CHAPITRE VII
DES FORMES LES PLUS CARACTÉRISTIQUES DE L'IDOLATRIE DU PROGRÈS AU XIX« SIÈCLE
A . CONDOPlCÏT-. B. Bl«>* DK STAËL. C. VlCTOft COUSIN. —
D- HUGO. E. RKNAN. F. l'eVOLUTION. G. CONCLU-
IION.
A. CONCORCET
Si Turgot a été le premier observateur systématique des progrès propres à la civilisation moderne et le théoricien vigoureux de quelques-unes de leurs conditions, il n'a pas affirmé le progrès comme naturel et nécessaire. C'est la thèse considérée ici. Condorcet fa suit jusqu'en ses plus téméraires conséquences. Si grand géomètre qu'il fût, elle ne se présente pas chez lui sous un aspect beaucoup moins répugnant à l'intelligence que chez les romantiques. II semble que, sitôt sortie du domaine des mathématiques, sa
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pensëe soit en proie à une sorte d'éblcuissement favorisé par le peu de nourriture de ses notions sur le contenu de la nature humaine, sur la qualité et les fruits de ses plus belles cultures, sur le passé historique, sur les rapports politiques et sociaux. Toutes les fausses conclusions que nous avons essayé d'infirmer, il les fait siennes : que le prog^rès continu, indéfini et de plus en plus rapide des sciences positives est désormais fatal ou dii moins (certains passages de VEsquisse autorisent aussi cette interprétation) garanti par de telles probabilités, qu'il s'en faut de peu; que l'accroissement des connaissances de l'humanité ne peut que rendre tous les hommes toujours plus sages et meilleurs, sans qu'il y ait plus lieu d'assigner des bornes à ce perfectionnement qu'à l'investigation de la nature à laquelle il est corrélatif.
Pour accréditer les miracles qu'il annonce au genre humain, Gondorcet ne recourt point à l'autorité prophétique du moi. Il prétend en définir la genèse et
montrer qu'ils vont de soi-même, étant donné ,1a
condition paraît chétive : il s'agit de la philosophie de Locke, avec l'apparition de laquelle commence la nécessité du progrès indéfini, « toute rétrogadation étant désormais impossible ». Ne reprochons pas à Conrlorcet de faire à une doctrine assez bornée d'objet et tiraided'esprit un aussi grand sort, si les idées nouvelles qu'il lui plaît de lire dans Locke sont vraiment de nature à engager la pensée humaine et la destinée de l'espèce dans leur vraie voie. Mais de trouver ces idées excellentes, puis de les trouver aussi aouvelles qu'il est dit, puis enfin de conclure, de c«
qu'elles sont l'un et l'autre, qu'elles ne peuvent manquer, en fait, de s'emparer des intelligences et de tninsfigurer toutes les parties de la civilisation, ce sont trois choses.
La dernière mérite à peine l'examen. Que dans les sciences physiques, la facilité de fournir un contrôle expérimental irrécusable de la valeur des idées, assure, non pas la production d'idées vraies, mais l'élimination assez rapide des idées fausses, il n'en va pas de même en politique, en morale, où l'expérience châtie certes les conceptions erronées, mais demande, pour être interprétée et avouée, une pénétration d'intellig'ence et une intégrité de bonne foi, aussi rares chez les collectivités que chez les individus qui se sont trompés.
Quant à savoir si les idées dont Condorcet fait, exactement ou non, honneur à Locke, sont si nouvelles, qii! n'en doutern, en ce qui concerne tout d'abord la morale, en lisant que Locke la fonde sur « l'analvse de nos sentiments » et que « l'analyse de nos sentiments nous fait découvrir dans le développement de notre faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur, l'origine de nos idées morales, le fondement des vérités générales qui, résultant de ces idées, déterminent les lois immuables, nécessaires, du juste et de l'injuste; enfin les motifs d'y conformer notre | conduite, puisés dans la nature même de notre sensibilité, dans ce qu'on pourrait appeler en qucl<ji:e S!>rte notre constitution morale » (i). Cela est vieux
i) Condorcet. Esquisse d'an Tableau historique des Progrès de l'esprit humain (Paris, iSag), p. 191.
