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LA MORT DU GOUT

Entre les ravages exercés dans la culture française par l'esprit allemand, il n'en est pas de plus certain que la pertubation du goût. Par son talent Taine a beaucoup contribué à mettre en faveur une manière d'apprécier les œuvres de la littérature et de l'art, qui équivaut à l'insensibilité au beau, une espèce de critique qui est, si l'on veut, de la physiologie (sans la sévérité de la science) mais non pas de la critique, puisqu'elle se permet tout, sauf de jug-er. Est-il besoin de dire que les barbaries de sa théorie esthétique ne diminuent en rien l'admiration et la sympathie dues à tant de pages éblouissantes, de magnifiques impressions spontanées d'art et de nature, d'analyses pénétrantes, ni surtout aux Origines de la France contemporaine? On n'en a ici qu'à cette théorie, qui irait à tuerlegoiH par principe et à rendre l'art exclusivement justiciable d'un genre de curiosités qui n'ont rien d'artistique.

11 est nécessaire d'indiquer la philosophie générale

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d'où cette théorie est déduite, et parce que cette pliilosophie la fait entendre, et : arce u'elle est le fruit de l'intoxication hégélienne reçue par Taine dans sa jeunesse.

Chez un esprit curieux et informé, comme Taine, des résultats scientifiques, très français par sa passion de construction précise, le panthéisme ne pouvait demeurer contemplation vague de l'unité et de l'identité infinies; il devait se traduire en un rêve impérieux de sj'uthèse ou déduction universelle dtms les formes de la science positive. Taine considère d'emblée comme acquise, ou piutôt il confond avec la science elle-même, une thèse qui dépasse de bien loin les droits et possibilités d'affirmation de la science, qui est d'une métaphysique aussi sommaire qu'audacieuse, et peut-être même fort peu intelligible : à savoir l'identité de composition et de formation de toutes les réalités sensibles (physiques, chimiques, biologiques) entre elles, et des réalités morales avec celles-ci, cette composition et cette formation étant d'ailleurs conçues par lui, tantôt sous le type purement mécanique d'agrégation et de désagrégation moléculaire, tantôt sous le type du dynamique et du vivant, plus souvent encore sous une image complexe et obscure qui emprunte à la figure de toutes les sortes de phénomènes et même d'hypothèses générales. Car comment, dans une affirmation à ce point démesurée, ne pas vaciller î

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Littérateur, moraliste, critique, Taine fait son étude dps facultés, des idées, des volontés, des sentiments et des passions des hommes. Le résultat idéal, le dernier mot de cette étude, ce serait, selon lui, d'exprimer par des formules analog-ues soit à celles de la mécanique, soit à celles de la chimie, soit à celles de la biologie ou de la zoologie, zoologie de Cuvier, de Geoffroy Saint-Hilaire ou de Darwin (car il se sert, tour à tour, je le répète, et sans souci de leur défaut de compatibilité, de toutes les analogies), la genèse et le contenu des faits et des réalités spirituelles.

Quoique les moyens de notation ne soient pas les mêmes dans les sciences morales que dans les sciences physiques, néanmoins, comme dans les deux la matière est la même et se compose également de forces, de directions, de grandeurs, on peut dire que dans les unes et les autres l'effet final se produit d'après la même règle (i).

Que «le développement extraordinaire d'une faculté, comme l'aptitude morale dans les races germaniques ou l'aptitude morale et religieuse chez les Indousamène dans les mêmes races l'aflaiblissement des facultés inverses, » Taine voit là une application morale de la loi de « balancement organique » (2). Que « dans une même école, un même siècle, une même race, les personnages les plus opposés de condition, de sexe (?), d'éducation, de caractère, présentent tous un type commun »), ce fait se ramène à la loi d'unité de composition organique énoncée par Geoffroy Saint-Hilaire. Que « dans un groupe humain quel-

(1) Histoire de la Littérature anglaise, introduction, p. xzzni. (a) Basait de critique et d'hixtoire, préface, pp. xxvu et buIt.

