CHAPITRE IV LE PANTHÉISME POLITIQUE
ou LE FANATISME
L'alliance du Panthéisme et de la Révolution est si conforme à la nature des choses, qu'elle s est faite dans tous les esprits qui, possédés de la foi révolutionnaire, éprouvaient le besoin d'unité avec eux-mêmes. Le panthéisme est la métaphysique nécessaire de la Révolution. Je sais qu'on peut accommoder à toutes sortes de conséquences une philosophie où la vérité des concepts s'identifie à leur défaut de clarté, et que Hegel est un conservateur. Du moins, le dogme révolutionnaire ne trouve-t-il son plein sens et sa garantie que dans cette philosophie-là. Les objections élevées au nom de l'expérience contre la Liberté-principe et T Egalité-principe, s'évanouissent par enchantement si une vue plus profonde de la réalité nous montre Dieu présent en tous les individus. Les objections élevées contre la
Liberté-fin et ]'E<^alité-fin au nom de la conservation sociale et de la civilisation, n'appartiennent plus qu'à un chélif et brutal empirisme politique, s'il suffit de détruire les autorités et les hiérarchies, pour que de la libération du divin latent en tous les hommes, naisse entre eux un magnifique concert spontané. Nous apercevons dès lors l'arrière-pensée métaphysique d'une parole déjà citée de Quinet : que les révolutions sont des « explosions de la sagesse divine : » L'espèce d'hallucination que je résume ici constitue tout le fond de pensée d orateurs, professeurs et publicistes français duxix* siècle, parmi lesquels je choisirai comme les plus représentatifs Edgar Quinet et Pierre Leroux. Quoi ! Il y a des penseurs dont c'est là toute la pensée? Hélas! Je dirai plutôt que c'est là leur formule mentale : panthéisme-révolution. Elle commande tontes les démarches de leur esprit. Il s'agit de savoir ce qui advient d'un esprit qui se développe tout entier entre ces deux termes, comme aussi de caractériser et de signaler le genre d'idées qu'enfante, appliqué à la diversité des questions religieuses, politiques, morales et esthétiques, ce principe ténébreux.
M. P. Félix Thomas, (^),M. J. E. Fidao(2), récents et très distingués critiques de Pierre Leroux, sont frap-
(i) Pierre Lerou.r, sa vie, son œuvre, et sa doctrine. (3) Pierre Lerouœ it ton œavrtf (Revue des Deux-Mondes, i5 mai 1906.)
LES IDÉES HÛMANTIQUES ^Q^
pés de sa fertilité en idées. En i833, Sainte-Beuve le nommait « une des natures de philosophe les plus ubéreuses » du temps .« Ubéreux», appliqué à une intelligence, est-il bien un éloge? 11 est assez commode de produire d'abondantes théories sur toutes questions possibles, quand on joint à une certaine « exubérance » imaginative une recette universelle pour ôter aux termes des questions leur rigueur et alléger le sens des mots de la moitié du contenu des choses. Les idées les plus opposées se concilient dès lors aisément, et !'« intuition » trouve sans peine la liaison des faits les plus lointains. Pierre Leroux ne résout pas les problèmes. Il les noie. Ce procédé, c'est le panthéisme même. Ce n'est pas la « quantité » des idées qui fait la qualité du penseur. On peut même dire qu'elle le rend suspect d'étourderie. Une seule idée riche de conséquences vérifiées, voilà le signe de la puissance créatrice de l'esprit.
Leroux, philosophe, part de la « Réfutation de l'Eclectisme ». Sa réfutation est bonne et il y a beau jeu. Naïf pour l'ordinaire, sa prodigieuse inhabileté au succès lui donne une clairvoyance parfaite à l'endroit du charlatanisme de Cousin. Sincèrement désireux de vérité (car son àme n'était pas sans noblesse) bien que totalement dépourvu de méthode, il s'exprime, comme il le faut, sur le scandale d'un « système » dont le dernier mot est qu'il y a « quatre systèmes divergents nécessaires » (idéahsme, sensualisme, mysticisme, scepticisme), et qui prétend fonder là-dessus une orthodoxie philosophique ! « Si c'est une nécessité de l'esprit humain, dit-il, de produire toujours ces quatre
4g6 LB ROMANTISME FRANÇAIS
systèmes... le seul qui ait le sens commun, c'est le scepticisme ».
