C* VICTOR COUSIN
Il y a déjà bien de la Germanie dans les idées de M"** de Staël. Après elle, le panthéisme allemand allait se combiner bien plus intimement encore avec le messianisme révolutionnaire. Dans un prochain chapitre, j'étudierai le sort des esprits dont ce ténébreux mélange a formé la substance. Je me bornerai à relever les arguments étranges que le panthéisme germanique fournissait en faveur de la Croyance au progrès naturel, universel et fatal, la couleur et la signification nouvelles que celte croyance recevait de cette philosophie. Je crois avoir montré, par l'exemple de Condorcet et de M""* de Staël, qu'une telle croyance
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ne peut se soutenir dans un esprit que par le défaut d'analyse de son objet et des termes mêmes qui l'expriment. Cependant les théories de Gondorcet et de M™» de Slaël sont des monuments de lucidité en comparaison de celle qu'exposait très éloquemment Victor Cousin dans son célèbre Cours de 1828. Que ces illustres billevesées, d'autant plus nocives que des éléments de vérité, des lueurs d'idées fécondes, y traînent partout, aient obtenu, au moment où elles se débitaient, l'enthousiasme non seulement des adolescents, mais de plusieurs barbes grises, non! je ne sais pas preuve plus évidente, plus palpable, je dirai même plus tragique, du terrible choc que la Révolution et le Romantisme avaient porté à l'intelligence française. Sans rechercher les origines exactes die la doclfine que l'incomparable jongleur s'est improvisée pour cette année-là, et où il entre, en tout cas, à proportions qui me semblent égales, du Hegel et du Herder, avec un peu de Platon, un peu de Descartes et un peu de tout, disons que Cousin se propose de formiiler la loi suprême du développement de l'histoire universelle. Toute l'histoire dérive en effet d'une seule loi et cette loi fonctionne en vue, non d'un perfectionnement indéfini, comme le disait Condorcet, avec qui Cousin ne veut pas être confondu, mais de l'épanouissement de J'humanilé dans la perfection propre de sa nature.
Je regarde l'idée d'un plâii général de l'histoire, comme la plus haute idée à laquelle là philosophie soit encore parvenue (i).
(1) V, Cousin. Cours de Philosophie, i8a8, VII* Ifcçoh, p. 3g.
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Voici ce plan :
Il y a dans la raison humaine deux éléments et leur rapport, c'est-à-dire trois éléments, trois idées (i).
Ces éléments ou idées sont le fini, l'infini et le rapport du fini et de l'infini.
La raison, dans quelque sens qu'elle se développe, à quoi que ce soit qu'elle s'applique, quoi que ce soit qu'elle considère, ne peut rien concevoir que sous la condition de ces deux idées (2) qui ne se conçoivent que l'une par l'autre).
La réflexion appliquée à la conscience pourrait s'y attacher pendant des milliers de siècles, je lui porte le défi d'y voir jamais autre chose que ce qui y est, c'est-à-dire ces trois éléments diversement combinés (3). »
a Le fait psycholog'ique fondamental » comprenant les trois termes nommés, « tous les hommes possèdent ce fait:
La seule différence possible est le plus ou moins de clarté qu'il prend avec le temps, et la prédominance de tel ou tel élément suivant l'attention plus ou moins grande qu'on lui accorde... Il en est de même du g^enre humain. Son identité est l'identité des trois éléments dans la conscience du g'enre humain. Les différences viennent de la prédominance de l'un d'eux sur les autres. Ces différences constituent les différentes époques de l'histoire (4).
Il y a donc « trois époques de l'histoire, ni plus ni moins (5) » : l'époque de l'infini, celle du fini et celle de leur rapport.
(i) Cours de Philosophie, V» leçon, p. i5.
(2) Ibtd., p 9.
(3 fhid., VI« leçon, p. 87.
(4) V'e leçon, sommaire.