conque les individus qui atteignent la plus haute autorité el le plus large développement soient ceux dont les aptitudes et les inclinations correspondent le mieux à celles de leur groupe w, c'est la « sélection naturelle ». — Est-il besoin de dire (cela a été dit et bien dit) que ce prétendu éclaircissement de l'intellectuel et du moral par le zoologique, dérobe à l'esprit les causes les plus intelligibles et les plus prochaines? On conçoit très aisément par la seule psychologie, et sans le secours de l'histoire naturelle, qu'une préoccupation tyrannique de la règle des mœurs ne laisse pas à l'esprit la liberté et la fantaisie nécessaires pour les créations de l'art. Mais surtout, pour ajuster rigoureusement ces analogies d'un ordre à l'autre, Taine, ou fausse les faits spirituels, ou en allègue d'inexistants, d'imprécis, d'inconcevables. La ressemblance qu'établit entre Spinoza et Malebranche leur commune qualité de cartésiens, est-elle de même nature, de même portée, de même origine, que celle d'unjuif à un juif ou d'un mammifère à un mammifère? Il est inexact que, dans un groupe humain, « la plus haute autorité » aille à l'individu en qui les autres trouvent, la plus accusée, leur propre image. Elle va à celui qui est de taille à la prendre, à les conduire. Et cette capacité tient à des aptitudes exceptionnelles, au défaut de certaines inclinations communes qui sont des faiblesses. — Taine lui-même n'avoue-t-il pas l'impossibilité pratique d'appliquer aux réalités intellectuelles le genre d'analyse applicable aux réalités matérielles, quand il dit que « si un besoin, une faculté est une :[uantité capable de degrés ainsi qu'une pression ou up Doids, cette quan-

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lilé n'est pas mesurable comme celle d'une pression ou d'un poids;... nous ne pouvons avoiret donner à propos d'elle qu'une impression littéraire (i) ». Qu'est-ce qu'un poids qui ne se laisse pas peser et une quantité inévaluahle numériquement? Des mots. Caractériser par les idées de poids et de quantité des choses dont on convient qu'elles ne se pèsent ni ne se comptent, c'est expliquer clarum per obscurius, mettre le plus vainement du monde tout dans tout. Cela est allemand. Même pour un esprit comme Taine, Hegel est l'école du mal penser.

Ayant identifié le mode de genèse et de composition des réalités intellectuelles aux modes de genèse et de composition des réalités matérielles (mécaniques, physiques, chimiques ou biologiques), Taine, historien et critique des littératures et des arls, énumère les facteurs immédiats dont les génies, les talents, les œuvres, sont les résultantes, et auxquelles l'analyse les doit réduire : « race »,« milieu », « moment(2) ». Sans doute, ce sont là des forces psychologiques, et dont l'action sur l'esprit, sur le sentiment, sur les conceptions, se peut entendre aussi bien que celle de l'unité de composition organique ou de la sélection naturelle s'entend peu. Mais la question demeure, de savoir si ces forces s'additionnent mathématiquement, ou se

(i) HtsloirH de la Liltr>rature anglaise, lor. cit.

(a| Il est impossible de ne pas recoiinaîli-f dans ces trois termes ua nouvel avatar de la iriaité ht^elicDQe qui a exercé une obsession sur tant de penseurs du xix* siècle.

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composent mécaniquement, ou se combinent chimiquement, pour produire les manières de penser et de sentir des artistes et des poètes, et s'il n'y a rien de plus dans les œuvres du génie que leur addition, composition ou combinaison. Taine est nettement pour l'affirmative. Il fait de l'analyse d'une œuvre d'art ou d'un talent, une opération log'iquement identique à l'analyse d'un sel ou à la mensuration d'un squelette et à laquelle il faut exactement demander le même genre d'instruction.

