‹ Le romantisme françaisChapitre 8 sur 69 · A. LK POND DE RUINE · texte numérisé non relu

A. LK POND DE RUINE

« Le vertueux citoyen de qnî j'ai reçu le jour, vivant du travail de ses mains et nourissant son âme des vérités les plus sublimes... »

J.-J. ROUSSEAU. Discours sur VOriginedeV Inégalité (dédicace).

A la base de l'individualité morale de Roussean, et l'affectant dans toutes ses parties, il y a un ëlëment morbide. Cet élément ne fera éclat que dans l'âgi^e mûr, pour aller s agg"ravant sous les surexcitations de la célébrité et de la polémique. Mais il convient de le relever dès ici, parce que Rousseau, jeune lui-même, n'a sa couleur vraie que sur ce fond de ruine, héritage paternel.

Isaac Rousseau fut un type d'irrégulier, d'impulsif, à la fois violent et léger jusqu'à l'absurde, se faisant d'horloger maître de danse, plantant là, pour chercher fortune à Constantinople, une femme charmante et fidèle, follement bruyant et querelleur, gâtant ses enfants quand ils sont près de lui, les laissant partir à l'aventure sans montrer souci d'eux.

Au front baissé que Jean-Jacques porta par le monde, on le prendrait pour le contraire de cet étourdi. Mais l'hérédité a de ces réversions. Comme on voit chez un même sujet les états exaltés du délire s'abîmer en dépression suppliante, pareillement, d'une génération à l'autre, un principe d'impulsivité débordante réapparaît-il sous forme de timidité, fébrilité, angoisse. Ce feu qui, chez Isaac, se consume en agitation de

paroles et de conduite, chez ses deux fils, dévore obscurément l'âme. L'aîné, François, concentré et ing^rat, s'en va de bonne heure de la maison paternelle, on n'entend jamais plus parler de lui. Se fit-il tuer dans quelque régiment d'Allemagne? Mourut-il de misère et d'abandon? Quant à Jean-Jacques, il n'est pas besoin d'avoir pénétré, comme nous Talions faire, dans les replis de sa nature morale, pour sentir l'obsession de décrépitude qui, du plus profond de sa conscience, se projette sur ses imaginations et ses humeurs.

De sa mère il reçut le don lyrique qu'il combina avec cette misère. Suzanne Bernard « dessinait, elle chantait, elle s'accompagnait du théorbe, elle avait de la lecture et faisait des vers (i) ». Elle était belle. Elle avait été romanesque. Elle mourut en donnant le jour à Jean-Jacques. Le laisser-aller, si conforme au caractère d'Isaac, envahit son ménage. Après le repas du soir, il lisait avec son fils VAstrée, le Grand Cyrus ou Plutarque.

Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : « Allons nous coucher, je suis plus enfant que toi (2). »

De ce côté aussi, Jean- Jacques avait une prédisposition aux lettres. Mais le pathétique dont il devait échauffer ses idées les plus accablées, le rythme immortel de ses plaintes, les bosquets de volupté qui se rencontrent parmi ses vipères et ses broussailles,

(0 Confessions, partie I, livre 1. (Le passage manque dans certaine» éditions.) (a) Ibid.

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c'est l'âme de Suzanne Bernard mêlant une magie à la bile et au sang mauvais de Jean-Jacques.

Pour comprendre comment la sensibilité d'un écrivain a influencé ses idées, rien n'importe autant que la qualité sociale de sa famille. On a coutume d'imputer aux rancunes, à l'orgueil du plébéien parvenu, l'anarchtsme des théories de Rousseau. Mais le peuple lui-même, quand de père en fils il vénère quelque chose, possède l'essence de l'aristocratie. Au contraire, l'absence ou la ruine de toute piété héréditaire prépare inévitablement dans les classes fortunées le goujat, dans les humbles couches l'utopiste enflammé et brutal. Jean-Jacques comptait parmi ses ascendants, à côté d'une majorité de bons artisans, des membres de l'aristocratie marchande et lettrée de Genève. Il semble bien que sa famille fût dans les derniers temps devenue plèbe par un certain abaissement de la dignité domestique. La glaciale tradition genevoise n'étendait plus son ombre sur les généralions auxquelles appartenaient Suzanne Bernard et Isaac Rousseau. Et cette émancipation n'allait pas sans vulgarité. Quand, à la suite de l'érudil M. Ë. Rilter, on pénètre chez le père, l'oncle et les tantes de Jean-Jacques, on a l'impression de gens qui demandent assez insolemment le plaisir. Ils se nourrissent de romans. Mais ils sont indiiTërents à la cité, à la religion, nul intérêt général ne les affecte. M. Ritter qualifie les origines de Rousseau de « troubles et limoneuses. » Epithètes bien lourdes. Disons : sans distinction. En somme, un milieu trivial et d'une espèce fort répandue, qu'il n'y aurait aucunement lieu

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de décrire, si Jean-Jacques était devenu romancier picaresque ou auteur comique. Mais il a eu la fureur de l'homélie morale et des grands sentiments, il s'est donné mission de- régénérer les hommes. Il est d'extrême conséquence qu'avec toute son exaltation, son âme n'ait pas été de bon lieu, qu'elle ait manque de mœurs et d'humanité première.