Avec raison, mais sans s'entendre lui-même, Leroux oppose à l'arbitraire éclectisme cousinien un autre éclectisme qui serait la plus haute méthode philosophique. Il importe de ne pas confondre avec cette méthode dont un magnifique exemple d'application existe, ce que Leroux produit d'indistinct, dans l'illusion de l'appliquer. On peut se demander si des doctrines de sens divergents ou même opposés, que l'histoire de la philosophie semble prouver impérissables, ne se concilient pas en tant que parties différentes de la vérité objective totale, si, en d'autres termes, elles ne correspondent pas à des plans diffé-^ rents de la même réalité, ou. pour mieux dire, à des questions différentes au sujet d'une même réalité. II s'agit de montrer tout d'abord que ces différentes questions se posent ou s'imposent et ne peuvent être traitées par la même méthode, résolues par des idées de même ordre; puis, comment l'une conduit à l'autre, et, par suite, comment les modes et principes d'explication relatifs à chacune d'elles se subordonnent entre eux. C'est par ce procédé que Leibniz essayait de concilier ensemble — non pas, comme cet étourdi de Cousin, « idéalisme » et a sensualisme », « mysticisme » et « scepticisme », — mais aristotélisme et cartésianisme, « raison suffisante » et raison mathématique, finalité et nécessité, métaphysique et expérience, religion et science. On s'étonne qu'uq aussi bon philosophe que M. P. Félix Thomas fasse honneur à Leroux d'une entreprise analogue, qui est
précisément celle que tous ses propos le prouvent le plus incapable de concevoir Si l'éclectisme leibnizien est fondé sur la distinction la plus lucide possible des doctrines et des problèmes, le grossier syncrétisme de Leroux ne se réalise qu'au moyen de la confusion systématique et des unes et des autres.
Pour ramener toutes les doctrines à l'unité, il les embrouille. Il les embrouille en substituant à l'idée le « sentiment », sous prétexte que la vraie signification de l'idée est dans le sentiment, que le sentiment en est le fond et le tout.
Comment éclecliser des Idées quand on ne fait aucune acception du sentiment caché sous ces Idées?... C'est en brisant les formes dans lesquelles le sentiment s'est enfermé qu'on peut lui rendre la liberté et lui faire revêtir la forme d'une idée nouvelle. Et c'est en nous-mêmes, dans notre cœur, que se passe le mystère qui de dexxx idées antérieurement émises fait surg-ir une troisième idée, laquelle n'est ni l'une ni l'autre et les comprend toutes deux (i).
Nulle difficulté, on le voit. Comme ie « sentiment » de P. Leroux est le plus comprélicnsif de tous, parce qu'il est le dernier venu, son inspiration spontanée se trouve l'ouvrière de la conciliation doctrinale universelle.
Gomme il confond les doctrines, Pierre Leroux confond les problèmes. Ou plutôt il les réduit à un seul. Ce problème, qu'il agite perpétuellement, et tout entier dans chaque page, doit être une sorte de monstre logique. Avant de savoir comme il le résout, on voudrait cependant le définir, le classer. Se rapporte-t-il à
(i) Réfulalion de l'Eclectisme, éd. Gosselin, iSSjj, p. 376.
la philosopliift et à la science? ou à la reIig-U)n?ou à la politique? C'est ici que Pierre Leroux sourirait de la petitesse de notre esprit, sinon de notre « cœur ». L'erreur des erreurs, selon lui, c'est de comprendre sous ces trois termes des objets dift'érents. La philosophie est la même chose que la religion, et la religion que la poli tique. Le christianisme a été une grande religion, mais le vice dont il est mort (Leroux du moins dit qu'il est mort) c'a été de ne pas faire passer dans la réalité politique ce qu'il affirmait par rapport au royaume des cieux, de ne pas faire de son «spirituel » le « temporel ». Rousseau, la Révolution ont affirmé le vrai dogme politique. Mais la réalisation de ce dogme soulève des antinomies qui ne se peuvent résoudre que par la Religion ; il n'est vrai que si on y infuse la Religion. Enfin les philosophes, les savants ne se comprennent pas eux-mêmes, s'ils ne se comprennent comme des collaborateurs de la vérité religieuse nouvelle, des « révélateurs ». Ainsi Christianisme, Révolution, Science, Démocratie, tout cela est la même chose dite différemment ou plutôt incomplètement, tout cela se rapporte au même objet, à la condition du moins de l'entendre et de l'échauffer avec le cœur de Pierre Leroux.
Le tout est de savoir si ce jianiiiéiste, assurément candide, alors que dans le feu de l'inspiration il croit enfanter des « idées nouvelles », ne se livrerait pas tout simplement au jeu de faire se dévorer entre elles des idées contraires.