Assurément, les productions esthétiques ne naissent pas dans le vide. On y retrouve toutes les influences que Taine énumère, ethniques ou ambiantes. Mais c'est là le terreau de l'œuvre d'art, non l'œuvre d'art. Il est purement inintelligible que les impressions lointaines ou proches, les mille forces mystérieuses assemblées dans l'inconscient de l'artiste, produisent par elles-mêmes, par le fait brut de leur réunion, sous la loi de quelque chimie ou biologie mentale, une œuvre, un dessein, une conception. Il faut qu'elles rencontrent, qu'elles excitent un esprit vivant, un génie, animé de la volonté, de la passion de créer. Elles, et la réaction du génie sur elles, font deux. Comme toute volonté et toute passion, la volonté et la passion créatrices ont une fin ; et c'est le beau. L'attrait du beau, voilà le levain sacré. Or le beau n'est ni ethnique, ni local; il est universel. Qu'il ait appartenu à certaines races, à certains peuples, à certains moments, de produire les modèles les moins imparfaits de la beauté (et il faut alors appeler ces races ou ces peuples, supérieurSy ces moments, privilégiés), elle se détache du

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tronc qui Ta portée, pour réjouir toute la terre, et, sinon y faire lever des fruits, du moins s'y faire reconnaître. Elle humanise les parties les moins humaines de l'humanité. Elle est éducatrice universellement, parce qu'elle est la forme et l'ordre.

Une interprétation purement génétique (qu'on me passe ce mot barbaie) de l'œuvre d'art laisse donc échapper tout ce qui en elle est l'art. Le concept de finalité n'eùt-il aucune application lég-itime dans les autres sciences, il est le tout de l'esthétique. Cette fameuse « histoire naturelle des esprits », à quoi Taine réduit la critique, Sainte-Beuve, dont il se réclame, l'écrivait aussi; mais, tout d'abord, il n'y apportait pas de formule toute prête, il était averti de tous ses impondérables, et surtout il ne lui donnait pour but, que d'éclairer de toutes parts le jugement et les jouissances du goût, par qui s'écrit la véritable histoire de l'art.

Dira-t-on qu'une chose est l'esthétique, une autre chose la physiologie des talents et des œuvres, et qu'il suffit de ne pas les confondre? Mais quel sens peut avoir, abstraction faite de leur rapport au beau, l'étude de créations qui n'existent qu'en vue du beau, qui n'existent que dans la mesure où elles le réalisent? Il y aurait là (et ces épithètes ne visent pas Taine, mais sa méthode) quelque chose d'inepte et de brutal. Cette prétendue investigation, étrangère au souci esthétique, répond pratiquement à une esthétique barbare, parce que, à neconsidérer les œuvres que comme échantillons et signes ethniques ou historiques, on y chercheun genre de contenu dont les plus belles sont bien souvent moins

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riches, ayant une autre qualité de richesse, que telles autres sans noblesse et sans eurythmie. La plus excellente littérature du xvii® siècle ne donne presque rien, traitée par les réactifs de Taine. Le génie de Racine et des plus grands écrivains de son époque se réduit, sous cette massacrante analyse, à une sorte de curiosité pittoresque: la « raison oratoire », le « talent de bien dire ». Les modèles de la perfection ne sont plus goûtés, que traduits, pour ainsi dire, en caricature. J'aime une saveur de crû chez nos vieux classiques, parce que leur terroir de Champagne, de Normandie, de Touraine et d'Ile de France porte une raison générale et une malice que les Grecs eussent entendues. Mais les écrivains qui expriment une rudesse de sentiments primitive ou une décomposition passionnée, ont un bien plus âpre relent d'origine et sont infiniment plus précieux pour le badaud de psychologie. L'œuvre de Rousseau procède de causes bien plus « intéressantes » à sonder que celle de Goethe; l'une agite toute la vase humaine, l'autre laisse partout passer la lumière. L'odeur de bête est incomparablement plus forte dans la première. En ce sens, Beethoven ou Mozart ne soutiennent pas la lutte avec Wagner.

