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CONCLUSION GÉNÉRALE

Je considère le dessein qui a inspiré ce livre comme suffisamment accompli pour en borner ici l'exécution.

Je ne m'étais pas proposé d'écrire une histoire du Romantisme, mais d'en construire une définition. Il s'est trouvé qu'au prix peut-être de quelque artifice dans la disposition des matières, et aussi de quelque empiétement des parties les unes sur les autres, je pouvais faire correspondre la division logique de mon sujet avec sa division historique; que l'histoire avait ellemême fait saillir l'un après l'autre les éléments de la définition cherchée. En fait, c'est bien une histoire du Romantisme, non certes dans la totalité de ses manifestations, mais dans ses manifestations caractéristiques de 1750 a i85o ou 1860, qui se trouve esquissée ici.

Est-ce à dire que cette dernière date marque la findu Romantisme, le moment où il cède à des influences différentes ou contraires la place prépondérante qu'il avait longtemps tenue dans les idées et les sentiments? S'il en était ainsi, cette étude n'aurait qu'un intérêt rétrospectif. Il est certain que tout ce qu'elle oombat subsiste autour de nous, sous des masques un peu

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changés, et surtout que ce qu'elle tend ardemment à faire naître ou renaître dans la vie et dans l'art, conforme à l'aspiration profonde de beaucoup de nos contemporains, vagit encore, incertain de la bonne voie, incertain de soi-même. Nous ne croyons plus au Romantisme. Il n'a pas cessé de nous accabler. On a essayé d'indiquer à de plus jeunes la direction d'une sortie fraîche et vigoureuse hors de cette atmosphère, qui, n'étant plus enchantée, n'est plus que délétère, et continue de faire avorter les entreprises formées sous son souffle, souvent avec une juste conscience d'être généreuses.

Celte étude s'arrête vers la moitié du xixe siècle, parce que c'est l'instant où le Romantisme, s'il n'a pas achevé, tant s'en faut, sa destinée historique, a manifesté tout ce que, intellectuellement et moralement, il contient. En apparence, les années qui vont de i8 o à 1860 inaugurent dans tous les domaines, philosophie, politique, littérature, une très forte réaction contre-romantique. Cette réaction n'est pas précisément illusoire. Elle est décisive à certains égards. Mais elle ne s'exerce que contre certains éléments du romantisme, et les esprits puissants qui l'entreprennent demeurent prisonniers de ses autres éléments. Ce sont plutôt des romantiques révoltés que des romantiques libérés.

Le Romantisme (sentiments) polarisait les aspirations et les espérances de l'âme individuelle sur un chimérique idéal de félicité. Le Romantisme (idées) affirmait comme possible, comme prochain, un ordre social qui, abolissant la dureté naturelle des condi-

lions de la vie, annulant l'égoïsme humain, ferait rég^ner le bonheur pour tous. Ces deux rêves creux, généralisations monstrueuses de l'idée de volupté passive, n'ont aucun sens intrinsèque ; mais ils portent le témoignante le plus intéressant de la décadence de l'énergie vitale et de la corruption de l'humeur chez les esprits qui les enfantent ou s'en nourrissent. Il fallait imaginer des forces capables de réaliser le Paradis sur terre, d'inonder de contentement et d'ivresse la sensibilité individuelle, de justice et de bonté spontanées l'état social. Ces déités du romantisme s'appelèrent, l'une Nature, l'autre Progrès. Le Panthéisme en fut la synthèse.

Peu d'intelligences sont capables de se critiquer elles-mêmes et de se donner l'impulsion qui les porte hors de leur sphère d'erreur. Les illusions passionnées qui se sont composé un corps de sophismes et qui se sont fait partager par un grand nombre, ne cèdent pas au raisonnement ; elles ne sont sérieusement rabattues que par les effondrements qu'elles-mêmes ont préparés. Vraisemblablement, il en sera toujours ainsi. Les journées de juin et le coup d'Etat jetèrent bas le romantisme politique. Dans la vie privée, l'inoculation romantique reçue par la bourgeoisie française, à partir de la Restauration, avait eu le temps de produire tous les accidents qui la jugeaient. Madame Bovary et Frédéric Moreau, le héros de V Education sentimentale^ résument le malheur lamentable des petites gens qui, pendant ces vingt années, confièrent leur destin à la chimère d'une poésie mauvaise. Des milliers d'existences humiliées, brisées, ridiculisées, fi^u-

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renl dans ces deux livres. Le rêve mensong-er gisait donc par terre, objet du sarcasme de ceux dont il avait ému la jeunesse et dont, malgré la clairvoyance amère de l'esprit, il continuait de posséder les fibres.