Il faut, pense-t-il, à la société nouvelle une religion nouvelle. Les Saint-Simoniens entendent par là que
LBS IDÉES ROMANTIQUES 4^9
la société attend un Messie, un « révélateur ». Leroux juge tout à la fois qu'il n'y a pas religion sans révélation divine, et que la démocratie, l'égalité, faisant partie de la future vérité religieuse elle-même (i), il ne saurait y avoir de « révélateur », d'individu élevé au-dessus des autres par un rapport plus proche avec Dieu. Comment résoudre l'antinomie? En disant que la révélation se fera en réalité dans tout le monde, et en apparence dans un ou plusieurs individus, lesquels ne seront que la voix de tout le monde. Mais c'est ici que nous sommes impuissants à suppléer par l'analyse le dire panthéistique.
Quel est l'inspirateur? Dieu, révélé dans l'Humanité. Donc, après Dieu, quel est l'Inspirateur ? L'Humanité, le peuple. Et quel est l'inspiré? Un homme, un frère, un égal. Et quel est le juge de l'inspiration? L'Humanité, le peuple. Et enfin qui réalise l'inspiration? l'Humanité, le peuple (2).
S'expliquant sur le contenu de la Révélation prochaine, Leroux dit une fois qu'il n'est autre que « la science » ; une autre fois que « le dix-neuvième siècle marche vers une encyclopédie pleine du sentiment de Dieu et vivifiée par la charité, c'est-à-dire vers une religion (3), » ailleurs, qu'il faut entendre par « les révélateurs... ce qu'on appelle aujourd'hui la presse^ la liberté de la presse, les écrivains, les publicistes, l'opinion et de vingt autres noms semblables (4) ».
(i) « Assurément ce serait un faux prophète que celui qui ne partirait pas du principe del'égralité humaine. » Discours sur la situation actuelle de la société et de l'esprit humain (Boussac, 1847), ^- ^i P- '*4«
(a) Ibid., « Aux politiques », t. I, p. ia8.
(3) Il)id , p. 3 20.
[i)Jbid.,t.U,p.»t.
■Si
5oo
Leroux ne nous donne pas une idée plus consistante de la religion, quand, après avoir si obscurément essayé d'en faire comprendre la source inspirée, il la considère dans son rôle social. Selon lui, Rousseau a proclamé, dans la souveraineté de l'individu, la vérité politique définitive. De la Souveraineté de l'individu ou Liberté, suit l'Egalité de tous les individus. Mais qui ne voit (et ici la critique de Leroux est aussi décisive que facile) que ce double principe a pour conséquence, soit l'anarchie, soit récrasement de l'individu par la majorité?
Comment le droit de l'un peut-il s'accorder avec le droit des autres? Vous le demandez au ciel, à la terre, à tous les échos, Politiques de mon temps ; mais le ciel et la terre, et tous les échos sont muets pour vous. Liberté.. . . égalité : voilà le terrible problème qui met aux abois votre prétendue société. C'est qu'il y a un troisième terme, fraternité, qui pourrait servir de lien aux deux autres, si tous les trois étaient réunis dans une pensée qui a nom religion (i).
Laissons pour l'instant de côté la question de savoir si l'unité religieuse peut suffire toute seule à procurer l'unité sociale. Le principe de contradiction nous avertit que là où la religion règne, quelle qu'elle soit, ce n'est pas l'individu qui règne ; il est gouverné par la religion. Il en va autrement en panthéisme. L'effet du gouvernement de la religion sera que l'individu souverain ne soit plus anarchique, tout en demeurant souverain. Comment cela ? C'est que tous les individus se reconnaîtront participants de l'esprit humain, qui est un, et qui n'est autre chose que l'esprit divin y-
t^i\ Atto: politiques, t. I,p. 4o.
LES IDÉES ROMANTIQUES 5o I
de sorte qu'ils ne feront qu'un Individu, nommé Démocratie, et directement émané de Dieu lui-même. Mais ici encore je me défie de ma glose et je laisse la parole au prophète.
La souveraineté est dans Dieu ; mais elle est dans chacun et dans tous. La souveraineté est dans chacun; mais elle est dans Dieu et dans tous. La souveraineté est dans tous; mais elle est dans chacun et dans Dieu (i).
Et rejetant, non comme fausses, mais comme incomplètes, les trois seules théories qu'on puisse, d'après lui, concevoir, en dehors de la sienne, et qui mettent la souveraineté, l'une {socialisme) dans « tous », VoMire {individualisme) àdivxs «chacun », la troisième (Réuélation) dans « quelqu'un » ou dans « auelquesuns », l'étonnant synthétiste conclut:
Nous élevant au-dessus de ces trois forinules incomplètes et fausses, qui ont chacune un de vérité pour deux d'erreur, nous écrirons la vérité entière, complète, et sans raélang'e d'erreur, dans cette formule trinaire, qui comprend et rectifie les Iroisautres formules données jusqu'ici : — Le vrai législateur c'est chacun par tous au moyen de la science et de l'amour. — Ou réciproquement, le vrai législateur c'est tous par chacun au moyen de la science et de l'amour. Ou réciproquement encore, le vrai législateur c'est la science et l'amour par chacun et par tous (2).