comme Epicure. Cela est plus vieux encore, étant parfaitement imprécis. Le point de savoir jusqu'où va le développement de notre faculté d'éprouver « du plaisir et de la peine » et y'il suffît à fonder la morale, est débattu et résolu en sens divers, depuis qu'il y a des moralistes philosophes. Qui n'avoue que la véritable morale dépend de notre « constitution n^orale»? Mais il s'ag-it d'analyser cette constitution, et Condorcet tranche assez rapidement, mais sans nouveauté, des questions séculaires, en n'y faisant entrer que notre « sensibilité ». Que tirerait ce géomètre d'une équation dont les termes seraient de sens aussi ambigu et en nombre aussi incomplet que ceux dans lesquels il se flatte de voir enfin posé, d'une manière tout à fait désillusionnée et libératrice, le problème éthique?
Avec plus de fondement, il salue dans Locke le premier des philosophes modernes qui ^it subordonné toute la philosophie à la question de Torig-ine des idées, nécessairement liée à celle delà portée de notre intelligence ; et il le loue d'y avoir fait la réponse du sensualisme. L'importance attachée à l'investigation de l'esprit humain par Locke, Condillac et Hume, et la méthode qu'ils y ont appliquée, constituent assurément une nouveauté philosophique considérable. Mais laissant de côté la critique de sa valeur et la tenant û priori pour un grand avancement de la philosophie, on ne voit pas que les résultats en puissent être plus que spéculatifs, et qu'ils portent en eux les proo-rès pratiques que Condorcet en augure dans l'ordre, soit des sciences positives, soit de la politique. La théorie de l'origine des idées n'a historiqyeipent eu, ni
logiquement pu avoir sur la construction progressive des modernes métliodes scientifiques (mathématiques ou expérimentales) plus d'influence, qu'une hypothèse sur la formation g-éolog-ique des minéraux employés à bâtir n'en saurait exercer sur l'art de bâtir. — Quant à sa réaction sur la politique, Condorcet voit dans le triomphe de l'empirisme sensualiste (de moins avertis diront plus tard, mais tout à fait dans le même esprit : « matérialisme » la mort des préjugés religieux et métaphysiques qui auraient, d'après lui, accablé les sociétés du passé sous leur barbare et ténébreuse tyrannie et servi d'instruments aux puissances de violence et d'astuce (l'Eglise, la Monarchie), pour tenir les peuples sous le joug. On n'insistera pas sui la discussion de cette opinion inhumaine, devenue depuis si vulgaire. C'est précisément aux esprits « positifs » et « scientifiques » qu'il doit le plus répugner d'admettre que des rois et des prêtres aient réussi pendant longtemps à couvrir d'une imposture transcendante une oppression malfaisante et égoïste ; que des principes d'autorité spirituelle ou temporelle qui ont été acceptés pendant plusieurs siècles par des peuples civilisés, ne se justifient point, en dehors de la croyance mystique que ces peuples y attachaient, et du point de vue même de la raison informée, par certains longs et profonds services rendus à l'ordre de la société, au développement de la civilisation, à la croissance des nations. D'autre part, il est im[)Ossil)le, à moins de changer la nature humaine, que des institutions ^^rent des sièci'es saus revêtir dans le sentiment des hommes
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quelque titre mystique. Bien plus, si l'intc^rêt et le « bonheur » des sociétés sont pour le philosoj.he le seul fondement légitime de leurs institutions (poslulaî, qu'on n'a garde de contester à Condorcet), il s'en faut de beaucoup que les conditions immensément complexes de cet intérêt et de ce bonheur social, puissent être calculées complètement par un seul esprit ou par les esprits d'une seule génération. Il en résulte que les traditions, les grands arrangements légués par le passé ne peuvent faire l'objet que d'une retouche partielle et progressive, et que, en fait d'institutions politiques et sociales et de mœurs, la raison nous interdit aussi rigoureusement toute entreprise de remaniement intégral, que l'immobilité. Nous sommes assurés d'avance qu'avec sa prétention d'édifier la construction politique sur la tabula rasa de Locke, Condorcet ne {)eut aboutir, si « scientifiquement » s'y prenne-t-il, qu'à l'utopie.
Du moins cette utopie pourrait-elle être imposante et sentir le grand mathématicien. C'est ici qu'il y a lieu de signaler chez Condorcet cette naïveté, cette étourderie enchantée qui, d'un homme si supérieur dans sa haute spécialité, inquiète vraiment quant à la destinée de l'intelligence moderne. Ni plus ni moins que Rousseau, il croit que l'homme est bon de nature çt corrompu par les lois et les « préjugés ».
