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CHAPITRE VI LE PANTHÉISiME DU CŒUR

ou LE DILETTANTISME

Le panthéisme germanique ouvre à l'imag-ination deux perspectives : celle de l'unité et de l'identité universelles, celle du « devenir «éternel. Taine, philosophe et esthéticien, est surtout attiré par la première. Renan s'est infiniment complu dans la seconde.

Que tout doive être compris « sous la catégorie du devenir »,cela ne signifie pas seulement que rien n'est vrai toujours, qu'on ne saurait sans injure à laphilosophie, s'attacher fermement à telle opinion, à tel principe, comme conformes à la nature des choses ; cela veut dire encore que le contraire contient son contraire et

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progressivement le dévclop[!e, en même temps qu'il s'abolit lui-même. Toutes les manifestations de l'esprit humain, religions, systèmes du monde, conceptions moralesou esthétiques, les plus opposées en apparence, doivent être comprises comme les moments d'un développement unique, par lequel « Dieu » se fait. Par suite, la seule disposition vraiment intellig-ente, c'est de leur appliquer uniformément à toutes le sentiment dû au divin. L'application de cet état universellement hospitalier, je ne dirai pas de la pensée (qui peut tout comprendre sans tout tenir pour égal) a mis du cœur, aux variétés de l'histoire, peut être favorisée par la monotonie d'imagination d'un Herder, qui estompe les différences en baignant tout dans le même mol éclat, par l'opacité de l'esprit critique, qui sait les textes et les faits, mais ne sent pas l'énergie prononcée de leurs significations antinomiques. La vivacité et la grâce de l'imagination, la souplesse attique ou gasconne du sentiment, un génie d'expression qui tient de Chateaubriand et de Bernardin de Saint-Pierre, infiniment d'esprit, enfin un démon tout personnel, en ont fait chose exquise et fine, sous le nom de dilettanlisme.il importe que l'on se rende compte que le support intellectuel du dilettantisme, la seule philosophie dont il puisse s'autoriser (et rigoureusement) c'est l'hégélianisme. Renan a passé très 1 égèrement sur ces lourdes prémisses de sa disposition intellectuelle favorite : il a surtout goûté dans cette philosophie la justification d'une certaine humeur, le dissolvant de toutes les philosophies qui ne se fussent pas accommodées de cette humeur. « Hegel, disait-il, a du bon ; mais il faut savoir le prendre. Il faut

se borner à une infusion ; c'est un thé excellent, mais on ne doit pas mâcher les feuilles (i). »

Renan n'est-il pas moins une intelligence vivifiée par l'imagination, qu'une imagination avide de charmes et servie par une merveilleuse intelligence ? Sa Muse la plus chère fut la Volupté. « En l'écrivant, j'ai trop joui », avoue-t-il en tête de V Antéchrist, si ce n'est du Saint-Paul. Pour un historien, ce mot n'indique peut-être pas d'assez sévères plaisirs.

Sans prétendre apprécier la composition et la nature d'un génie qui a touché à tous les extrêmes, parfois développé les plus fortes idées politiques, parfois écrit du Quinet, prenons-le sous cet unique aspect du dilettantisme, et demandons-nous si la disposition dilettante est, comme on l'a tant dit, la plus favorable à l'investigation de la réalité historique. Faut-il, pour bien écrire l'histoire des religions, des philosophies, des états politiques, être libre soi-même de toute préférence religieuse, philosophique ou politique ? Faut-il pour être bon historien, n'avoir d'autre doctrin3 que la contemplation universelle, c'est-à-dire n'en avoir pas ?

Toute observation se fait nécessairement d'un point où est situé l'observateur. Que si celui-ci, dans le zèle fallacieux d'approcher du plus près possible les objets successivement observés, va déplaçant sans cesse vers eux son point de vue, ses observations, n'ayant pas de commune mesure, ne fourniront jamais les éléments d'une vérité. Les religions, les doctrines morales,

(l) Feuillet détachées (Etude sur Arniel), p. 364.

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politiques, esthétiques, ne sont pas de simples attitudes de la pensée sans autre fin qu'elles-mêmes; elles sont essentiellement normatives; elles imposent une certaine direction à l'activité, au sentiment individuel, un certain but à l'existence, un certain ordre aux sociétés. Un état d'esprit qui exclut systématiquement la formation de toute certitude, de toute croyance, ne saurait constituer la condition subjective supérieure qu'on prétend qu'il est, pour les comprendre. Il suffit que nous les considérions dans leurs conséquences pratiques, dans la sommation qu'elles nous adressent, pour être obligés de prendre parti pour ou contre elles. Adieu le dédain transcendant du dilettante I Nous n'y pouvons persister qu'en refusant précisément de considérer les croyances et doctrines humaines comme des règles et en les traitant comme des rêves. C'est là précisément les dépouiller de leur substance, du poids dont elles ont pesé ou pèsent dans les choses humaines. Elles sont des rêves ou des sujets de rêvepournous. Mais elles n'ont pas été cela chez leurs auteurs, leurs croyants ou partisans; elles n'ont pas été cela dans la réalité, dans l'histoire; elles ne sont pas cela en elles-mêmes. Le dilettantisme est donc la négation de l'objectivité historique. 11 est un subjeclivisme effréné et amusé.