Ailleurs il dit: « Que le souverain soit tous, je le veux bien; mais à condition que tous s'entendent et s'accordent (3) ». Evidemment! et l'on préfère cette bonhomie d'expression. Mais moyennant quoi
(1) i4ujr politiques, t. I, p. 160.
5oa LI ROMANTISME FRANÇAIS
tous s'accorderont-ils? Moyennant la religion. Que dit cette religion? Que tous sont un. Oui, ils sont un, s'ils s'entendent et s'accordent parfaitement. La relig-ion de Leroux a pour fin de fonder l'accord de tous. Et elle n'est autrr» chose que cet accord même. C'est-à-dire que tous s'accorderont, si tous s'accordent.
Il faut rendre à Pierre Leroux cette justice qu'il tente parfois une déduction rationnelle de son principe religieux. Mais que vaut-elle?
Si chacun est souverain, se sent souverain, reut être souverain, il faut, par une nécessité logique invincible, qu'il reconnaisse que tous le sont ; il ne peut s'affirmer sans affirmer les autres. Sur quoi fonderait-il, en eft'et, son droit visà-vis des autres, sinon sur sa qualité d'homme? Mais peutil s'aimer ainsi lui-même et s'affirmer comme homme, sans aimer en lui et sans affirmer la nature humaine, source de son droit et base de sa propre personnalité ( i ) ?
Et Leroux ajoute que cette vérité logique aperçue par la raison entraînera inévitablement le cœur, parce que « la raison et le sentiment composent indivisiblement notre âme ». J'accorderais volontiers le raisonnement, si la prémisse avait un sens. Mais elle en est radicalement dépourvue. Que chacun « se sente souverain, veuille être souverain », c'est alors que chacun est fou; c'est une hallucination interne des plus dangereuses. En outre, d'où Leroux lire-t-il que le sentiment ne puisse qu'obéir à la raison? Toujours de son panthéisme. Il distinguait bien dan^ l'âme trois facultés « sensation, sentiment, connaissance ».
(i) Àax politiques, p. aaS.
LÉS IDÉES ROMANTIQUrS 5oS
Mais en disant que toute vérilë peut étralemeuL être saisie sous chacun de ces trois aspects, suivant la faculté qui prédomine en chacun de nous, au fond il les identifiait. II détruisait la hiérarchie de la « nature humaine » et tendait à la ramènera l'indifférenciation psycholog^ique de l'animal.
Ce qui l'assure de l'avènement prochain de la Religion rénovatrice, ce n'est pas tant la force de la log"ique, que le messianisme fataliste qu'il partage avec tant de ses contemporains et que son panthéisme corrobore. Une religion va naître, parce qu'il n'y a pas de religion.
Oui, j'en ai pour garant la même loi de compensation nécessaire et d'équilibre inévitable dans l'esprit humain qui m'a servi de boussole et de preuve dans tout ce discours; oui, cette douleur de notre époque annonce l'enfantement d'une société nouvelle. L'esprit humain ne peut pas concevoir l'enfer tout seul l'enfer sans compensation, l'enfer sans paradis : donc, puisque la science lui a ravi son paradis imaginaire, il cherchera de nouveau et trouvera ce paradis qui lui est nécessaire. L'esprit humain ne peut pas concevoir le présent sans avenir : donc il délaissera l'idolâtrie du présent pour chercher l'avenir (i)...
L'esprit soufflera, c'est sûr. Leroux s'en remet avec certitude au souffle divin. Mais d'où soufflera-t-il ? Et vers quels lieux poussera-t-il l'humanité ? Ici se montre l'impuissance du prophète à donner le moindre contenu à l'affirmation suprême qui est sa seule affirmation, et qui dès lors se réduit à une sorte de vagissement éperdu ou à des calembours. Tout ce qu'il sait
(i) Aiuc philotophet , p. 91.
b )4 If ROMANTISME FRANÇAIS
dire (le la rc!i^ion démocratique, c'est qu'elle est « la vie », qu' « elle se confond avec la vie ». Cette « vie » ressemble fort à la « Joie » de Michelet. « La démocratie, énonce-l-il ailleurs, n'est possible qu'en conséquence d'un dog^me relig-ieux. » En conséquence ? Mais encore une fois, son dog-me religieux, c'est la démocratie elle-même.