Quelle est l'habitude vicieuse, l'usage contraire à la bonne foi, quel est même le crime, dont on ne puisse montrer l'orio-ine, la cause premièrr;, dans la législation, dans les îii.-..iiations, dans les préjugés du pays où l'on observe cet usage, cette habitude, où ce crime s'est commis... la bonté
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morale de l'homme, résultat nécessaire de son orgpanisatîon, est. comme toutes les autres facultés, susceptible d'un perfectionnement indéfini, et la nature lie. par une chaîne indissoluble la vérité, le bonheur et la vertu (i).
Enthuusiasle des « Droits de l'Homme )),ilen cherche le principe philosopliiqiie, et l'on est étonné de la faiblesse et de l'insignifiance d'une formule qu'il souligne solennellement comme la grande découverte des « publicistes » modernes et sans doute le résidu positif de l'analyse de Locke :
Après de lonarues erreurs, après s'être ég-arés dans des théories incomplètes ou vag-ues, les publicistes sont parvenus à connaître enfin les véritables droits de l'homme, à les déduire de cette seule vérité, qu'il est un être sensible, capable de former des raisonnements et d'acquérir des idées morales (a).
Il semble qu'on ait su cela du temps d'Hésiode et on en peut déduire tellement de choses qu'on n'en peut, à vrai dire, déduire rien.
J'essaie d'indiquer ici la part de chimère romantique de ce prophète « scientifique » du Progrès. Elle Se montre bien plus encore dans ce qu'il conjecture et presque assure du progrès s*»«« bornes, non plus des industries et connaissances hu...c<ines, mais de la nature humaine elle-même. Il croit, il imagine, ou il rêve que la science fournira un jour les moyens à l'homme de produire par le perfectionnement croissant de son organisation corporelle, un perfectionnement proportionnel de ses facultés intellectuelles et
(i) Condorcct, /oc. cit , p. «76.
(a) Ibid., p. i83.
de sa moralité spontanée, ce second ^enre de perfectionnement réag-issant à son tour sur le premier. On pourra voir alors un homme tel, que « placé dans le siècle d'Archimède, après avoir atteint le teruie où le géomètre de Syracuse a porté les sciences mathématiques, il pût arriver ensuite, dans le court espace d'une vie humaine jusqu'au point où Euler et Lag-rançe les ont laissées (i). »
De même, dans l'ordre de la moralité :
Ce degré de vertu auquel un homme peut atteindre un jour, est aussi inconcevable pour nous que celui auquel la force du g'énie peut être portée. Qui sait, par exemple, s'il n'arrivera pas un temps où nos intérêts et nos passions n'auront sur les jugenients qui dirig-ent la volonté pas plus d"mfluence que nous les voyons en avoir aujourd'hui sur nos opinions scientifiques ; où toute action contraire au droit d un autre sera aussi physiquement impossible qu'une barbarie commise de sang'-frûid lest aujourd'hui à la plupart des hommes (a) ?
Oui sait si nous n'aurons pas aussi des ailes pour voler ? La dénég-ation serait exactement aussi vaine que l'hypothèse. Puisque la nature a eu la fantaisie de faire del' « ânthropopithèque», l'Homme, elle peut bien faire de l'Homme, le Surhomme. Condorcet demeure extrêmement réservé sur les procédés par lesquels l'espèce humaine pourrait opérer sa propre transformation en espèce supérieure. Toujours affirme-t-il « que la nature n'a mis aucun terme à nos espérances » (3) même en fait de longévité! et que la « perfectibilité » en tous sens
(i) Fragment sur V Atlantide, p. 4e6.
(a) Jbid., p. 407.
(3) Esqaiise, p. a5o.
eslréellement« indéfinie ». Le^randiiîconvénicnt dorp.s fantaisies, quanti elles ne sont pas développées pi.ur l'amusement par Jules Verne, mais mélliodiquement et avec cette espèce de passion, par un philosophe, c'est d'accoutumer les sensibilités à des théories politiques qui volatilisent tel ou tel élément pourtant certain de la nature humaine, et de leur inspirer le dégoût de celles où l'on a honnêtement essayé d'incorporer tous ces éléments avec tout leur poids.
