PREMIÈRE PARTIE
(JEAW-JACQUES ROUSSEAU)
Clelui qui est sans cité par l'efîet de sa nature, et non de la fortime, est ou vil, ou meilleur que l'humanité .. Celui qui est inîpuissaut à former société, ou qui n'en a aucunement besoin, parce qu'il se suffit à lui-même, n'est pas partie de la cité : c'est un animal ou un dieu.
{xRisTOTK, Politique, liv. I,ch. ii.)
Il portait l'humanité future dans jses entrailles. Ils le déclarèrent Bauvage, misanthrope, parce qu'il méprisait les enivrements de la vanité et fuyait le théâtre des vanités puériles. En un mot, ils furent comme les pharisiens de tous les âe^es à la venue des prophètes, et Dieu put dire d'eux aussi : « Je leur ai envoyé mon fils et ils ne
l'ont point connu » l.e temps
n'est pas loin où l'opinion ne fera pas plus le procès à saint Rousseau qu'elle ne le fait à saint Augustin. Elle le verra d'autant plus grand qu'il est parti de plus bas et revenu de plus loin, car flousseau est un chrétien tout aussi orthodoxe pour l'église de l'avenir que le cenlenier Mathieu et le persécuteur Paul le sont pour l'église du passé.
QEORGE sand, Quelques RéJI^.rions sur J.-J. Rousseau (18-41).
CIÎAPITKli; PREMIER SA FORTUNE
Au milieu du xvni® siècle, l'élite de la société française tomba sous la domination d'un rhéteur despotique. Bien que depuis un siècle Paris ne ménageât pas ses caresses au talent, un succès comparable à celui des écrits et du personnage de Jean-Jacques Rousseau ne s'y était jamais vu. Jean-Jacques apportait aux imaginations de ses contemporains des plaisirs nouveaux. Essentiellement, il s'imposa comme un réformateur total des cœurs et des esprits. Remontant avec une témérité inouïe par delà l'origine de toute institution, jusqu'à la nature humaine primitive dont il croyait trouver le type en lui-même, Jean- Jacques, du haut de cet absolu, jugeait les sentiments, opinions et coutumes des hommes civilisés. Sous une telle perspective, toutes choses changent de qualité et de nom. Ce qui avait passé pour naturel apparaissait conventionnel et factice, l'état sauvage devenait une idylle; l'état de société, réputé par l'assentiment universel la condition de tout bien possible, était dénoncé l'auteur de tout mal. On reconnaissait dans la civilisation la vraie barbarie.
Un homme cependant n'accomplit pas à lui seul une
révolution morale. Il faul que la rupture des ancien nés attaches livre les esprits à tous les vents. Sur vienne une parole radicale et passionnée, elle les polarise dans une direction unique. Rousseau parut en un de ces temps de dangereuse mobilité.
Depuis les premières années du xviii* siècle, la littérature et la conversation enseignaient l'irrespect : Voltaire, le Montesquieu des Lettres persanesy les Encyclopédistes, avaient mis l'esprit public en possession d'arguments, de plaisanteries, qui frappaient d'une marque de superstitieux et de ridicule toute règle établie, toute croyance politique et religieuse. Guerre étourdie, purement destructive. Est-il si scandaleux que la fable soit fable, si elle exprime la convenance, la nécessité? Les constitutions, les hiérarchies, les mœurs publiques de l'ancienne France étaient revêtues d'une autorité mystique séculaire. Des réformateurs sérieux, s'ils avaient jugé le moment venu de soustraire les intelligences françaises à une autorité de ce genre, l'auraient rendue inutile en enseignant les causes physiques et historiques d'où les pouvoirs sociaux tirent leur légitimité. Cette méthode, seule éducatrice et qui sera celle d'un Auguste Comte, eût doucement substitué la raison à la foi dans des tôles capables de ce changement, sans détruire chez les autres une juste soumission. Elle eût créé un instrument de progrès. La folle dialectique de Voltaire ne montrait que la verve de Voltaire. Elle supprimait la croyance sans engendrer la raison, c'est-à-dire qu'elle faisait plus grande la place de la déraison. N'étant plus défendue ni par les traditions, sagesse vivante
LA RU!v- rîr z. INDIVIDU 1 1
et perfectible, que la moquerie, une log^ique abusive, avait dissoute, ni par ce peu de saine philosophie qui n'est jamais que l'apanag-e d'un bien petit nombre, l'époque offrait une proie aux insolences spéculatives, aux fantaisies frondeuses de l'esprit individuel. Une crédulité désordonnée, une badauderie ingénue, fut le fruit nécessaire de tant de malice. Les maîtres de l'opinion se laissaient dicter tous leurs jui^ements par ce caprice de satire envers l'ordre établi. Une élite avertie pouvait goûter leurs impertinences. Mais le public les suivait avec une docile candeur. Témoin celte ang-lomanie qui commença à faire délirer nos aïeux entre 1785 et 1740. Voltaire, dans ses Lettres philosophiques^ avait donné des Anglais un panégyrique sans véritable information, qui n'était manifestement qu'une très vive échappée d'humeur contre ses compatriotes. Un