Du moins, si la figure de cette humanité future, universellement inspirée « en chacun, en quelques-uns et en tous » demeure fuligineuse dans la vision du voyant, il nous montre, par l'accablement qu'il associe à ces espérances insensées, que le prophétisme est la fleur morose de la servitude. Oui, Leroux a senti que le dog-me révolutionnaire ébranlait les fondements de la société. Mais cette sensation n'excite pas en lui un surcroît d'énergie pour réparer et restaurer. Et c'est ce qui le juge. 11 estime que la dissolution sociale opérera toute seule la résurrection sociale. Dès lors dans quel sens s'exerceraient ses vœux efficaces (de quelques noms séduisants qu'il les pare) sinon dans celui de la décomposition croissante?
Toute cette fermentation de la mort pour eng-endrer la vie, toute cette agitation inquiète et sombre, haifarde et comme insensée, qui a lieu à ces époques, principalement dans la sphère des idées politiques et dans l'art, peut tromper celui qui n'y regarde pas de près... Mais celui qui contemple attentivement n'en prononce pas moins que c'est la mort du corps social, et sait en même temps que ces phénomènes sont nécessaires pour former l'unité nouvelle (i).
Que la condition de la « regénéi alion » (mot lugubre)
(t) Aux philotophes, p. loo.
LES IDÉES ROMANTIQUES 5o5
lui apparaisse au fond sous la forme de passivité, d'attente mystique, ces textes le prouvent assez :
La vie reviendra poui- la société quand elle se connaîtra bien elle-même, et que, sentant le mal qui est en elle, elle se repentira (i)... Nous sommes aujourd'hui errants sur la terre. Mais nous ne retournerons pas pour cela aux ténèbres. Qui nous a perdus? Un progrès. Qui nous sauvera? Un nouveau prog-rès. Nous avons la science. Ayons la vie (2).
Divers auteurs se félicitent de trouver dans Pierre Leroux le développement de l'idée, tant employée aujourd'hui, de « Solidarité ». Il a fait en effet cette découverte, et l'occasion est propice de dire que cette idée, dans laquelle plusieurs de nos contemporains se flattent de trouver le pivot de la politique, de la socio log-ie et de la morale, est, intellectuellement considérée, le signe d'une grande débilité mentale, politiquement considérée, l'expiession d'un génie pacifiquement désorganisateur. Que la société soit le lieu d'une infinité de dépendances, réciprocités de services et, en un mot, solidarités, qu'elle consiste même essentielle ment dans ce réseau de liens et de dettes d'individu à individu, dégroupe à groupe, cela est aussi vieux et anciennement connu que l'organisation sociale ellemême. Cela est l'organisation sociale elle-même, et s'est multiplié comme elle a progressé. Mais il est pareillement évident que ces solidarités sont de genres infiniment variés et certaines peut-être incommensurables entre elles. Descartes est solidaire des géomètres antérieurs qui ont rendu possible parleurs travaux l'in-
(1) A ax philosophes, p.94.
(a) Ibiii , p. 99.
5o6 LE HOMAXTISME FRANÇAIS
vention de l'analyse, et des géomètres contemporains qui l'appliquent, la discutent ou la perfectionnent. 11 dépend aussi du boulang-er qui cuit son pain, du cordonnier qui le chausse. Qui ne voit que ce sont là deux dépendances d'espèces tout à fait différentes, se rapportant à des fonctions hiérarchiquement inégales de la société, dont on peut même dire que les inférieures sont les plus nécessaires ? Le christianisme a apporté dans le monde le dogme d'une solidarité égalitaire dans l'ordre religieux, les mérites de chaque chrétien étant réversibles sur la tête de tous les autres. Mais l'ordre religieux, s'il est susceptible d'influencer l'ordre social, ne peut se confondre avec lui. La « doctrine » contemporaine de la Solidarité consiste tout simplement à appliquer à Tordre social ce qui est vrai, chrétiennement parlant, de l'ordre religieux; à rabaisser toutes les fonctions, tous les travaux à un niveau commun, sous prétexte que chaque membre de la société est également tributaire de tous, à dire que le garçon de laboratoire de Claude Bernard collabore tout comme Claude Bernard au progrès de la science, puisque Claude Bernard ne peut se passer de lui; à représenter le genre humain comme une fourmilière où ceux qui remplissent les fonctions appelées « hautes » (gouvernement, magistrature, commandement militaire, création esthétique, investigation scientifique, enseignement) sont des fourmis comme les autres. Ce n'est donc pas une doctrine, ni une idée, mais une tendance et une triste tendance ; un rêve morne de voir les labeurs qui exigent le génie, une énergie mentale peu commune, l'initiative d'un
LES IDÉES ROMANTIQUBS 607
seul, se morceler, comme ia fabrication d'une éping-Ie, entre de modeste tâcherons; une pieuse horreur des supériorités, des élites, de tous les genres de pensées, de sentiments ou d'efforts qui ne sont pas ceux de la « démocratie laborieuse ». Hé quoi 1 cette fameuse Solidarité, c'est cela? Ce n*est pas autre chose. Encore Pierre Leroux l'cxpose-t-il avec un lyrisme qu'on préfère de beaucoup au ton plat, gémissant, et, pour tout dire, hypocrite, de certains de ses disciples contemporains. Quand il dit que « tous les savants, tous les artistes ont reçu de l'Humanité passée et de l'Humanité vivante la lumière qu'ils développent ))(i), il est plutôt brumeux que faux, et offensant, et, après tout, il n'est pas mal intentionné.
