Vie Intellectuelle, 10 janvier 1930, p
Non pas. Lamennais arme une Ligue, moderne réplique de celle de 1576. Il crée le catholicisme militant :. Il lance l’Avenir qui, quotidiennement sur la brèche, se battra au cri de « Dieu et liberté ».
Ce lancement participe à ces forces vives nées de la secousse de Juillet, à ce « vent de messianisme révolutionnaire », à cette griserie du mot de liberté qui monte à la tête de tous les écrivains et qu’on oublie de définir ?. De même qu’en un an vingt-quatre nouveaux journaux naissent en province ; de même que les associations de plus de vingt personnes se multiplient malgré la défense légale, de même les hommes du Mémorial Catholique et du collège de Juilly créent un double foyer d’action catholique. Il faut situer aussi ce mouvement libéral français comme synehrone aux secousses analogues de Belgique, d'Allemagne, d'Irlande, de Pologne sur lesquelles il influe et réciproquement.
Dès le 3 août Lamennais remerciait en ces termes l’abbé
Gerbet des détails envoyés à la Chesnaiïe sur les journées de Juillet :
… Quelles terribles scènes ! Mais elles étaient prévues et les suites en pouvaient être plus funestes encore. Ceux qui partent (n’)emportent guère de regret, ils sont justement punis ; et quant à ceux qui les remplacent, bien peu d’espérance s'attache à leur nom, et d’amour encore moins, s’il est possible. Mais il fallait choisir entre eux et un président des Etats-Unis. Celui-ci viendra plus tard car nous ne sommes pas au bout et pour moi j'aurais préféré arriver là tout de suite. Quoi qu’il en soit, c’est aux catholiques de bien comprendre leur position. Qu'ils entrent en gens de cœur et de résolution dans la liberté, ils y seront invincibles. Ce qui est fait est fait, et bien fait ; il ne s’agit plus du passé, il s’agit de l’avenir. Si le gallicanisme prévaut dans les conseils du gouvernement nouveau, si l’on veut asservir, opprimer les consciences, malheur à ceux qui le tenteront ! Ils trouveront, sans aucun doute, une résistance insurmontable et qui les renversera comme les autres ont été renversés. La liberté doit être pour tous, et entière pour chacun et comme il est possible que quelques hommes songent à l’attaquer, et qu’ils s’autorisent pour cela des fautes commises par quelques membres du clergé aussi stupides qu’ignorants, on doit de bonne heure s’apprêter à la défendre... 3,
1. G. Longhaye : Dix-Neuvième siècle, p. 273. 2. Giraud : La vie tragique de Lamennais, R. D.M., 1933, t. XV, p.167. 3. Lettre inédite. Archives de M. Weiss.
Pour cette défense le Mémorial est prêt. « Prêcher la liberté » aux catholiques est conforme à ses principes et à son langage !. Gerbet conçoit cependant une réalisation plus origimale et propose au maître le projet d’un nouveau journal. M. Féli « approuve extrêmement » et burine ainsi la ligne à suivre : «insinuer » d'urgence aux évêques :
19 de « se mettre immédiatement en relation avec Rome, pour avoir une règle uniforme de conduite et prévenir par ce moyen les dissentiments qui produiraient, non sans beaucoup de danger, une espèce d’anarchie dans le ciergé.
2° (Mais, ajoute Lamennais, je crains bien que les évêques ne comprennent pas ceci) « déclarer unanimement qu’étant et se croyant, en vertu des lois mêmes, dégagés de tous les liens qui les unissaient à l'Etat, ils renoncent au budget, s’en rapportent à la piété des fidèles pour pourvoir aux dépenses du culte et qu’en conséquence aussi ils ne reconnaissent plus à la puissance civile le droit d'intervenir dans la nomination des évêques, ni des curés, dans l’éducation cléricale, dans l’administration spirituelle, ni en un mot dans rien de ce qui touche la religion : demeurant d’ailleurs soumis, comme tous les autres Français, ni plus ni moins, aux lois civiles du pays ? ».
Une lettre du 16 août développe le même thème, opine pour la fusion du Mémorial et du quotidien projeté. Elle s’achève par cette consigne : « Surtout qu’on oublie les Bourbons : leurs plus chauds amis n’ont rien à faire de mieux que de les abandonner à la Providence » $. Lamennais presse fiévreusement Gerbet, lui indique des personnalités susceptibles de financer le journal. « On l’attend, on le désire, il est nécessaire pour soutenir et diriger l'opinion catholique ». — « Le Correspondant bat la campagne et se perd dans des rêves incohérents. Il veut de tout et ne veut de rien, c’est du d’Eckstein tout pur » 4 Le 30 août il écrit à nouveau aux bureaux du Mémorial :
1. Lettre inédite à Gerbet, du 10 août. Archives de M. Weiss.
2. Lettre inédite à Gerbet, du 13 août. Archives de M. Weiss.
3. Lettre inédite (archives de M. Weiss), trop importante pour n'être pas citée en appendice, p. 509.
4. Lettres inédites des 18, 25, 26 août. Archives de M. Weiss. Parmi
Il est extrêmement à désirer, mon cher ami, que l’Avemir devienne le présent. On sera lu, beaucoup lu, si on commence tout de suite, et en vérité jamais les esprits n’eurent plus besoin d’être dirigés. On ne se fait pas d’idée du désordre dans lequel ils tombent. Hâtez-vous donc, il est grand temps. ?.
L'abbé Lacordaire, sur le point de partir pour l’Amérique, encourage son ami Gerbet en le prévenant d’ailleurs que « le nouveau journal aura des obstacles dans le clergé et les âmes pieuses ; ils ont tous peur de la liberté comme du diable » ?. L'abbé de Salinis affirme aussi la nécessité de l’Avenir 3. Th. Foisset félicite Gerbet du prospectus dont M. Féli s'était déjà déclaré « fort content ». Avec une amicale franchise il prévient aussi « que l’idée mère de l’entreprise n’est pas encore mûre parmi les catholiques français », que le « libéralisme religieux.. paraît une étrangeté, presque une contradiction dans les termes ». Et Foisset conseille à l’auteur du prospectus * :
Vous ne vous ferez lire de ces honnêtes gens qu’en leur jetant à la tête un nom propre, mais un nom puissant, le seul nom que les événements n'aient pas usé, un nom qui écarte toute idée de mezzt termini et de concession pusillanime, le nom de M. de La Mennais. Il faut que l’on sache bien que l’Avenir est son journal, qu’il signe ses articles et que les premiers numéros montrent ou rappellent ce qu'est dans la polémique du jour le poids d’une éloquence comme la sienne ÿ.
Gerbet suivit si humblement ce conseil que la postérité ignora trop son rôle personnel. C’est de lui cependant que naquit l'Avenir, lui qui le baptisa, sans doute. Gerbet, sur le conseil de Lamennais, ayant intéressé de Coux à l'affaire, le caution-
les personnalités indiquées par Lamennais, comme actionnaires possibles, citons le mathématicien de Coriolis, Hugo, Lamartine.