De dix à seize ans, Jean-Jacques est un jeune être triste et secret. D'inavouables idées baissent sa tête vers la terre. Son âme dérobe aux témoins une vie d'émotions fébriles. Comme il apparaît dans la première partie des Confessions^ on dirait assez un sournois de séminaire chez qui la terreur de l'enfer se mêle aux voluptueux énervements. Mais Téducatioii religieuse de Rousseau fut sans intensité et tenait peu. Les précoces étrangetés de sensation et de désir qu'il nous avoue avoir été la hantise de son enfance ont leur source au fond de lui- môme, tels les gaz émanés d'un cadavre. Ce ne sont pas crises d'un âge, mais égarements innés de la sensibilité que le premier objet propice met à nu. Joignant à des enfantillages de collégien une science corrompue de vieillard, cette sensibilité ne sera jamais assainie par une vigoureuse onde virile. A Bossey, pour quelque faute, M"« Lambercier, sœnr du pasteur chez qui on l'avait mis en pension, fustige Jean-Jacques. Il dut aux émotions de cette épreuve la révélation des plaisirs humiliés qu'appelait sa nature. Dès maintenant et pour toute sa vie, la plus haute supplication qu'il méditera d'adresser à la beauté, ce sera de lui être une Lambercier. A défaut du châtiment lui-même, au moins lui faudra-l-il la

mine impérieuse et courroucée, et lui, aux pieds de l'allière Clorinde, fondu en repentir et en larmes. Ainsi recherche-t-il ses misérables délices en des vœux que la réalité honnit. II habite un monde tortueux et faux. A son retour de Bossey, une loueuse de livres continue, avec de plus grossiers philtres, le pernicieux enchantement commencé par Isaac Rousseau avec La Calprenède et d'Urfé.

J'atleig-nis ma seizième année, inquiet, mécontent de tout et de moi, sans goût de mon état, sans plaisirs de mon âg-e, dévoré de désirs dont j'ignorais l'objet, pleurant sans sujets de larmes, soupirant sans savoir de quoi, enfin caressant tendrement mes chimères, faute de rien voir autour de moi qui les valût (i).

Que Jean-Jacques, vers ce temps, ait trop polissonné, que, plus tard, telles aventures embarrassantes l'aient fait un peu gibier de police, bien des critiques y insistent ; je ne crois pas qu'il s'en soit rien déposé dans son caractère, dont les équivoques ont des causes plus intérieures. De telles conjonctures révèlent à eux-mêmes un Gil Blas, un Figaro, un Casanova. Mais quoi de commun entre le « citoyen de Genève » et cette race d'agréables effrontés, peu portés à se dévorer l'esprit?

(i) Confessions, partie I, livre k.

B. — l'eldorado

Le vrai Rousseau est né des femmes, ne de M'ue de Warens.

MicHELET, Ilist. dc F''a/ice, t. XIX, chap. IV.

Jean-Jacques avait seize ans quand survint l'événement qui allait mettre pour long^temps sa destinée dans le plus grand accord possible avec son cœur. Il entra chez M*"' de Warens.

Protestante du pays de Vaud, convertie au catholicisme, la baronne de Warens avait fui son mari, de complicité probable avec un jeune paysan, Claude Anet, dont elle fit son intendant. Son abjuration, certaines missions secrètes restées mal connues, lui valurent de la cour du Turin une pension de quinze cents livres. Elle s'intéressait aux catéchumènes, et c'est à ce titre qu'elle accueillit Jean-Jacques, échappé des mains de son terrible patron, le graveur Ducommun, le dimanche des rameaux de l'année 1728, au retour des vêpres. Jean- Jacques était un chérubin assez en dessous, mais non sans attrait. La peur des coups se joignant à la gourmandise d'un enfant crainti^ pour une belle femme, sesyeux la supplièrent de le garder. Plusieurs fois, sollicitude ou lassitude, elle essayera de lui faire une carrière au dehors. Mais il revenait toujours aux commodes délices de cette domesticité, d'où il ne sortit qu'à la veille de ses trente ans.