La croyance de Condorcet au progrès nécessaire et indéfini (à partir du xviii® siècle) procédait des lacunes et des parties mal nourries de sa pensée. Nous allons voir l'affirmation de cette crovance se faire d'autant plus jactancieuse et impétueuse, qu'elle ira s'embrouillant davantage et bénéficiant de la destruction par le romantisme des facultés d'analyser et de distinguer.
B. MADAMK DE STAEL
Le cœur expansif de M'"® de Staël eût étouffé dans une affirmation du Progrès nécessaire, bornée en arrière par la petite philosophie de Locke. Elle avait besoin d'infini dans tous les sens. Pour elle, la suite des temps est une ascension continue de l'humanité et cette ascension n'aura pas de bornes.
En parcourant les rcvoiiitions du moufle et la surcessîon des siètles. il est une idée première dont je ne détourne jamais mon aKenlion, c'est la perf'eclihililé de l'e.spèce humaine. Je ne pense pas que ce grand oeuvre de la morale ait jamais été abandonné ; dans les périodes lumineuses.
comme dans les siècles de lénèhres, la marche graduelle de l'esprit humain n'a point été interrompue (t).
Le système de la perfectibilité de l'espèce humaine promet aux hommes sur cette terre que-ques-uns des bienfaits d'une vie immortelle, un avenir sans bornes, une continuité sans interruption (a).
En étudiant l'histoire, il me semble qu'on acquiert la conviction que tous les événements principaux tendent au même
but, la civilisation universelle (3) l'une des principales
causes finales des g-rands événements qui nous sont connus, c'est la civilisation du monde.
Donc optimisme et finalisme historique absolu Que beaucoup de ces événements apparaissent aussi ruineux que les invasions de Huns pour la civilisation, M™® de Staël ne se borne pas à nous répondre qu'il est difficile d'apprécier ce qui se serait passé si..., réponse aussi sensée que vaine. Elle nous dit : « C'est tellement la civilisation va gag-né I » « Ainsi le temps nous découvre un dessein dans la suite d'événements qui semblaient n'êlre que le pur effet du hasard; et l'on voit surgir une pensée, toujours la même, de 1 abîme des faits et des siècles (4) ». Ce n'est point « une vaine théorie, affirme-t-elie^ c'est l'observation des faits qui conduit à ce résultat (5) ». La prophétesse rétrospective oublie seulement de nous dire quel est le démiurçe ou l'agent métaphysique qui veut l'accomplissement de cette pensée et y mène le monde.
(i) Dfi la Lilt-^rature (éd. Charpentier), p. 34. (21 /htii., p. 1 18.
(3 li>id,\> .i6.
(Al li>'d. p. 1 17.
(5) Ibid.y p. 36.
4^3 LE ROMAMISME FRANÇAIS
Cette haute blagologie est une apologétique toute trouvée, en toute hypothèse, pour l'esprit et les agissements révolutionnaires. M""* de Staël s'en loue ellemême comme d'une attitude supérieure de la con^* science individuelle. Je cite le passag^e, comme échati^ tillon de cette « morale » tout à la fois sublime et à bon compte, dont « s'enivre » le romantisme. Après avoir déclaré qu'elle adopte de toutes ses facultés cette croyance philosophique :
Un de ses principaux avantages, conlinue-t-elle, c'est d'inspirer un grand sentiment d'élévation ; et je le demande à tous les esprits d'un certain ordre, y a t-il au monde Une plus pure jouissance que l'élévation de l'âme? C'est par elle qu'il existe encore des instants où tous ces hommes si bas, tous ces calculs si vils disparaissent à nos regards. L'espoir d'atteindre à des idées utiles, l'amour de la morale, l'ambition de la gloire, inspirent une force nouvelle; des impressions vagues, des sentiments qu'on ne peut entièrement se définir charment un moment la vie et tout notre être moral s'enivre du bonheur et de l'orgueil de la vertu (i).