Mêmes observations au sujet de cette théorie, corré' lative à U précédente, par laquelle Taine considérant en lui-même l'artiste de génie, dérive tous les caractères de son génie et de son œuvre d'une certaine « faculté maîtresse », comme Cuvier recomposait un animal fossile avec sa clavicule. Si fortement individué que soit le génie, il n'est créateur d'œuvres viables et heureuses que par une harmou.^ de toutes les puissan-

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ces de l'esprit qui marque sa supériorité sur les autres hommes. Il n'est pas l'anormal, mais la mag^niticence du normal dans son plein développement. L'extrême saillie d'une faculté tient nécessairement à la faiblesse des autres Le « prodige » de l'imagination de Hugo tient en grande partie à ce que la pauvreté et l'arbitraire de l'invention la dispensent de se lier et de se subordonner à rien. Quant à faire de l'imagination la « faculté maîtresse » d'un Shakespeare, vraiment Shakespeare n'avait-il pas tout autantde philosophie et de sagesse?

Un fond de puissant bon sens, et des impressions souvent plus justes que son système, ont généralement préservé Taine de louer nos romantiques. Il n'a rien écrit de Hugo, et on sait comme il en a parlé. Mais estil besoin de montrer qu'une esthétique fataliste comble les vœux et la vanité de l'individualisme romantique ? Si l'artiste est spontanément tout ce qu'il peut être, il est tout ce qu'il doit être, tels un éléphant ou une montagne ; l'attitude du critique ou du connaisseur qui lui signale ses défauts, le sens dans lequel il devrait se parfaire, est ridicule ; il faut contempler « le génie », comme M. Perrichon le Alont Blanc. C'est sous ces espèces que Hugo se représentait l'admiration. D'où, l'entourage qu'on lui a connu et qu'il lui fallait.

Soulignons l'opposition entre les critiques ici adressées à Taine et celles qui lui sont faites au nom d'un romantisme et d'un germanisme plus ténébreux que le sien, d'une bien pire cécité à l'art. Certains lui reprochent, non d'avoir par son fatalisme soustrait l'iiidindualité esthétique à tout examen du goût, mais de n'avoir pas fait cette individualité encore assez sacrée.

Le grénie, éiho de la race, expression d'un siècle, ce n'est pas assez. On le veut directement jailli des abîmes de l'univers, fils de Dieu, n'ayant donc rien à recevoir ni à apprendre. Extrêmement favorable aux |' artistes, je ne dirai pas insignifiants, mais incomplets, qu'elle invite à cultiver leurs lacunes jusqu'à en faire des difformités, cet état d'esprit ne l'est pas moins aux écrivains qui font profession de commenter l'art; leurs plus amorphes bavardages subjectifs deviennent de la « critique ».

Taine était certes loin de ces excès, parce qu'il avait la faculté d'analyse. Mais ses principes, son pesant préjugé philosophique lui interdisaient de tirer de ses meilleures analyses la moindre conclusion éducatrice. Après avoir indiqué dans l'histoire de Michelet les affreux défauts qui résultent des lares de son esprit, il se demande s'il pouvait les éviter.

Non, répond-il, par malheur son talent tient à ses défauts. Il est comme un peintre qui puiserait sur la palette l'écarlate éclatante et au même endroit la maudite huile qui viendrait brouiller et salir sa toile. Notre esprit est une machine construite aussi matbcmatiquemenl qu'une montre. Si tel ressort l'emporte, il accélère ou fausse le mouvement des autres, et limpression qu'il leur communique échappe au g-ouvernement de notre volonté, parce qu'elle est noire volonté même. L'impulsion donnée nous emporte ; nous allons irrésistiblement dans la voie tracée; et l'automate spirituel qui fait notre être ne s'arrête plus que pour se briser (i).

On s'étonne que deux remarques échappent à Taine. La première, c'est qu'il y a des montres justes et des

(i) Estais de critiquett d'hitioire, p. i3i.

montres folles, et qu'un écrivain comme Michèle t, auteur de quarante volumes qui violent à toutes les lignes la grammaire de la pensée, mais qui sont, après tout, fort divertissants, est sans doute une « curiosité» très excitante, mais strictement une « curiosité ». La seconde, c'est que le xvu« siècle ni même le xvni" (car Rousseau raisonnaitsur des données fausses, mais il raisonnait) n'ont produit de ces curiosités-là Et voilà ce dont ni Geoffroy Saint-Hilaire, ni Darwin ne lui eussent fourni l'explication.

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