J'ai voulu montrer la qualité de son esprit, et non pas faire une analyse de ses théories, fort nombreuses, mais qui aboutissent toutes au même néant. Il pose les questions politiques dans les termes que lui fournit l'idéologie démocratique de Rousseau. Mais il voit très bien que ces termes ne se peuvent réaliser que sous la forme de l'anarchie ou d'un affreux despotisme. Le subtil Jean-Jacques n'avait pas manqué de dire que pour appliquer son système il faudrait un peuple de dieux. Leroux lui sait un gré infini de cette réserve. Et il promeut le peuple Dieu, ou émanation de Dieu. C'est la démo-théocratie. Nulle des difficultés « d'entente et d'accord » inhérentes a la nature des hommes et aux conditions de leur subsistance, ne survit plus à ce miracle futur que Leroux annonce comme une fatalité. Malheureusement, ce
(i) Aua; politiques, t. I, p. laô.
5o8 LK ROMANTISMB FRANÇAIS
qu'il en dit ne figure rien d'intelligible, de discernable. C'est de la même manière, dans le vague divin de son « cœur », qu'il résolvait les contradictions des philosophes. Auteur d'innombrables articles d'Encyclopédie, sa lecture était telle que Sainte- Beuve l'appelait, paraît-il, sa « vache à lait ». Et cependant il ne savait rien. Toutes les notions perdaient leur substance et leur contour en entrant dans ce cerveau comme tout s'identifie au sein du dieu infini. Avec cela, ce n'était pas un esprit sans portée. Mais c'était un esprit faux. Sa fausseté était instructive à analyser, parce qu'elle est, comme disent les mathématiciens, « fonction » de ces deux facteurs généraux : la Révolution, le Panthéisme.
La philosophie d'Edgar Quinet ressemble tellement (procédant des deux mêmes sources) à celle de Pierre Leroux, que nous tomberions dans les plus monotones redites, si nous y cherchions autre chose que quelques nuances et conséquences du panthéisme révolutionnaire qui sont propres à l'auteur d'Ahasuerns .
Quinet historien, ou plutôt philosophe, ou plutôt prophète et mage de l'Histoire, a pour toute doctrine de supprimer de l'histoire toutes les causes, sauf une : la relii^^ion, laquelle devient l'unique principe explicatif des institutions et des événements. Entendez la religion, non à la manière dont l'entend Fustel de Coulanges, comme chose sociale et politique par na-
LIS IDÉES ROMANTIQUES SoQ
ture, ou du moins par une partie de sa na(ure, comme ayant un côté céleste et un côté terrestre, celui-ci ouvert à l'expérience humaine, dont les plus graves résultHls se transforment par cette compénétration en dogmes tutélaires. Entendez-la comme religion pure, comme création spirituelle absolument autonome, comme pure inspiration du divin. C'est de ces hauteurs, et seulement deces hauteurs, que découle, d'après Quinet,tout ce qui est advenu au genre humain. Parlant de ses deux ouvrages : Ir Génie des Reliffions; le Christianisme et la Révolution française :
Tous deux, embrassant la relig-ion comme la substance de l'humanité, depuis les temps les plus anciens jusqu'aux nôtres, ont pour but de faire découler les révolutions politiques et sociales des révolutions accomplies dans la conception de l'idée de Dieu, el de montrer ainsi l'histoire du monde civil se formant éternellement en sa source première (i).
Naturellement un progrès fatal et sans terme s'accomplit dans l'idée de Dieu. L'humanité « marche » vers un Dieu toujours plus parfait. Cependant chaque conception du divin est elle-même une expression de l'infini. Et je ne sais trop comment les deux idées s'accordent. Expliquant qu'il n'a pu développer en un seul livre, Z-e Génie des Religions, lonie l'histoire des religions, et qu'il s'est arrêté au Christianisme :
Cet ouvrag-e, dit-il, a naturellement pour complément la suite des relig-ions occidentales et modernes... Mais avant de poursuivre de tels sujets, il est permis de reprendre ha-
(i) Le Génie des Religiom, nouvelle édition (iSfto), aTertisscmeut.