On ne peut pas subsister, donc on ne peut pas penser en dilettante. Il faudrait être Diogène dans son tonneau. Encore ce personnage est-il terriblement tranchant. Quelque horreur que l'on professe du dogmatisme, de r « horrible manie de la certitude », disait

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Renan, du seul fait qu'on a une patrie, une famille, du bien, une profession, surtout une profession nourrie des ressources que l'Etat consacre aux luxes de l'esprit, un rang' dans la société, un cadre d'existence et que l'on est attaché (je dis, attaché noblement et non par égoïsme) à ce* biens dont on n'est que l'éphémère usufruitier, on postule, de la manière la plus décidée, la vérité de cent affirmations politiques et philosophiques, la justice de cent institutions passées et présentes. Nulle doctrine ou croyance, contenant un jug-ement sur la valeur de ces bases morales et matérielles de notre vie, ne peut nous laisser indifférents, quoi que nous en ayons. Or, quelle doctrine ou croyance ne contient pas ce jug-ement ou n'y aboutit pas ? Si donc on a une disponibilité d'égale sympathie pour les idées et passions de toutes les sectes et partis historiques, c'est qu'on les détache de leurs raisons d'être et de leurs objets réels, pour en faire des jeux flottants de mirage. Le dilettantisme se réduit à un parti d'irréalisme historique plus ou moins séduisant, selon le talent et la fantaisie de l'écrivain.

La faveur que la Muse de Renan a conquise îV cet état d'esprit a accrédité assez généralement une légende humiliante pour l'esprit humain : à savoir que « comprendre » et « juger », donc comprendre et vouloir, s'excluent. C'est le contraire du vrai. Rien ne fait « comprendre », comme l'épreuve des résultats. Et, d'autre part, les résultats nous mettent en demeure de nous prononcer. Il y a une quinzaine d'années, une certaine partie de l'élite intellectuelle se penchait

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avec une curiosité raffinée sur l'âme anarchiste. « Il faut tout comprendre (i) ». Cependant le bon sens g^rossier d'un bourgeois qui avait peur poiu* les murs de sa maison >< comprenait » bien mieux l'anarchie. On l'a vu. Pour le dilettante, il n'y a pas de maisons, il n'y a que des états d'âme. Si ce bourgeois, au lieu de penser seulement à sa maison, avait craint pour toutes les maisons, et aussi pour les édifices spirituels de la civilisation, il se fût égalé à toute l'étendue de l'intelligence et du réalisme historiques.

Il n'y a pas d'esprit, de sensibilité, sans réaction. Cette réaction peut élre obscure et demi-instinctive et ne s'exercer que sur un champ borné. Quand elle s'étend à tout ce qui est susceptible d'affecter la condition spirituelle et matérielle des hommes, et qu'elle est inspirée par une conception du meilleur ordre en chaque genre, elle rend capable d'écrire l'hisloii'e. Sans doctrine, sans philosophie, il n'y a pas d'historien. Comprendre ce que les manifestations historiques de l'humanité sont, c'est précisément comprendre ce qu'elles valent.

Les trésors de pensée et d'observation morale contenus dans {'Histoire des Origines du Christianisme compensent, et au delà, un certain halo magique de subjectivisme et d'irréalisme qui enveloppe en général les tableaux historiques de Kenan. Il faut d'ailleurs remarquer qu'il n'a guère étudié les phénomènes religieux qu'à l'état libre, pour ainsi dire, dans le secret et la solitude (peut-être partiellement créés par lui)

(i) En 1906, il faut que l'anarchiste soit russe pour obtenir cetta coDsidératioD.