(5) VU» leçon, sommaire-
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Si une époque n'est pas autre chose que la prédominance d'un des éléments del'humanité pendant le temps nécessaire pour que col élément parcoure tout son développement, il y a nécessairement plusieurs époques, puisqu'il y a plusieurs éléments. Reste à savoir combien il y a d'époques. Il est clair qu'il doit y avoir autant d'époques qu'ily a d'éléments : et s'il n'y a que trois éléments, il suit qu'il n'y a et qu'il ne peut y avoir que trois grandes époques. Pensez-y : que peut développer l'histoire sinon l'humanité ? et que peut-elle développer dans l'humanilé, sinon les éléments qui la constituent ?
Dans l'époque du fini, l'idée du fini pénètre les différentes sphères qui remplissent la vie de toute époque, de tout peuple, de tout individu ; savoir : l'industrie, l'état, l'art, la religion et la philosophie. Une époque est complète lorsqu'elle a fait passer l'idée qui lui est donnée à développer à travers toutes ces sphères... Assurez-vous donc que quand dans l'humanité le moment de l'idée du fini sera arrivé, elle s'y déploiera avec tout le cortège des idées qui l'accompagnent et qui ne sont qu'elle-même diversement considérée... l'industrie n'y sera pas immobile et stationnaire, mais progressive... le commerce s'y développera sur une grande échelle. .. Et comme le plus grand lien du commerce est la mer, la mer, empire du fini, de la variété et du mouvement, ce sera l'époque des grandes entreprises maritimes... Quand cette idée a fait le tour de ces difîérentos sphères, cette époque est complète et achevée, elle n'a plus rien à faire, elle passe et fait place à une autre. L'époque qui doit représenter dans l'histoire l'idée de l'inrini est-elle venue? Vous aurezun spectacle absolument contraire... industrie faible... pas de commerce... matières attachées à leur territoire... art gigantesque! (i)
Ayant caraclérisé les diverses époques, Cousin prouve que celle de l'infini devait venir la première, celle du
(i)VU* leçon. />a«5im-.
fini, la seconde, et celle de leur rapport, la troisième, et à l'aide des « il fallait » de M""* de Staël, montre qu'elles ne pouvaient se développer que sous le climat où elles se sont développées, la première au milieu de l'Asie ou à peu près, la seconde en Grèce, la troisième dans l'Europe occidentale.
L'histoire s'ouvre par l'époque de l'infini et de l'unité, donc la civilisation a dû commencer sur un continent haut etimmense pour se répandre à travers les plaines et arriver au centre du monde et de la fermentation du monde, puis sortir de ce tourbillon de l'histoire et du g"lobe, si je puis m'exprimer ainsi, non pour retourner sur les montagnes d'où elle est descendue, car l'humanité ne retournejamaisen arrière, mais pour... (i).
Et la suite. Reste à savoir sous quelle forme Cousin concevait le terme idéal de celte roule à trois étapes. C'est ici que le prudent universitaire, le futur « grand maître », s'avisait de proposer aux espérances du g-enre humain un objet plus sublime que tangible. « Pensez-y, messieurs, rien ne recule, tout avance ». « Tout », c'est uniquement « la philosophie, «puisque la civilisation jusque dans ses éléments les plus matériels n'est que la manifestation de 1' « idée ».
Le nombre des penseurs, des esprits libres, des philosophes s'accroîtra, s'étendra sans cesse, jusqu'à ce qu'il prédomine et devienne la majorité de l'espèce humaine. Mais ce jour-là, messieurs, ce n'est pas demain qu'il luira sur le monde (2).
Je ne propose pas ces textes à la moquerie du lec-
(1) vil» leçon, p. la.
(aj l^' leçon, p. 87.