enthousiasme subit pour l'Angleterre s'empara des âmes, toujours très nombreuses, dont la générosité se montre volontiers en faveur des idées du lendemain. Malheureusement ce qu'on célébrait sous le nom d'Angleterre, ce n'était pas la nation trois fois admirable, mais encore si peu connue, dans son histoire, dans ses institutions, dans son Shakspeare. C'était la plus fade chimère, une Salente de la vertu, de la liberté et de la philosophie, uniquement peuplée de citoyens fiers, rudes et sublimes, et qui semble, dans les descriptions du temps, le rêve de quelque Plutarque niais. Le discrédit, l'oubli léger des disciplines qui avaient fait la grandeur du siècle précédent, joints à la vanité française de se dénigrer soi-même, assuraient un accueil sérieux à ce
IS LE ROMANTiSMK FRANÇAIS
que d'avisés gens de lettres venaient conter de la sagesse des Lapons et des Taïtiens. En rejetant le passé, les mobiles cervelles parisiennes avaient rejeté ce fonds d'expérience qui fait prendre rapidement la mesure des choses. Les Français se dépouillèrent alors de leur privilège, unique au monde, d'être enthousiastes sans être dupes. Sans avoir rien perdu de ce feu intellectuel qu'ils tenaient de leur sang et de deux cents ans de lettres, on les vit se mouvoir dans le monde des idées avec une naïveté d'enfants, une intempérance de sauvages. Cela éclate chez Diderot. Jamais tète plus productive fut-elle plus déréglée? Sa verve bourbeuse lance pêle-mêle saillies profondes et sottises. L'usage de l'intelligence est pour lui une frénésie, unedébauche. « Mes idées sontmes catins (i) », dit-il dans la manière qui lui est propre. Placé au centre de l'opinion publique, écho autant qu'excitateur universel, cejournaUste merveilleux nous révèle son siècle. Siècle bavard, hardi jusqu'à l'effronterie et innocent comme l'instinct, qui pense, déduit, analyse sans retenue, qui met en poudre dans ses propos de table Tédifice de civilisation et de convenances dont il jouit délicatement, mais qui, en même temps, découvrel'homme et écouteattendri, étonné, la révélation de son bon cœur. Siècle assez libre de tête pour se trouver fou, et cependant le plus facile à tromper qui fut jamais.
11 est très notable que les femmes y dominent, non pas seulement les sentiments et les mœurs qu'elles ne sauraient qu'embeUir, mais les intelligences. La façon
(t) Dans le préambale du Nevéûde Ramtaa.
LA RUINE DE l'individu i3
brusque dont nous voyons jusqu'à des théories économiques devenir mode dans les salons du dix-huitième siècle^ ne porle-t-elle pas la marque de leur nature mentale? On peut douter d'ailleurs si le pouvoir pris par ces ardentes philosophes a causé la ruine de méthodes plus sévères, ou s'il n'en a pas été le symptôme. Toujours l'ont-elles précipitée et menée de leur train.
Mais le signe le plus décisif de désarroi intellectuel, c'est l'importance usurpée à cette époque par les g"ens de lettres. Le héros, homme de lettres (i), annonce Carlyle, quand, dans sagalerie des grands conducteurs de l'humanité, il atteint Jean-Jacques. La formule, en elle-même, fait sourire. Historiquement, elle dit vrai. La « royauté w de Voltaire avait inauguré cette grande nouveauté des mœurs. L'Europe ne fut pas seulement éblouie par les feux d'artifice de son g-énie. Elle se laissa émouvoir par toutes les vicissitudes de son humeur. Pendant cinquante ans, l'élite de l'univers ne connut pas événements plus excitants que les colères, les vengeances, les attendrissements, les bons tours de ce fébrile amant de la célébrité. Affranchie des principes qui assignent à chaque chose sa dignité et son rang, de quoi la France se fût-elle fait une idole, sinon de l'esprit? Elle lui céda un empire illimité. Au lieu de lui mesurer sa place parmi les puissances sociales, elle l'excita à se prévaloir par-dessus tout et tous. Grands seigneurs, magistrats, grands commis de
(i) Let Héros (trad. Izoulet.) Le portrait que Carlyle trace de Rousseau en trois pages (p. 290) est d'ailleurs étooDant d'intecsité et de profondeur.
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l'Etat, doutaient de leurs titres et se sentaient sujets de la philosophie.
La royauté de Voltaire n'avait été en mainte occasion que la royauté de Scapin. On l'adorait pour ses grâces infinies. Mais il ne déplaisait à personne qu'il fût bâtonné. Un autre cependant se préparait, qui sur cette sensibilité et cette curiosité publiques trop émues, allait jeter les prises d'une souveraineté bien plus profonde. La domination de Voltaire fut comme un essai léger de celle de Rousseau. Celle-ci remplit la seconde moitié du dix-huitième siècle et aucune voix ne lui dispute l'empire.
On a vu ce qui lui frayait le chemin. Il fallait aux âmes de larges brèches pour y laisser entrer le torrent d'idées et de sentiments le plus subversif qui se fût jamais déchaîné parmi les hommes.