Flaubert, les Concourt, Taine, Renan (par une partie de son esprit), Edmond Scherer, Dumas fils, ronspirent, dans leurs voies diverses, à ce retour au réalisme qui va se continuer pendant trente ans, par le « naturalisme » dans le roman, par le moralisme au théâtre, par l'introduction de l'érudition et de l'histoire dans la poésie, par la faveur de l'élite, acquise à tout ce qui, en histoire ou en philosophie, se montre contrerévolutionnaire.

Réaction puissante, menée par une g^énération d'écrivains et de penseurs qu'on peut appeler grande, et cependant demi-réaction, qui ne porte pas jusque sur la racine profonde du romantisme, qui n'est pas une giiérison. De la débâcle des aspirations romantiques on concluait à l'impuissance de l'âme humaine, comme si ces aspirations avaient témoigné, selon le mot de Senancour, d'une « imprudente énergie » de cette âme, comme si la possibilité de l^ur réalisation eût supposé l'homme plus fort qu'il n'est contre la nature et contre le destin. C'est l'erreur que nous avons essayé de dissiper, en montrant dans les sentiments et les idées romantiques, les végétations de la décomposition morale et intellectuelle. Héritiers de cette sensibilité et des tendances cachées sous ces idées, les hommes de 1860 reconnurent l'inévitable échec que la réalité leur ménage, sans sonder ce qu'elles avaient en ellesmêmes de vermoulu. Ils conclurent de l'échec iiéces-

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saire du romantisme, au déterminisme absolu et au pessimisme. Les deux idoles intellectuelles du Romantisme, la Nature et la Fatalité du devenir, s'imposèrent à leur esprit, mais pour accabler leur imaguiation et leur cœur.

L'investig^ation de ce pessimisme, de ce décourag'ement, non instinctifs, mais analytiques et réfléchis, qui ont été la note dominante de la littérature dans la seconde moitié du xix* siècle français, a été faite avec une profondeur pathétique, une lucidité aiguë et une rare fermeté de jugement dans un livre, que notre adolescence a lu avec l'espèce d'ivresse que l'on éprouve à cet âge à découvrir peintes de la main d'un maître de chères parties de soi-même, et que notre âge mûr relit comme un livre d'histoire hautem.ent éducateur : les Essais de Psychologie contemporaine de M. Paul Bourget.

La sensibilité romantique survivait donc sous forme d'accablement et de tristesse au fond d'un état d'esprit parfaitement clairvoyant à l'égard de ses vaines prétentions et de ses mirages, soit individuels, soit sociaux. Mais elle avait cessé de corrompre l'intelligence. Les créations de l'esprit romantique, en psycholog-ie et en politique, par exemple, procèdent d'une méconnaissance radicale de celte universelle condition de réciprocité, de solidarité, de convenance, qui, dans la nature humaine et la société, comme dans le monde physique, relie à un élément d'autres éléments, et fait correspondre à un certain état d'une partie un certain état des autres parties. Un feuillage sans branche pour le porter, un arbre sans racines, une cathédrale

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posée sur les fondations d'une hutte d'Iroquois, ne sont pas concepts plus vains que les concepts romantiques du Bien, du Mal, de la Vertu, du Bonheur, de la Justice, g^énéralement des choses morales. Le déterminisme est l'attitude nécessaire de l'intelligence, en ce sens que toutes les réalités sont subordonnées à des conditions fixes de formation et de conservation. Le pessimisme est l'inspiration nécessaire de la volonté, en ce sens que l'univers n'ayant aucunement pour fin l'avantage de l'espèce humaine, et cette espèce n'y tenant, matériellement parlant, qu'une place fort petite, sans parler des contradictions internes de l'homme, il y a tout lieu d'attendre que la spontanéité des choses et celle de sa propre nature lui ménag'ent par ellesmêmes la destinée la plus incommode et la plus déçue. Mais l'empire du déterminisme et la justesse du pessimisme trouvent leur limite en ce fait que l'intelligence ayant la faculté de connaître progressivement les lois de formation et de conservation des réalités et la volonté celle d'agir d'après les données de l'intelligence, l'homme possède, dans l'enceinte étroite des lois naturelles qui régissent le monde moral et social comme le monde physique, une puissance de commander à sa destinée, de l'améliorer et de l'ennoblir, dont il est aussi fou de dire qu'elle n'a pas de bornes qu'il serait téméraire de vouloir assigner définitivement les bornes. La génération de 1860 ne vit dans l'Intelligence que la contemplatrice du Fait, non la créatrice du Fait.