5lO LE ROMANTISME FRANÇAIS
leine. Dans cel iiinéraire des peuples vers Dieu, chaque pas mesure l'iufini (i).
Quinet est si incapable devoir dans le passé, le présent et l'avenir, autre chose que religion, que M. Emile Faguet a pu dire sans la moindre exagération : « Quand il n'a pas une pensée religieuse, il ne pense pas {2) ». En faisant donc de l'instinct religieux pur le s'énérateur exclusif des réalités et des faits historiques, il écrivait lui aussi l'histoire « avec son cœur ».
Karl Marx disait, je crois, (Je ne sais pas au juste où cela est exprimé) que sa théorie du « matérialisme historique », c'était exactement Hegel retourné. En effet, Hegel rapporte tous les changements de l'histoire, jusqu'aux plus matériels, aux métamorphoses de l'idée. Marx les dérive tous, jusqu'à ceux qui ont le plus le caractère intellectuel, de l'état économique. Ce que Marx dit de Hegel, il l'eût pu dire de Quinet. Ces deux excès théoriques sont proches parents, non pas seulement parce que les extrêmes se touchent, mais parce que ces extrêmes ne sont pas de natures si différentes. Les créations religieuses, telles que les entend Quinet, sont des manifestations spontanées de l'inconscient. Et il a beau écrire 1' « Esprit ». L'inconscient n'est pas l'esprit, mais chose intermédiaire entre l'intellectuel et le corporel. L' « idéalisme » de Quinet incline donc fortement vers l'animalisme de la conception de Marx. Ou plutôt il est un panthéisme. Et la distinction de « la pensée » et de « l'étendue » ne peut, malgré
il) Le Génie des Religions, première édition fi84i), avcrtissemeat. 9) Emile Faguet : Politiques et moralisiet, a* série, p. i8o.
LIS IDÉES ROMANTIQUES 5l I
Spinoza, se maintenir sérieusement en panthéisme. Nous connaissons assez l'hallucination commune aux esprits de la formation de Quinet, pour le savoir incapable de rencontrer aucune résistance dans l'application de son principe général à l'explication des événements historiques particuliers.
Si les Indiens sont divisés en castes, c'est que le Dieu indien se compose de parties subordonnées les unes aux autres... Si l'hébreu ne connaît pas de castes, c'est que son Dieu n'est pas divisé... Point de polythéisme sans esclavage... Je crois voir le moyen âg'e tout entier naître du seul dog-me de l'inég-alité de l'amour divin, le petit nombre des élus former une sorte d'olig-archie céleste, sanction de la féodalité terrestre, et la grâce donnée sans mérite ni démérite appeler le règ-ne du bon plaisir sur la terre comme dans le ciel.
II montre dans les phases successives de la Révolution française, la traduction palpable des développements successifs de la métaphysique allemande. Kant est la Constituante; Fichte, la Convention; Schelling-, l'Empire.
Si cette époque s'appuyait d'un côté sur les sables de l'Eçypte, et de l'autre sur les bords du Danube, la philosophie de Schelling-se mit à étreindre à la fois les rêves d'Alexandiie et le panthéisme des Scandinaves (j).
« L'idée, résume M. Emile Fag-uet, quand elle est religieuse, et uniquement quand elle est telle, erre immédiatement le fait, la série de faits conforme à elle, calquée sur elle et qui la réalisent (2). »
( 1 ) De la Révolution et de la Philosophie, Rerue des Deux-Mondes. i83i.
(2) Loc. eit.
La décadence des peuples s'explique donc par la décadence « du dogme particulier sur lequel chacun d'eux surgit, comme une statue sur sa base (i) ». Il s'ensuit que les idées religieuses et philosophiques (Quinet ne saurait distinguer), les idées et doctrines, dans le sens le plus général, ne sont pas vraies ou fausses, utiles ou nuisibles, mais vivantes ou mortes. En Europe il y a une religion morte, au dire de Quinet, c'est le Catholicisme. L'allégation ne peut s'entendre que par la raison de l'allégation. Il faut admettre celle-ci pour donner un sens à celle-là. Est mort, en hegelianisme et panthéisme, ce qui est « défini ». Le principe de contradiction, selon Hegel (trop complaisamment répété par Renan), est la mort de la pensée, en ce qu'il prétend définir une condition nécessaire de coexistence de ses éléments. Une religion, une morale est morte, au jugement de Quinet. en ce qu'elle renferme entre des limites certaines les possibilités contenues dans la société et dans la nature humaine. Le « vivant » c'est 1' « Infini », la « Liberté », un état d'esprit en attente et pressentiment perpétuel du miracle moral et social. « Phénomène extraordinaire, s'écrie-t-il pour caractériser la Convention : l'homme grandit tout à coup de vingt coudées... le moule étroit de l'humanité moderne fut brisé (2) ». Voilà pourquoi la Révolution est « vivante ».
