‹ Le romantisme françaisChapitre 9 sur 69 · C. — LES DEUX MUSES · texte numérisé non relu

C. — LES DEUX MUSES

Jusqu'à ving-t-neuf ans, il a vécu dans cet empyrée.

Alors le mauvais état des affaires de M™e de Warens, la place prise chez elle par un certain Wintzenried ou de Courtilhe, g-rossier successeur de Claude Anet, amant et factotum, l'obligent à descendre parmi les hommes. Après diverses aventures, il rentre à Paris vers la fin de l'année 1744» le plus obscur des quémandeurs de places, pour n'en sortir que douze ans après, le plus fameux des écrivains de l'Europe. Il essaie de la composition musicale, dont il ne sait

rien, et de la littérature, où il s'ignore encore au point d'imiter Marivaux. Il gagne sa vie comme secrétaire de M™e Dupin et de M. de Francueil.

Des Charmettes à un mauvais hôtel meublé du quartier de la Sorbonne, mesurons la chute. Dans ce marais, notre pauvre troubadour a froid et va au plus nécessaire. « Il fallait un successeur à maman. » Il le trouva sur son escalier, dans la personne de Thérèse Le Vasseur. Cette paysanne de l'Orléanais, qui ne sut jamais lire ni écrire, devenue servante dans un garni parisien, se recommandait à Jean-Jacques par la complaisance d'une bête des champs. Il ne fait aucun doute qu'il eût préféré la belle M""® de Mably ou M""* Dupin. Mais le malheureux Jean-Jacques, « né avec un sang embrasé », ne devait jamais comprendre le danger d'impatienter une femme d'esprit. Il fit donc bien d'élire la commode Thérèse. La constance avec laquelle il Ta conservée ou rappelée près de lui, à travers le bouleversement continuel de ses liaisons et de ses arrangements d'existence, sa tolérance, sa docilité, ses égards envers elle, prouvent bien (en l'absence surtout d'esclavage sensuel) quelle influence tutélaire il ressentait de son génie naturel. Si elle le brouillait avec tout le monde, sans doute s'entendait-elle à le réconcilier avec lui même. Qu'avec ce talent elle fût, comme il le dit, simple, et même Btupide, voilà qui prête aux méditations des philosophes.

Dans le monde des Dupin, des d'Epinay, où il commence son chemin, quelle figure fait ce petit secrétaire? Je lui vois une gaucherie, une douceur d'ecclë-

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siastique et de paysan, des grâces et des lourdeurs de terroir, une façon unique d'entrer dans les affaires et le cœur des gens, qui les ravit d'abord, puis leur pèse. Auteur d'une comédie de château, ce n'est encore qu'un bel esprit de second ordre.

Observons-le mieux : sa physionomie véritable n'est pas douce, mais crispée. Sous sa politesse humble, on sent une susceptibilité prête aux éclats. M™« de Warens s'étonnerait de le voir ainsi. A Annecy, aux Charmettes, des larmes, des caresses, des pardons effaçaient vite les chagrins survenus au cours de ces longues journées faciles et mollement exaltées. Mais cinq années de frottement social ont passé sur celte innocence. Rappelons-nous le roman pédagogique de Rousseau : l'homme devenant mauvais dès qu'il lui est donné de se comparer aux autres. C'est sa propre histoire. Aux Charmettes, Jean-Jacques était bon, il remplissailseulsasphère. AParis, il acomparéson obscurité à ce qui scintille le plus dans le monde : grands seigneurs de l'esprit, poètes et philosophes célèbres. La chétivité de leurs personnages, de leurs coteries et de leurs intrigues a commencé d'irriter ses ferments intérieurs : en méprisant leurs gentillesses, il a pris conscience des courants farouches, des sombres feux latents en sa pensée. L'indignation et l'orgueil empoisonnent cette espèce de clerc à l'apparence inoffensive, au sourire d'excessive affcctuosité.

Ce fond troublé, s'il ne se dévoile pas encore, du moins embarrasse, attire, met sur Jean-Jacques une énigme. On le croit la tendresse même: un procédé amical lui mouille les yeux. Mais soudain certaine

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fuite du reg-ard entr'ouvre un g-ouffre de bouderie. On le ménage infiniment parce qu'il y a sur lui comme un malheur, parce qu'il a un charme, parce qu'il ne connaît rien des hommes ni de la vie. On redoute de l'indisposer, parce qu'il joint à cette naïveté la perspicacité des natures inquiètes. On dérobe à son observation ombrageuse le traitement de faveur qu'il repousserait avec violence, tout en s'y constituant un droit muet. A Chenonceaux, à la Chevrette, dans les allées où déjà ses hôtes respectent sa promenade solitaire, ne poursuit-il que de touchantes mélancolies? Je crains qu'il ne se repaisse de doutes sur ses bienfaiteurs.

Comme il avait, l'imprudent, oublié Ducommun et M. Lambercier! Il s'était formé en Savoie un oj timisme sans vergogne. Dans cette amabilité trop flatteuse qui fut son premier visage, je lis une infatuation de l'âme, la certitude qui semble griser cette âme d'une harmonie nécessaire entre les dispositions d'autrui et ses propres complaisances. Kien en ces années de vagabondage et d'adolescence prolongée, n'avait gêné Jean-Jacques pour faire du monde un lit à son rêve. 11 arrive à Paris, l'esprit hyperesthésié par cette débauche. Son imagination perdue de délices, énuclée la réalité de tout élément résistant ou hostile; elle éteint les mille yeux durs, méchants ou ironiques, avec lesquels la nature et la société regardent l'individu. Jusqu'en plein âge mûr, il s'est laissé ouater l'existence par une femme et par des prêtres, sans qu'aucune fibre en lui réclamât plus mâles contacts. Jeté par un coup de vent sur les parties les plus déli-

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cates delà société française, que demande-t-il? S'y épanouir sans mesure, en être aimé, caressé. Il porte son cœur devant lui, comme pour enrichir ses semblables. Ne nous y trompons pas: c'est pour qu'on le lui hospitalise.

Au premier contact de l'humanité et de la vie vraies, un effroi doit saisir le malheureux enivré d'une présomption aussi fabuleuse. Si peut-être Jean-Jacques allait rester « incompris 1 » Sa naïveté d'optimisme, un peu vile chez un adulte, pourrait cependant inspirer d'agréables chants de flûte, si elle s'accompagnait de bonne grâce. Ce n'est pas le cas de Rousseau. Que l'expérience désillusionne ce berger, il se changera en lion indigné. 11 s'en ira sur la place publique prendre les passants à témoin de « l'injustice » des hommes.

De là ses deux physionomies contradictoires: l'une illuminée de sentimentalité^ exprimant au genre humain une confiance dont il semble se réjouir comme du rayonnement de sa propre noblesse intérieure, l'autre tout assombrie de soupçons et de peur. Son regard proclame la bonté universelle et guette partout la vilenie.

Ce sont ses deux inspirations poétiques, ses deux Muses.

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