Cette paralysie (bien plutôt qu'erreur) ne la conduisit pas au faux, mais restreignit sa puissance investigatrice à un certain domaine de la réalité et de la vé-

rité. Î5'i! est possible à l'homme de s'affranchir progressivement de l'empire des choses en s'appuyant sur la connaissance de leur nature, s'il lui est possible de faire dans une certaine mesure sa vie, par ce qu'il sait des solidarités, des dépendances et des sanctions de la vie, s'il y a dans l'ordre moral et social des boussoles, des gouvernails et des leviers, l'obscurité de l'esprit, la paresse du sentiment livrent l'âme et la condition humaines à une vague dérive. La philosophie de 1860 était vraie à l'égard de toutes les manifestations du passivisme humain. La littérature dont cette date marque bien le plein essor et le moment de convergence décisive a excellé dans toutes les directions à les étudier. Renan et Taine ont pénétré plus avant qu'on ne l'avait fait avant eux dans l'analyse de tout ce qui, dans les manifestations (on ne peut précisément dire les créations) de la pensée, de l'imagination et du sentiment, appartient à l'inconscient et à l'impulsion.

Rien n'est plus caractéristique, à cet égard, que le rapport du « naturalisme » littéraire au romantisme. Le roman romantique asservissait l'âme de ses personnages à toutes les impressions du milieu physique ; mais il faisait, d'une sensibilité sans contrepoids à ces impressions la marque d'une nature élevée, comme si elles avaient porté quelque chose de divin. Dans le roman naturaliste, les pensées, les sentiments et les actions des héros sont également à la merci de la couleur de la journée et des rumeurs de l'heure. Mais ce sont pensées, sentiments et actions au-dessous du médiocre. Les personnages du roman naturaliste appartiennent généralement à la portion la moins intéres-

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sanie, si ce n'est la plus stupide,de l'humanité. C'est le romantisme qui avoue, — avec amertume et ironie contre lui-même, chez Flaubert et Maupassant,s'il est exact d'observer, avec M.Brunetière,que chez eux, la vérité objective des caractères g-rimace du mépris que l'écrivain secrètement leur voue. L'admiration due à ces deux maîtres n'est limitée que par la question de savoir si l'art est vraiment l'art, qui se donne pour matière de si pitoyables réalités.

Ainsi la réaction contre-romantique de 1860 est dominée par le romantisme. Et le romantisme gouverne encore celle, si impuissante, qui s'estpro^uite en 1890 contre le déterminisme et le pessimisme de lu littérature et des sentiments sous le second Empire. On prêchait alors l'action et le goût de vivre mais comme s'ils eussent été incompatibles avec la lucidité intellectuelle. On essayait de se faire à Paris l'âme ingénue et ignorante des vierges de Fra Angelico ou des moujiks de Tolstoï. Selon la remarque de M. Jules Lemaître, on disait: «Croyons», comme les choristes de théâtre disent : « Marchons », sans s'inquiéter de ce qu'il falait croire. Ce triste état d'imagination et de sensibilité fut d'ailleurs, comme signe de décomposition, au dessous de tout ce que nous avons analysé dans ce livre.

Des convulsions rigoureusement imputables à la maladie romantique obtenaient donc curiosité et faveur à Paris à une date toute récente. Si cette maladie continue d'infecter la sensibilité, l'intelligence et la volonté de beaucoup de nos contemporains immédiats, c'est à quoi il est temps de laisser rêver le

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lecteur qui aura bien voulu nous suivre de bonne foi. Peut-être cette méditation sur le temps présent le conduira-t-elle jusqu'à reconnaître que les vents, les courants, les honneurs, les flatteries publiques et la popularité, loin de se diriger selon le vœu des esprits droits et des âmes saines , favorisent des mouvements de décomposition politique, intellectuelle et sentimentale, profondément apparentés à ceux dont le nom de Romantisme désig^ne la source commune. En ce cas, ce livre éclairerait l'histoire d'aujourd'hui par l'histoire d'hier.

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