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d'âmes particulièrement exaltées ; et le danger était grand, qu'il leur prêtât des éléments de son âme, c'està-dire qu'il les dotât d'un charme propre à le retenir auprès d'elles. Dans les croyances religieuses, il a surtout aimé et interprété le côté tourné vers l'irréel Peut-être pour les rêver plus librement lui-même, en a-t-il exagéré la spontanéité spirituelle. Ces rêveries transcendantes de « pauvres vagabonds juifs », où Renan voit les créations d'une folie sacrée, Nietzsche les attribuera à un « instinct de vengeance » contre les royaumes de la terre. Et cela est un excès aussi. Cependant, c'est à titre de disciplines, publiques et privées, c^est comme institutions ou facteurs moraux des institutions, que les religions s'installent et durent, qu'elles font vraiment partie de l'histoire. C'est à ce titre, qu'elles sont pour tous chose sérieuse, chose sociale, chose humaine. Mais c'est à ce titre que Renan en est peu curieux, presque dédaigneux. Il semble que, dès qu'elles descendent des songeries mystiques de la conscience individuelle à la condition de réalités morales et politiques, elles offensent une certaine délicatesse de son esprit ou une certaine susceptibilité de son cœur.

Mais pour essayer de mesurer la part respective de dilettantisme et d'effort direct vers la vérité, dans l'œuvre historique de Renan, il y faudrait un livre; mon but, c'est de caractériser en elle-même cette manière de penser et de sentir dont il a fait le prestige et la fortune, et qui était, en tout cas, le cœur de sa philosophie. « L'intuition du devenir dans l'histoire est l'essence de ma philosophie. » Nous avons montré

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coinmenl cette « intuition », pour trouver des objets où s'exercer, ol lige l'esprit à dépouiller les réalités historiques de ce qu'elles ont de plus réel, pour y substituer un songe vaporeux de ces réalités. Et Renan lui-même avoue cette nécessité de son point de vue, quand il dit dans la Prière sur l'Acropole que « tout n'est ici-bas que symbole et que songe ». Parole étrangement placée : car elle est la plus opposée qui se puisse concevoir au génie des Grecs ; elle est purement allemande. «Les Allemands, disait Nietzsche, se meuvent plus volontiers parmi les allégories des choses que parmi les choses elles-mêmes ».

Mais, puisque nous venons de rencontrer Renan aux pieds de la déesse, et pour mieux observer dans notre critique les nuances de l'équité, nous sera-t-il permis d'user nous-même du moyen allégorique et de mettre dans sa bouche un post-scriptum à la célèbre prière?Nous rougirions infiniment de n'y savoir point mettre de rythme, si ce qui est dit sans grâce ne pouvait être justement dit. Nous l'imaginons donc, averti sur le tard des périls du dilettantisme et exprimant ainsi quelque repentir.

« 0 déesse, le plus agile des peuples, ton peuple, ne gagna tant d'esprit qu'à la bataille contre la nature et la fortune. Pardonne-moi ma pente à oublier la rudesse pratique de cet apprentissage de la pensée et la leçon qu'elle contient de n'en exercer les jeux qu'avec discrétion. Oui, je m'y livre par volupté pure, je m'en fais une exquise débauche. Pour me donner à loisir le spectacle de l'histoire humaine, j'y ai atténué par les artifices de mon pinceau la pointe de ces rocs et de

ces aiguillons où nos ancêtres ont durci leurs membres et que nos fils fouleront encore; je lui ai prêté quelque chose de fluide et de chatoyant, selon mon goùl. Je me suis ég"ayé de la lourdeur des machines religieuses et politiques par lesquelles le genre humain s'est universellement précautionné contre les tempêtes qu'il porte en soi. Il est vrai, j'eus en horreur ces bas utopistes qui veulent raser pour le bonheur des hommes les disciplines du passé, toute discipline, et, sous d'emphatiques prétextes, établir la liberté des instincts, sans doute parce qu'ils portent eux-mêmes, avec des instincts brisés, une intelligence incapable de délectation. S'ils triomphaient, mes charmilles ne seraient-elles pas saccagées avant toute chose? Souvent un remords me prend de ma complaisance à comparer la gaucherie des travaux de l'espèce avec la facilité de mes pensées. N'est-ce pas abuser des loisirs que ces travaux m'ont faits, déserter avec raffinement ? Je n'ai donné à mes concitoyens que de sages conseils. Je crains d'avoir dans le même temps endormi de séductions l'élite qui pouvait les entendre et les appliquer. Je n'ai pas enseigné d'erreurs capitales. Cependant, avec mon talent de transposer en songes les réalités passées, n'aurai-je pas accoutumé les meilleurs des Français à songerie présent lui-même, amorti dangereusement en eux, par une habitude infinie d'élégances philosophiques et de considérations fines, la perception du fait brut et de la force... la force, souveraine du monde, mais que leurs aïeux, entre tous les peuples modernes, exerçaient avec générosité et esprit ? Une versatilité sans bornes, une perpétuelle réserve de l'événement,

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ne peuvent-elles pas s'autoriser de mes maximes les mieux dites ? 0 déesse militaire, puis-je m'affirmer de les serviteurs ? Ta ceinture serre fortement tes reins. Ma Muse laissa bien souvent flotter la sienne, j»

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