‹ Le romantisme françaisChapitre 6 sur 69 · ROUSSEAU EST LE ROMANTISME · texte numérisé non relu

ROUSSEAU EST LE ROMANTISME

Ces sentiments et ces idées composent le Romantisme. Rousseau n'est pas à l'égard du Romantisme un précurseur. Il est le Romantisme intégral. Pas une théorie, pas un système, pas une forme de sensibilité ne revendiqueront parla suite la qualité de romantique ou ne la recevront, qui ne se trouvent recommandées ou autorisées par son œuvre. Je ne vois rien non plus dans les conceptions, passions et imaginations qui font la matière de son éloquence, à quoi le caractère

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romantique puisse être dénié. Rien dans le Romantisme qui ne soit du Rousseau. Rien dans Rousseau qui ne soit romantique.

La notion très incomplète et mal éclairée du Romantisme, que retiennent encore nombre de bons esprits, vient de ce que ce phénomène n'a été baptisé de son nom qu'à l'occasion d'une de ses manifestations déjà tardives, la plus retentissante, il est vrai, mais non pas, tant s'en faut, la plus proche de son essence profonde. Je veux dire : la jeune littérature de i83o. Le Romantisme enveloppe bien autre chose qu'une mode littéraire. Il est une révolution générale de l'âme humaine. Cependant, long-temps avant l'apparition de ce substantif, dont la forme annonce bien une sorte de nouveauté systématique, l'adjectif avait joui, et particulièrement chez Rousseau lui-même, d'une certaine fortune obscure et comme hésitante. « Romantique » se dit dans les Rêveries d'un promeneur solitaire, et pareillement dans Obermann, d'un paysag-e de montagnes où rien ne montre la main de l'homme, ni ne donne lieu à son passage, et de la défaillance voluptueuse ou de l'exaltation vaine que ce spectacle, selon qu'il est calme ou agité, communique, en se prolongeant, à une sensibilité lyrique; ces émotions, au dire de Senancour comme de Rousseau, reportant celui qui sait les éprouver en deçà de la civilisation et le replaçant dans la véritable disposition intellectuelle et morale de l'homme primitif. Réservant, pour l'instant, la signification réelle de ces états psychiques, rapprochons l'interprétation philosophique qu'en proposent Senancour et Rousseau, des théories esthéti-

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ques de i83o; l'idée commune aux applications diverses et partielles d'un même vocable devient évidente. Que demandent et que se flattent d'avoir réalisé sous le nom de a Romantisme » les jeunes séides d'Hernani? Affranchissement des règles et des traditions, « liberté », c'est-à-dire spontanéité absolue dans la création artistique, l'artiste se mettant en présence de lui-même et de la nature et ignorant qu'il y ait eu un art et des hommes avant lui. Le Romantisme, c'est donc le système de sentir, de penser et d'agir conformément à la prétendue nature primitive de l'humanité. C'est la prédication même de Jean-Jacques. Il n'y manque que le mot. L'objet en est universel. Il n'y a pas d'affaire de l'intelligence ou du cœur où elle ne doive, une fois acceptée, produire ses exigences.

Cependant l'idée d une nature primitive de l'homme est un concept de fantaisie. L'homme primitif est un vain mot, ou c'est Adam. Prudemment, le dogme chrétien nous enseigne qu'il est au-dessus de nous de nous représenter la félicité d'Adam et que l'homme du péché originel nous est seul connu, au lieu que le Romantisme oppose à l'artifice et à la misère de la civilisation l'Adam de ses complaisances. Rousseau, il est vrai, dans une partie de son œuvre théorique, ne méconnaît pas que l'intelligence humaine n'a pu se développer sans le secours du langage et que la perfection du langage suppose l'avancement de la civilisation : aussi place-l-il le véritable bonheur et la véritable majesté de l'homme dans « l imbécillité » innocente. Mais quand il n'assujettit pas sa liberté à cette g-ageure de logique, il attribue tout simplement le titre

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et la dig-nité mëtaphysiques du « primitif )>et du « naturel » aux émotions qui lui plaisent, aux idées qui le satisfont et aux chimères de constitution politique où il se représente qu'il serait grand-prêtre. Chacun peut, avec même droit que Jean-Jacques, donner pour corps les passions, les rêves et les fantaisies de sa nature propre, à la vide entité de la nature primitive, appeler son Moi, l'Homme. Le Romantisme se définira donc en des termes étroitement conséquents à ceux déjà proposés, un parti d'individualisme absolu dans la pensée et dans le sentiment.

Les pensées que l'individu tire de son fonds, quand il s'isole et ne consulte que soi, sont courtes et pauvres. La richesse de l'esprit consiste dans une communication abondante et g-énéreuse avec la vie. Le Romantisme n'eût été qu'un vagissement, si sa prétention régénératrice ne cachait la passion de détruire. Quelques virtualités que les forces obscures de la vie aient déposées dans l'animal humain, la nature humaine, dans ses attributs propres d'intelligence, de sensibilité intellectuelle, de sociabilité et de moralité, est une organisation ou, pour mieux dire, une culture, culture aussi délicate et fragile que riche, qui n'a pu réussir, comme elle ne peut s'entretenir, que dans les milieux politiques les mieux ordonnés. Merveilleux travail de l'art, du temps et de la fortune, à ronger, à perforer et à désagréger tout d'abord dans (outes ses parties, pour qui veut se fraj'er le chemin de l'état primitif. C'a été l'activité du Romantisme. Et de niaiserie, celte activité l'a fait fièvre. Diversité et stérilité pures par son principe, la consistance même des réa-

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lités contre lesquelles il s'acharnait a mis une espèce de cohérence générale et de dessein apparent dans ses aveugles ardeurs. Il en a même emprunté la niag^nificence, comme la flamme emprunte la splendeur des matières qu'elle dévore. Négatif de tout, il a pu se prendre pour l'affirmation suprême et donner aux forces destructives les beaux noms des choses détruites, appeler le désordre Liberté, la confusion Génie, l'instinct Raison, l'anarchie Energie. Il est la désorganisation enthousiaste de la nature humaine civilisée.

Après Rousseau, quand le Romantisme aura composé une Esthétique du laid, une Philosophie de l'obscur, une Morale de la passion et une Politique de l'instinct, ses prestiges pourront séduire des esprits bien nés, les perdre en leur donnant l'illusion de les mener à quelque chose de grand, égarer, à l'exception de quelques intelligences trop robustes ou trop fortement disciplinées, des générations entières. Mais avant d'être idée, le Romantisme a dû être réalité. Avant d'être pensé, il a dû être \écu. Le fait de la d cnii position morale a dû logiquement et psychologiquement en précéder l'apothéose. Le Romantisme est primitivement maladie. Cette maladie pourrit jusqu'au fond la sensibilité, la volonté et l'intelligence de Jean- Jacques Rousseau. Jointe à un étonnant génie lyrique, elle a fait de lui la bête la plus curieuse. Nous avons décrit comment le désœuvrement intellectuel d'une époque qui avait parcouru jusqu'à la satiété le champ si court de la négation la livrait à ce montreur de soi-même.

Le développement du présent ouvrag^e nou» amè-

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nera en présence des formes pompeuses, des creuses symplionies et des faux éclats du Romantisme. En voici la forme, pour ainsi dire, ingénue. Je raconterai naïvement Jean-Jacques. Ces chapitres qui le concernent pourraient s'intituler: Coulisses du Romantisme ou encore Formation organique d'un virus.

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