit suivant les systèmes, « équilibre parfait de l'espèce avec son milieu, » « règne de la raison, » « conscience absolue de l'univers. »La nature de cette nécessité est conçue de deux

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manières. Les yas l'attribuent à l'action immanente et mystérieuse d'une force universelle, sorte de Providence panthéistique, qui, par le développement même de sa nature, mène l'humanité, d'étape en étape, vers un suprême état d'épanouissement dans la perfection. Cette « nuée » nous vient de la Germanie. Les autres (et ceux-ci méritent certes qu'on leur prêle l'oreille) jugent que le Progrès dans une seule direction, dès lors qu'il y a des raisons certaines de croire que, dans cette direction, il ne s'arrêtera plus, entraîne nécessairement le progrès dans toutes les directions ; en d'autres termes, que le [«"^ogrès des sciences (dénommées significativement, mais sophisliquement « la Science ») premièrement, ne s'arrêtera qu'à l'omniscience, du moins au sens expérimental et positif, deuxièmement, porte avec lui le perfectionnement de l'homme et de la société dans tous les sens. « La Science, a-t-on dit de ce point de vue, est la source principale, sinon unique, du progrès moral et matériel des sociétés d'à présent », ou encore : « la Science a un domaine supérieur à celui du progrès matériel et plus vaste, le domaine du monde moral et social ».

Chez beaucoup de ses sectateurs la croyance au Progrès se nourrit à la fois de ces deux sortes d'inspiration : la panthéistique et la scientifique. Le «génie de l'Humanité », 1' « Evolution éternelle », 1' « effort du monde qui tend à se voir, à se connaître, à s'admirer » (je n'invente pas ces expressions, la dernière est de Renan) servent de caution aux résultats paradisiaques attendus de «la Science». Réciproquement,

LES IDÉES ROMANTIQUES ^If)

on montre l'action du Dieu prenant corps dans les dernières merveilles industrielles ou les dernières nouvelles des laboratoires.

Je me propose de relever les manifestations et attitudes les plus sig-nificatives delà Religion du Prog^rès à la fin du xviii* et dans le cours on xix« siècle. Cette religion est moins une doctrine qu'un vertige de i'espril. Mais ce vertige s'est propagé avec une telle force au XIX* siècle, qu'il est arrivé, même à un Renan, de penser sous son empire. La critique des idées a pour préface la critique des passions susceptibles d'affoler les idées.

D'autre part, nous ne pouvons nous contenter d'exprimer du dédain pour la croyance au Progrès nécessaire. Il importe d'autant plus de le justifier, que, si la Religion du Progrès, en tant que panthéistique, est vision pure, en tant que « scientifique », elle s'appuie sur l'événement le plus gros de conséquences de la civilisation moderne. Une utopie partie de la réalité peut s'égarer dans l'absurde ; elle n'est pas absurde complètement. Il faut tracer le plus exactement possible la frontière où l'absurdité commence. II serait pitoyable de railler la confiance de certains hommes au Progrès total et universel par la seule vertu de la science, si l'on n'avait soi-même cherché une solution au problème suivant : quelle répercussion, ce bien, le progrès, soit accompli, soit escompté, des sciences et de leurs applications, peut-il avoir sur le développement de tous les autres biens auxquels par nécessité ou par nature l'humanité est attachée ?

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