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teur, mais à sa tristesse. Hé quoi ! au xix* siècle, l'éloquence, l'influence, la gloire ont appartenu à de telles choses ! Les idées du Cousin de 1828 (et si par la suite il se montre infiniment plus avisé, il ne sera jamais plus sérieux) ont un tort bien plus grave que d'être fausses : comment arguer d'erreur des conceptions qui ne se soutiennent et ne réalisent un semblant de consistance qu'au prix de fuir perpétuellement] toute application déterminée et saisissable aux faits! mêmes dont elles prétendent contenir la loi? Cousin fait ici pour la philosophie ce que Hugo a fait pour la poésie. Il asservit et assouplit les grands moyens dialectiques (comme Hugo, les grands moyens poétiques) à un certain art pompeux de ne rien dire. Les! auditeurs qui acceptèrent cela étaient évidemment déshabitués de chercher des idées sous les mots, et des réalités sous les idées, ou plutôt la cantilène du maître en endormait en eux l'habitude. Il a été ainsi administré à l'intelligence française au xix* siècle un certain nombre de stupéfiants, variétés du stupéfiant révolutionnaire. Si pourtant un de ses auditeurs avait posé à Cousin cette simple question : « Comment l'époque de l'infini a-t-elle fini? », la prestigieuse bulle de savon crevait du coup. Rassurons-nous : le sophiste fût reparti de plus belle. En outre, il avait l'avantage de monologuer.
Il y a cependant dans ce fia tus vocis en douze leçons une idée, du moins une tendance réelle, dont Cousin n'est qu'à demi conscient, n'aperçoit pas la portée, que le point de vue germanique lui impose, et qui est une très dangereuse barbarie. Que « l'idée de
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rinfini » se soit incarnée dans le plateau central de l'Asie et les peuples qui l'habitaient, et «l'idée du fini», « son heure venue, » dans les roches de l'Attiquc et la race des Pélasges, cela n'offre aucun sens. Mais il est certain que la pensée grecque place, conformément au sens des mots, la perfection dans le fini, et identifie l'infini, rillimité, au chaos, au néant ; d'autre part, on peut dire que les vieilles religions de l'Orient font de l'infini uu objet d'adoration. La théorie de Cousin attribue uneégale valeur et donne une commune origine à ces deux directions de la pensée et de la sensibilité, dont l'une exclut l'autre, dont l'une correspond au plein éveil de l'esprit et de la conscience, à la pleine ouverture de l'œil humain sur le monde, à la différenciation des facultés et aptitudes intellectuelles, dont l'autre semble ne pouvoir s'accom[)figner que d'une demi torpeur de l'intelligence, du senfimentet de l'activité. C'est parce qu'ils étaient capables de science et d'art que les Grecs concevaient le divin comme « fini », l'essence de la science étant justement de définir, et celui de l'art, de créer des formes. L'adoration de l'infini a une corrélation non moins évidente avec la stériHté de l'Orient. Le rapport de ces deux « idées », pour employer le langage de Cousin, est donc le rapport de l'inférieur au supérieur. Mais qui ne voit l'inlérêtvilal que la Germanie de Fichte et de Schelling avait à les niveler ? C'était élever ses informes et vains systèmes philosophiques, où une profonde impuissance à former des concepts clairs, distincts et scientifiquement féconds s'enorgueillit d'être le gens de l'infini et de n'avoir pas perdu le contact
de la « synthèse primitive, » à la même dignité que les constructions logiques, mathémathiques et expé» rimen taies de la science européenne. Je reviendrai sur ce point.
Je laisse de côté, bien qu'appartenant au sujet, mais comme suffisamment élucidée par le précédent livre, l'illusion viscérale qui au messianisme des poètes romantiques de i83o, ajoutait cette conviction de porter en eux-mêmes le germe du Messie futur et d'éprouver dans leurs désagréments individuels la douleur d'enfantement d'un sublime avenir. Aussi bien je ne fais pas ici un historique, tant s'en faut, de l'utopie du progrès nécessaire et de l'optimisme historique au xix^ siècle. Cet historique serait aussi monotone que cette utopie est confuse. J'en relève seulement, dans une revue très rapide, les manifestations les plus caractéristiques, celles notamment qui montrent le mieux avec quelle violence de contagion un pur nuage mental et toutes les tempêtes dont il est gros pénètrent dans les esprits les plus distingués, à une époque privée du bienfait suprême de l'ordre politique, ce régulateur irremplaçable des esprits.