Par rapport au catholicisme et à la nécessité de le remplacer par une religion vivante, le protestant Qui-
(i) Le Génie det Religions, p. 5.
(a, Oui net, La Répuhlique et la Convention, cite par Louis Joly. Z,e HÔmantisme politique (Paris, 1866), p. 3.
LES IDÉES KOMA.NTIQUKS 5l3
net modifia dans le sens de Machiavel sa conception rêveuse de l'histoire. Il pensa qu'il est des morts qu'il faut qu'on tue. Il s'avisa que les relig-ions mortes n'ont jamais quitté la place de bon gré, mais « parce que l'ordre formel leur a été donné de mourir », ordre donné, Quinet surabondamment s'en explique, par le bourreau. Il reconnait d'ailleurs que « l'humanité moderne » comporte des moyens d'exécution adoucis encore qu'efficaces (i). Il était homme à développer indéfiniment une seule pensée. Ce fut celle-là qui l'occupa principalement sous l'Empire.
Ne mettez pas, me dira-tK)n, Edgar Quinet sur le chevalet de la critique. Ce n'était pas une intellig-ence, mais un cœur héroïque. Son œuvre est un acte de foi à la force morale. Ne sont-ce pas des bienfaiteurs, ceux qui excitent ce ressort? Je rends hommage au courage, au désintéressement, à l'héroïsme, si l'on veut, de Quinet. Pas un atome en lui du mime et de la sorcière que l'on trouve chez son ami Michelet. Il a donné dans sa vie de magnifiques exemples aux vaincus d'un jour. J'admire son Non possumus. Mais je fais toutes réserve.^ sur un enthousiasme qui ne s'allie pas à la clairvoyance. L'intelligence, hélas! existe sans la magnanimité ; mais les plus ardents mouvements de l'âme n'aboutissent à rien qu'à la dévorer elle-même, s'ils ne sont pas soutenus et, en quelque sorte, élucidés par des desseins d'accord avec les lois objectives. Pour être un héros, il faut d'abord econnaîtreun poste précis dans la cité, dans l'histoire. Quinet a eu le plus ardent sentiment des douleurs
(i) V. La Révolution religiease au xix» tiède.
5l4 LE ROMANTISME FRANÇAIS
pressantes de la patrie : la diminution de la France par les traités de i8i5, dimimition que 1870 n'a fait que consommer, le régime de guerre civile qui, avec des alternatives de crises et d'apaisement relatif, a été celui des Français au xix* siècle. Ne sont-ce pas là aujourd'hui même les deux grands thèmes, d'ailleurs solidaires, du devoir civique, les deux occasions essentielles de la vertu, pour quiconque exerce une parcelle d'influence sur les esprits et sur les faits? Mais ce qu'il sentait de naissance, Quinet ne l'a pas compris ; il l'a commenté par des passions et une idéologie mortelles au génie comme à l'intérêt de la France, sinon même à la conservation de toute nation. Là où il y avait une masse ébranlée et disjointe, à raffermir et à raccorder par l'aclion de ces forces sociales naturelles qu'une saine politique ne crée pas, mais dégage de liens étouffants, aide à reprendre libre jeu, le mystique effréné n'a vu qu'une affaire de « salut », de « régénération ». Il a cru remédier à tout par la réformation religieuse intérieure de chaque Français, réformation dont il ne pouvait d'ailleurs fournir des formules, fût-ce aussi chancelantes que celles de ses prédécesseurs du xvie siècle, puisqu'elle devait aboutir à douer tous les individus de la spontanéité de création religieuse, à faire de la France (c'est nous ici qui le traduisons) un pays d'illuminlstes et de sectaires. Pendant quarante ans et en plus devingtvolumes, cet ennemi indigné des fondateurs du Sacré-Cœur de Montmartre n'a pas cessé de faire comparaître, h<f^ Fri^uce dans la vallée de Josaphat.
Je voudrais qu'on réservât le nom de fanatiques à
LES IDÉES ROMANTIOITES SlH
ceux-là chez qui la clarté de l'esprit ne répond pas à la fureur de la coiiviciion.