M"« de Warens était lettrée, quelque peu alchimiste et théologienne. Un rcnérable ami l'avait initiée

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aux mystères du piétisme. Son esprit s'ouvrait à toutes les semences. L'évêque d'Annecy, de savants prêtres, des littérateurs fréquentaient cliez elle, jyfme de Warens, capable de tenir tête à ces hommes distingués, n'avait pas de préférence pour les conversations intellectuelles. L'entretien de Claude Anet lui eût suffi. Sa maison s'emplissait d'intrigants de passage qu'elle ne s'étonnait pas d'y voir. Elle eut la manie des entreprises industrielles, s'associa avec le premier venu et s'y ruina. Jamais personne de meilleur ton ne poussa plus loin le sentiment de l'égalité universelle des choses et des gens au sein de la mère commune. Cette bonté, jointe à la bonhomie de la province, empêcha le timide orgueilleux qui se cachait en Jean-Jacques de souffrir dans la société qui fréquentait chez sa protectrice.il put en jouir et en profiter sans en être blessé. C'est là qu'il commença son instruction, M"® de Warens lui épura le goût, lui fit sentir la belle langue de la passion et de la mysticité. Soucieuse du bien de sa jeunesse, elle voulut plus faire; mais le jour où le fruit charmant s'abaissa vers sa bouche, le malheureux ne sut pas y mordre. Il l'a accusé d'être sans saveur! Ni cette bienfaisance, ni la grande dépense qu'elle fit pour Jean-Jacques, ne prouvent du reste qu'il ait été bien important pour M"** de Warens. Elle était indolemment généreuse. Tout désir trouvait son cœur défaillant et distrait. Avec sa vitalité abondante et sereine, avec cette hospitalité aux idées, aux sentiments, aux hommes et aux bêtes, elle fait penser à George Sand. La destinée de la « bonne dame» d'Annecy se laisse encore imaginer d'une autre

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manière : elle finit sous les traits d'une vieille étourdie dans un cinquième étage parisien ; malgré ses faibles ressources, elle trouve toujours de jeunes protégés; elle se fait assassiner.

Il n'est pas douteux que M™» de Warens, en épargnant à son élève les hostilités de la vie, n'ait conjuré l'ulcère dont il portait les germes. Les deux ou trois occasions de sa jeunesse où il a presque manqué de pain n'ont pas été bien cruelles. Eloigné de sa « maman »,il sentait entre sa détresse et lui le cœur et le lit de cette excellente femme. Jean-Jacques en ce temps, c'est un abbé chez une châtelaine où tout va à Tahandon, tandis que lui-même ne pense pas que cela finira. Cette condition réduisit le cœur de Jean- Jacques à ses parties jouisseuses et rêveuses. C'est alors qu'il eut toute sa vertu. La main de la jolie baronne, en déridant ce front du pli d'angoisse qu'y creusaient les injustices du pasteur Lambercier et la méchanceté de Ducommun, avait entr'ouvert une sphère de félicité. Sauvé de la terreur, Jean-Jacques vit une couleur d'Eldorado se répandre sur l'univers. Dans ce château, qu'apprécieraient ses compagnons d'atelier? La table et les femmes de chambre. Il y conçoit un rêve de jouissance infinie pour le cœur.

Certes, un tel rêve est intolérable. Mais on n'est pas forcé d'en imiter l'excès, l'orgie; et une sensibilité honnête trouve son aliment dans tels rayons de soleil tombés de l'imagination émue de Rousseau sur les plus simples choses de la nature et de l'existence. Qui ne se rappelle l'escapade à Toune, près d'Annecy, jViiies Galley et de Graffenried, les deux jolies fripon-

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nés, prenant en croupe l'enfant de chœur rencontré dans la campagne, la g-aieté de cette aimable jeunesse tout le jour, et, le soir, le retour silencieux, grave de désir? Faut-il vous redire, vie des Charmetles, vendanges, premiers bourgeons salués avec un cri de joie, soins du jardin et du pigeonnier, collines courues à l'aube, bon livre lu l'après-dîner, paix nocturne, éternels recommencements, seules choses humaines qui ne vieillissez pas, si douces et chargées de la mélancolie du vieillissement de toutes les autres? On vous retrouve dans le sombre poème des Confessions, étincelantes de lumière alpestre. Pourquoi ne pas vous y chérir? Oui, même parmi les impuretés suspectes de Rousseau, faisons, amants de la réalité, notre miel. L'imprudent Jean-Jacques, abrité contre le réel, s'est fait un idéal. Le monde ne se présente que sous des aspects de lang-ueur et de délices à son âme vag^abonde et doucement enivrée.

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