Lettre du 7 mars 1838 (ou 1839). — A. L. R Dossier
son existence, et ses défauts comme ses succès trouvent une bonne part de leurs causes dans des situations et des événements étrangers. Pour placer sommairement dans son cadre cette vie politique, il convient donc de remarquer d’abord la transformation apportée par le mariage de Montalembert. L'amour conjugal le baigne dans un ineffable bonheur qui l'équilibre. Les jours s’écoulent. Quatre filles naissent, dont deux presque aussitôt « passent anges », selon l'expression de Me Swetchine 1. La fibre paternelle soit-elle médiocrement émue par un nouveau-né, ces accidents domestiques troublent assez Montalembert. D'ailleurs, en lui le sentiment s’enracine si profondément que, quatre années après avoir épousé la petite-fille de sainte Élisabeth, et sans cesser de se vouer éperdûment à elle, il retrouve sous sa plume mélancolique le nom de Clara... A combien de pages intimes, pendant ces quatre ans, lit-on ce prénom de la duchesse de Rauzan, sa passion platonique d’antan, qui succéda à Hedwige ! Encore celle-ci, devenue princesse de Ligne, l’importure-t-elle par son seul souvenir. Que de cœur perdu !
Le mariage du jeune pair l’a doté d’une famille non seulement dans l’illustre maison de Mérode, dont l’alliance importe à la politique de Montalembert, mais encore en Frarice par les Grammont et autres, qui lui ouvrent bien des hôtels à Paris. Les affaires de famille qu’il prend violemment à cœur, comme toutes choses, le distraient autant qu’elles le rapprochent de la politique. Sa mère, si lointaine, meurt en Angleterre, dans une vague religion protestante. Le fils revit les souffrances passées que couronne cette dernière douleur. Le marquis de Grammont, grand-père vénéré de la jeune comtesse de Montalembert, laisse en mourant une succession difficile. Autant d'objets de préoccupations.
Montalembert qui, dans sa solitude de l’hiver 1833-1834, ouvrait déjà son salon à des réunions recherchées par une jeune élite, jouit extrêmement de ce que ses relations amicales et politiques soient accueillies à son foyer hospitalier. Il
1. Cité par Montalembert à Cornudet à ce propos. Coyrespondance de Montalembert et de L. Coynudet, p. 228.
élève cette qualité de grand seigneur à la hauteur d’un devoir social :
Il me paraît important, écrit-il à Guerrier de Dumast, d’avoir à Paris ne maison catholique, où les hommes éminens de notre parti puissent se voir et en outre rencontrer d’autres hommes non catholiques mais qu’il est bon de connaître et de voir 1.
Montalembert sacrifie à cette position une partie importante de ses revenus, relativement modestes, puisque, dit-il au même,
sur mes trois cents collègues à la Chambre il n’y en a pas quinze qui ne soient plus riches que moi ! Et je suis accablé de charges que personne d’entre eux ne songe à subir. Mes seuls frais de ports de lettres se montent à mille francs par an * !
Falloux raconte que Montalembert occupait alors (vers 1840) un appartement très modeste à l’angle des rues Saint-Dominique et Saint-Thomas-d’Aquin, qu'il « n’avait aucun goût pour le luxe », qu’il n’admettait pas, sinon pour une toilette impeccable ou pour sa bibliothèque, de dépenses qui n’eussent « point pour objet immédiat la propagande catholique et la charité » £.
Aux places d'honneur de sa table s’assoient ceux qui entourent Montalembert depuis longtemps de leur affection : Cornudet, l’ami de collège entré dans la magistrature; Lacordaire,le frère d’armes, le sauveur ; Rio, toute finesse, très cher aussi ; Ozanam, habitué en l’hiver 1833 des soirées de jeunes gens organisées par Montalembert ; Guerrier de Dumast, Lorrain, fidèle de l'Avenir. Il visite souvent Mme Swetchine, tendremient maternelle 4 Tous, personnalités marquantes, élargissent l’horizon intellectuel de Montalembert, et multiplient à l'infini sa connaissance des hommes. Vers 1838 Foisset, relation de Lacordaire et rédacteur au Corres-
1. Lettre inédite de Montalembert à Guerrier de Dumast : 21 septembre 1839. — Archives de la famille de Dumast, à Nancy.
2. Lettre inédite de Montalembert à Guerrier de Dumast : 20 janvier 1840. — Archives de la famille de Dumast, à Nancy.