Combien, comDfen d^e pages delà grande Corinne ne sont tissues que de cet horrible pathos, plein d'aveux naïfs 1
M™" de Staël est préservée par son tact de femme d'une barbarie de géomètre où Condorcet tombait au sujet de la poésie et des arts. Distinguant « dans les productions des beaux arts... ce qui appartenait au progrès de l'art et ce qui n'était dû qu'au talent de l'artiste » (distinction insoutenable), Condorcet se réservait d' « indiquer les progrès que les arts doi-
(i) De la Liiteialure,p. 35.
vent attendre... de la destruction des préjug-és qui en ont resserré la sphère, et qui les retiennent encore sous le joug de l'autorité que les sciences et la philosophie ont brisé (i) ». M'"« de Staël ne pense pas que Raphaël eût mieux peint, ni Racine écrit de plus beaux vers, s'ils avaient été « exempts de préjug-és ». Nullement artiste elle-même, elle ne va pas jusqu'à voir que rien n'est plus ennemi de la conception et du sentiment de la beauté que les « lumières » comprises d'une certaine façon. Mais elle dit fort exactement que le « principe des beaux arts, l'imitation, ne permet pas la perfectibilité indéhnie... » Toutefois, ajoute-telle, « le développement nouveau de la sensibilité et la connaissance plus approfondie des caractères ajoutent à l'éloquence des passions (2). » Si cette formule s'applique à la littérature issue de Rousseau, rien de moins juste. J'y vois 1' « éloquence », mais une éloquence aux dépens de la « connaissance. » Le lyrisme subjectif introduit en France par la Nouvelle Héloïse est la mort de toute psychologie. Chateaubriand, aussi favorablement placé pour observer les passions qu'aucun poète d'aucun temps, n'a pas réussi à dessiner un caractère, sinon (et très puissamment) le sien. Si M™^ de Staël entend opposer la littérature moderne à l'antique, il est vrai que le christianisme, la chevalerie et les formes de la sociabilité moderne ont créé des nuances de 1 amour, de l'honneur et du sentiment moral ignorées des Grecs, et, en un mot, enrichi de bien déS complications l'âme occidentale. Mais c'est justètoent
(i) Condorcet, Esquisse, p. 378.
(3) M>n« de Staël, /oc. cit.,f. i36.
444 l'B ROMANTISME FRANÇAIS
celte complexité qui, loin de vieillir Homère, le rajeunit tous les jours. Notre sensibilité aux raffinements du cœur et de la conscience, la part que nous y prenons nous rend plus rafraîchissante la peinture des passions dans leur force et leur candeur éternelle. Nous aimons nous retremper à la source.
Qu'est-ce donc exactement ce qui, selon M"'« de Staël, est soumis à cette nécessité d'un progrès constant, cause finale de toutes les combinaisons de l'histoire et est en même temps de nature à entraîner avec soi comme une ascension universelle et ininterrompue de l'humanité? « Les lumières », « la raison ».
Il n'y a qu'un fait pour l'homme éclairé depuis le commencement du monde, ce sont les progrès des lumières et de la raison... lesquelles ont toujours acquis de nouvelles forces à travers les malheurs sans nombre de l'espèce humaine.
Elle dit aussi « la philosophie » et « la morale ». Malheureusement la sig^nification qu'elle donne à ces termes procède d'une vue plutôt confuse et d une intention déclamatoire. Ainsi elle accorde aux anciens l'éloquence « qui entraîne » ; mais elle leur dénie, sauf au seul Tacite, « l'éloquence de la pensée ». Sans doute parce que Tacite « combattait les tvrans ». Elle dit que « les Romains sont supérieurs au.x Grecs dans la carrière de la pensée ». Assertion plus que déconcertante : mais « il le fallait! » Et puis n'esl-elle pas « Romaine », cette genevoise ? La notion qu'elle se fait de la philosophie achève de nous paraître chose fort trouble, (piand nous apprenons que le sig^ne le plus profond de cette supériorité philosophi-
que des modernes, c'est la « mélancolie », Y « imag"iniition mi lancolique ». Elle mêle ensemble, elle associe dans une même glorification, comme procédant d'un même et unique développement, les progrès des sciences mathématiques etphjsiques,lemoralisme protestant, la religiosité allemande, les idées américaines et suisses, « le stoïcisme » et la « vertu » à la Rousseau, les lésions et défaillances de la sensibilité poétique moderne. Les « lumières » c'est tout cela, c'est tout ce qui lui fournit (qu'on pèse cette expression, très fréquente chez elle)des« idées éloquentes», c'est tout ce à quoi se rattachent vaguement les mouvements les plus « enivrés » de son âme génère se, le flux le plus passionné de son haut bavardage. Le démiurge, c'est elle-même.